‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Promenades hors de mon jardinChapitre 15 sur 24 · A EDOUARD FERAY · texte numérisé non relu

A EDOUARD FERAY

Le prince P..., — qui est, je crois, Milanais, — mais qui passe une grande partie de sa vie à Paris, — possède une des plus grandes fortunes de l’Italie; il s’en sert pour être avare. L’avarice en effet est une passion qui n’est nullement à la portéê des pauvres gens. On ne méprise que la pauvreté involontaire et dont on souffre, mais la pauvreté volontaire dont on jouit, c’est-à-dire l’avarice, obtient facilement l’estime des hommes.

Voici une des inventions du prince P...

Il entre à la Maison d’or à l’heure où on dîne, parcourt les salles jusqu’à ce qu’il ait avisé quelques personnes de connaissance. En sa qualité d’Italien, il hante un certain nombre de jeunes écrivains et de jeunes artistes. Quand il en aperçoit un ou deux ou trois à une table, il s’approche et lui tend la main d’un air bienveillant, protecteur et paternel. — Eh ! vous voilà mon bon ! il y a longtemps que je ne vous ai vu. Que faisons-nous? Travaillons-nous ? Le dîneur répond quelques mots. Le prince s’assied en face de lui.

— Il faut travailler, mon bon, il ne faut pas s’endormir sur un succès.

Il prend négligemment un radis et le croque.

— Les jeunes gens se fient à leur facilité. — Voilà d’excellents radis. — Il prend un second radis, — puis une bouchée de pain sur laquelle il étend du beurre.

— Je sais bien qu’on aime mieux dîner à la Maison d’or, aller à l’Opéra et faire l’amour que de travailler... Garçon, donnez-moi un verre. — J’ai avalé ce radis de travers, il m’étrangle. — Un peu de vin et d’eau, mon bon.

— Voulez-vous me faire l’honneur de dîner avec moi!

— Non, je n’ai pas faim, j’ai déjeuné très-tard. Je ne dis pas de mal de l’amour... Qu’est-ce que c’est que ces côtelettes-là ?

— Côtelettes Soubise

— A la purée d’oignons?

— Oui.

— Ah ! parbleu ! vous êtes plus heureux que moi : j’en demande tous les jours à mon maître d’hôtel, mais hast ! c’est comme si je chantais... Elles paraissent très-bien réussies.

— Voulez- vous les goûter ?

— Seulement la purée, pour voir.

— Garçon, une assiette.

— Et un couvert... Eh bien ! cette purée est excellente.

Donnez-m’en encore un peu. Allons, vous avez ajouté une côtelette; je ne la mangerai pas.

Il inange la côtelette et en reprend une seconde ; puis un peu de purée ; puis il demande du pain, le garçon lui apporte en même temps une serviette. 9

— Oh çà ! mes gaillards, vous vous nourrissez bien - ,

pour des jeunes gens. — Qu’avez-vous mangé avant cela?

— Un potage à la bisque d’écrevisses. Voulez-vous qu’on vous en serve? Il est excellent.

— Non pas, je n’ai pas faim. C’était pour goûter cette

purée. — Donnez-moi à boire. ; ■*

— Garçon, du vin de Chambertin !

— Ça n’est pas pour moi, je ne mange ni ne bois plus.

— Le vin est versé... C’est pour avoir votre avis.

— Il n’est pas mauvais.

— J’ai demandé ensuite quelque chose dont vous

mangerez, j’en suis sûr. I *'

— Pas une bouchée.

— Vous? un chasseur et un gourmet? un amateur de gibier ?

— C’est donc une bécasse ?

— Oui.

— Ah ! si c’est une bécasse... mais un peu de la croûte ' >

rôtie seulement.

On lui donne la croûte et une aile; il fait semblant de ne pas s’en apercevoir. Un peu après, tout en parlant

d’autres choses, il fait glisser sur son assiette la seconde aile et une cuisse.

Et il finit par dîner. Après quoi il dit : Je vous inviterai quelque jour à venir faire chez moi — un petit dîner soigné.

Il appelle cela aimer les écrivains et les artistes, et peut-être aussi protéger les arts et la littérature.

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