Oeuvres complètes d'Alphonse Karr Les fleurs
Nous avons eu, dans ma petite vallée abritée, jusqu’à près de huit degrés de froid, dans les derniers jours de décembre, — puis la mer s’est mise à bouillonner, le vent a sauté au sud-ouest, et tout a dégelé dans une seule nuit. Au printemps de 1850, je convins avec M. Alphonse Lemichez, qui a ce beau jardin d’hiver, rue des Trois-Couronnes, à Paris, — le premier qui ait été créé, — que lui à Paris, et moi à Sainte-Adresse, nous planterions en pleine terre quelques camellias. Ce fut lui, comme le plus savant, qui désigna ceux qui avaient le plus de chances de résister à nos hivers. A-t-il fait l’épreuve? je
l'ignore ; — pour moi, j’ai suivi fidèlement le pio-
giamme de notre expérience.
On sait qu’en France, à Angers, les camellias fleurissent parfaitement en pleine terre. Angers, qu’on appelait, dit-on, autrefois la Ville-Noire, parce qu’elle fut la première dont les maisons furent couvertes d’ardoises, est une ville très-favorable à l’horticulture, et mériterait un surnom plus gracieux. Cette ville est à deux cent soixante-dix kilomètres au sud-ouest de Paris, tandis que le Iïavre-de-Grâce, près duquel est la vallée de Sainte-Adresse, est à cent soixante-dix-huit kilomètres au nord-ouest de la capitale. (Je compte les distances les plus directes; car, par Rouen, le Havre est à deux cent treize ki- , lomètres de Paris, et, par la route du Mans, Angers est à trois cent deux kilomètres.)
J’ai vu de mes yeux, chargé de fleurs, sur le plateau qui domine Sainte-Adresse, c’est-à-dire beaucoup plus exposé au vent du nord, chez un vieux jardinier appelé le père Laponie, un camellhf de l'ancienne variété panachée de ronge, appelée variegata. Ce eamellia fleurissait ainsi depuis plusieurs années en pleine terre du sol du jardin et en plein arr.
11 y en » un autre, chez un de. mes voisins, dont les destinées Sont moins brillantes : — il est depuis
quinze ans dans un coin du jardin ; — il n’a jamais fleuri, et il n’a pas grandi d’un pouce depuis sa plantation. — Il n’est pas mort ; — c’est toute sa vie et toute son histoire.
Je plantai donc en pleine terre de bruyère quatre camellias : l’ancien blanc, le variegata, un pœniflora et un donklari. De 1850 a 1851 , il n’y eut pas d’hiver, c’est-à-dire que le thermomètre, dans notre vallée, ne descendit pas plus bas qu’un degré centigrade au-dessous de zéro : l’épreuve était donc ajournée. Mes camellias fleurirent parfaitement, excepté le blanc, qui n'avait pas de boutons à fleurs. Dans l’été, ils firent des pousses très-vigoureuses, et aujourd’hui, 10 janvier, ils ont de nombreux boutons, du moins le variegata et le donklari ; le pœniflora n’en a que trois , le blanc n’en a pas ; mais, comme il est aussi vigoureux et aussi bien portant que les trois autres, je n’attribue pas cette stérilité à la température, d’autant plus que^est pendant l’été que se forment les boutons à fleurs. Pendant la gelée, qui a duré une semaine et qui a varié, en progressant jusqu’au dégel, de quatre à six degrés, ils ont paru moins fatigués que les rhododendrons ponticum. J’ai déjà dit aux lecteurs de Y Illustration que je tiens en pleine terre, depuis trois ans, la belle azalée
blanche liliiflora, et depuis deux ans l’azalée violette, phœnicea, qui fleurissent bien toutes deux, quoique les livres les plus répandus vous disent que les espèces indiennes, c'est-à-dire dont les feuilles sont persistantes et dont les fleurs ont dix étamines, doivent être mises à l’abri aussitôt qu’il gèle. La liliiflora est du reste en pleine terre au jardin du Luxembourg, à Paris, depuis dix ans
C'est, je crois, une épreuve très-e/céressante, et ce serait une très-bonne nouvelle pour tous les pauvres jardiniers comme moi qui ne peuvent avoir un jardin d’hiver, et n’aiment pas beaucoup les arbres en pot des serres ordinaires, que de leur dire après des épreuves suffisamment renouvelées : « Vous pouvez planter dans votre jardin certaines variétés de camellias. » Mais n’entonnons pas encore l’hymne de la victoire, — l’hiver n'est pas fini, et le froid n'a pas passé six degrés.
Vous n’étes pas sans avoir vu un médecin en quête de clientèle. A la moindre altération de votre visage, il vous interroge avec anxiété , il vous affirme que vous êtes malade ; tout ce que vous lui dites pour le dissuader le confirme, au contraire, dans son opinion. Faute de malade, il voudrait inventer des maladies ; il appelle de tous ses vœux celles qpi ne fout
que des apparitions périodiques, — hélas 1 trop rares ; il regrette celles que la négligence, ou la vanité de la science, ou la providence divine ont laissé se perdre et disparaître, dont on ne retrouve de traces que dans les livres, comme on ne retrouve que dans les musées les squelettes fossiles des ichthyosaures antédiluviens.
C’est pourquoi il ne faut pas prendre tout à fait au sérieux toutes les maladies des végétaux utiles que l’on découvre depuis quelques années. Quelquesuns ne sont pas si malades qu’on le dit; d’autres ont vu leurs maladies anciennes et congénitales recevoir des noms nouveaux de parrains peu désintéressés, qui, loin de donner des dragées, voudraient en recevoir. — Depuis le temps que la pomme de terre est malade, elle devrait être morte, — ou sauvée tout à fait, si on avait fait ce que je ne répéterai pas ici, l’ayant déjà dit dans Y Illustration *. — C’est surtout quand il s’agit de choses utiles qu’il faut éviter d’être long, et de donner aux lecteurs un prétexte pour fermer le livre.
La pomme de terre, le raisin, le haricot, etc., sont plus ou moins souffrants. — S’ils allaient mou-
» Voir l. XVIII, p. 254, n° 451.
rir, ce serait une sévère façon de faire expier l’homme ses sottises variées, et je doute fort que les progrès qu’il se plaît à attribuer à sa raison et à son génie puissent compenser la perte d’un fruit et de deux légumes.
J’ai lu, dans un très-riche volume que vient de publier M. Curmer, une anecdote intéressante sur la ppmme de terre. Je vais tâcher de me la rappeler en peu de mots.
Parmentier, dont l’héroïque obstination nous a dotés de la pomme de terre, obtint du roi Louis XVI qu’il se montrerait en public avec un bouquet de fleurs de pommes de terre. — Ces fleurs violettes devinrent à la mode. — L’auteur du livre leur donne l'épithète de bleues; c’est une nouvelle preuve de l’extension hyperbolique que l’on donns à la couleur bleue, et qui m’a fait ajouter à la nomenclature des couleurs connues celle dite bleu de jardinier. — Les femmes de la cour les adoptèrent pour leur coiffure. Mais cela ne suffit pas : — on refusait, en général, de manger et de planter des pommes de terre, lorsque Parmentier s’avisa de faire publier la défense de lui en dérober à l’avenir dans ses enclos. — l)e ce jour on les mit au pillage, et la pomme de terre fut natura/isée.
Cette anecdote m’amène à songer aux difficultés qu’ont quelquefois à s’établir et h se. faire accepter des choses utiles, lorsque des choses futiles, dangereuses, ridicules, sont réclamées parfois avec tant d’empressement et 6e trouvent tout de suite à la mode. Sans Parmentier, nous ne posséderions pas encore peut-être ce précieux tubercule.
La Quintinie, cet avocat qui devint un grand jardinier sous Louis XÏV, ei qui fit faire de si notables progrès à la science, ne parle pas des pommes de terre dans son livre, qui fut imprimé, api es sa mort, en 1690. — Une édition faite depuis, en 1730, et à laquelle on ajouta divers articles, garde le même silence.
L’édition de 1743 du Dictionnaire de Trévoux ne mentionne pas le nom de la pomme de terre.
Voici ce que disait de la pomme de terre, en 1752, l’auteur d’un traité très-complet et très-estimé, intitulé Y École du polager, et dont M. de Machault, garde des sceaux et contrôleur général, avait accepté la dédicace.
L’auteur de Y École du potager désigne la pomme de terre sous le nom de truffe ou trufjle. ( École du potager, t. II, p. 577.)
LES FLEUflS.