‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Promenades hors de mon jardinChapitre 14 sur 24 · A JEANNE · texte numérisé non relu

A JEANNE

Enfant, reste petite, et, par pitié pour moi.

Ne sors pas de cet âge où je puis tout pour toi.

Je voudrais l’enfermer dans ta joyeuse enfance, Comme en ce jardin vert où nous vivons tous deux Là, je suis riche et fier, car là j’ai la puissance D’accomplir tes souhaits les plus ambitieux.

De ce jardin fermé, je t’ai fait un empire Où ta faiblesse règne, où rien ne peut te nuire.

Où tout à tes désirs se montre humble et soumis.

Où la porte ne s'ouvre, en vain souvent frappée. Qu’aux pas bien reconnus de quelques vieux amis T’apportant des bonbons ou bien une poupée.

Ce monde, ce jardin, cet empire, au midi,

Est borné par un mur, d'orangers tout garni ;

Au couchant, on ne voit qu’une vigne empourprée; Au nord, sous les pommiers, croissent les framboisiers A la baie odorante, ou vermeille, ou dorée;

Au levant, l’horizon est tout fait de rosiers.

De sorte que, pour toi, chère enfant, toute allée Droite, facile, unie, en sable fin sablée,

PROMFNADHi .

Te conduit à des fruits ou te mène à des fleurs;

Qu’au bout de tout chemin, au bout de toute chose.

Tu trouves, sans travail, mille petits bonheurs;

Que l’horizon jamais n’est noir, mais vert et rose.

Tes pigeons au beau col, chatoyant au soleil,

Advolent à ta voix aussitôt ton réveil ;

Ton mouton, dans ta main, vient manger l’herbe fraîche; Le chien, l’effroi de tous, à œil vif et sanglant,

Si parfois tu le bats, rampe, gémit et lèche

Tes petits pieds, auxquels il se couche en tremblant.

En le voyant petite, on te chérit de l’être;

On dit : « Merci! » Quand tu grandis d’un centimètre. L’on est reconnaissant de tes fraîches couleurs,

De ton rire éclatant. Jamais tu n’incommodes.

Ton geste, ton regard, ton sourire, tes pleurs,

Et surtout ton « Je veux » ici sont les cinq codes. Personne n’y résiste ou ne les trouve obscurs.

Ici tout te chérit bien plus que tu ne l’aimes.

Les choses hors d'ici ne seront plus les mêmes.

Les chemins sont boueux, pleins de pierres; les murs, Au lieu des orangers et de leurs fruits si riches,

Des rosiers parfumés, et des bons raisins mûrs.

Ne sont plus diaprés que d’immondes affiches.

Ce n’est qu’à prix d’argent que l’on a des bouquets;

Les chiens mordent parfois, et surtout les roquets.

Ces hommes si pressés, qui courent à la Bourse,

Ne sont plus des amis t’apportant des bonbons;

lis te renverseraient sans suspendre leur course,

Et les indifférents sont encore les bons.

Si tu tombes ici, tu tombes sur la mousse ;

Dehors, sur les pavés on vous jette, on vous pousse.

Et j’ai peur du moment où tu t'échapperas De cet âge ignorant, de cette vie heureuse.

Où je ne pourrai plus, si la rue est fangeuse,

Te soulever de terre et te prendre en mes bras.

Aussi, chaque matin, l’aurore m’effarouche.

Encore un peu de temps, les joujoux les plus beaux,

Les chariots de bois, le volant, les cerceaux,

La poupée aux yeux bleus bien plus grands que la bouche, Les fleurs même, les fleurs, cette fête des yeux,

Et la danse, le soir, sous les chênes ombreux.

Lambris tout parsemés d’étoiles aux feux bleus.

N’auront plus rien, hélas! qui te plaise et te touche.

Que te dire? — a On est riche en n’ayant de désir Que pour ce qui nous fait réellement plaisir.

Mais non, l’on a besoin de susciter l’envie,

D’étaler aux regards le velours du manteau Doublé de serge. On fait voir l’endroit de sa vie En en cachant l’envers, tissu rude à la peau. »

Encor : — Les vrais plaisirs sont ceux que la nature Fait gratuitement pour toute créature...

Et cælera,... ta,... ta. — « Ces arguments vainqueurs,

J’ai des doutes sur eux, depuis que ta venue A fait sourdre en mon cœur une source inconnue D’espérance et d’effroi, de joie et de douleurs.

Malgré mes beaux discours, mes longues patenôtres, Sauras-tu dédaigner ce qui plaît tant aux autres?

Dans la maison de Dieu, quand, d'un modeste pas,

Les femmes vont damner les hommes, le dimanche, D’aller deux fois de suite en même robe blanche,

Dis-moi, ma chère enfant, ne souffriras-tu pas?

Où sont mes arguments, si tu pleures tout bas?

Quand je t’aurai trompée, en te faisant accroire

Que le ciel étoilé sur son manteau lapis

Est plus riche qu’un dais de velours et de moire;

Qu’une pelouse en fleur est le plus beau tapis; Qu’entendre les oiseaux sous les feuilles nouvelles,

Sous les thyrses fleuris du lilas parfumé,

Est plus doux que d’entendre à l’odeur des chandelles Japer un piano nasillard, enrhumé;

Quand je t’aurai trompée en te faisant accroire Que rien ne pare mieux ta chevelure noire Que le frais bouton d’or ou le bleuet des champs.

Sans te parler jamais de saphirs, de topazes.

De perles, de rubis, — encore un peu de temps.

Et l’on t’enseignera ce que valent mes phrases;

Alors tu me diras : « C’est en vain que tu jases.

« Beethoven, Rossini, Weber, Grélry, Mozart,

Et Corneille et Molière, et Voltaire et Regnard N’offrent qu’un vain plaisir qui vous trompe et vous frustre Si l’on ne les écoute en loge, aux premiers rangs,

En robe à cinq volants, avec des diamants

Qui vous font ressembler, en très-petit, au lustre. »

Dmitbpri hu C.nngli»

nous DE MON JARDIN.

Mais voici le printemps. Le beau soleil de mai Fait chanter tendrement les pinsons et les merles Au renouveau ! Voici le lilas parfumé Et le muguet des bois aux odorantes perles.

Allons nous promener, les champs sentent si bon!

— « Arrêtez, diras-tu, cet élan vagabond.

« Le lilas ne sent bon et la brise n’est fraîche Que quand on les respire assise, en sa calèche,

Dont les panneaux brillants, peints d’un vernis obscur. Montrent sur un écu de sinople ou d’azur Une couronne d'or de perles surmontée;

Quand toute femme à pied vous suit d'un regard dur, Plein d’envie et de haine, et demeure attristée.

« Sinon û de la brise! et nargue du lilas!

Si l’on porte des fleurs, ce ne seront pas celles Que l’on cueille au jardin. Fi des fleurs naturelles!

Des fleurs du pauvre à trois ou quatre sous le tas!

A vingt francs le bouton de rose, la modiste En fabrique en papier, en chiffons de batiste.

On peut encor porter quelques camélias,

Mais en prenant son temps quand il ïi’y en a pas.

« Les fruits Dame ! les fruits c’est un mets assez fade.

On en peut cependant, sans trop de déraison.

Grignoter quelques-uns... mais hors de leur saison.

La fraise, au mois de juin, est commune et maussade; Parlons de l’ananas, à l’odeur de pommade,

Qui vient de loin, est cher, mais fait qu’en en mangeant, Comme le roi Midas, on mange de l’argent. »

Reste dans le jardin, reste dans ton enfance.

Hélas! je t’ai trompée, ô ma chère espérance'i Je ne suis ni puissant ni riche hors d’ici ;

Le rêve va finir, à mon cruel souci.

L’existence n’est pas comme je te l’ai faite.

De soleil et de fleurs une éternelle fête.

C’est que si longtemps seul, je m’étais contenté De l’amour, du soleil et de la liberté !

A moitié par dédain, à moitié par paresse.

Je me suis abstenu de chercher la richesse.

Je vivais au hasard, et de ma pauvreté Je ne sentais au cœur ni honte ni fierté.

De là tous mes remords et ma douleur profonde. Pauvre petite enfant, de t’avoir mise au monde,

A même cette vie, en ces rudes chemins.

Où tu suivras mes pas et mes traces saignantes.

Où j’ai laissé partout aux épines brûlantes

Les lambeaux de mes pieds et la peau de mes mains.

Il est clair que j’ai tort, que ma fausse sagesse N’était rien ^l’apathie, orgueil, erreur, paresse;

Qu’il fallait être riche et puissant à tout prix ;

Que mon indépendance est une vertu veule.

Qu’il fallait acquérir sans être si bégueule.

— O vous qu’on a pendus, bien heureux sont vos lilsl

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