‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Promenades hors de mon jardinChapitre 3 sur 24 · A ÉMILE PÉAN · texte numérisé non relu

A ÉMILE PÉAN

A une lieue de Gènes à peu près est une propriété connue sous le nom de l’Arbre d’or, — Albero d’oro. — Elle appartient au marquis Impériali, — homme gras et un peu pesant, quoique jeune, et qui a le regard à moitié endormi d’un mangeur d’opium. — C’est, dit-on, un fort galant homme, et justement considéré. Je n'ai, du reste, pas à m’occuper de lui, mais il porte un nom historique. — C’est un Impériali (François-Marie), qui, étant doge de Gênes, eut vers 1680, avec Louis XIV, ces démêlés à la suite desquels jl dut venir à Versailles faire sa soumission, après le bombardement de Gênes. — Un Impériali fut un poète distingué, un autre fut cardinal et faillit être pape à la mort d’innocent XI.

Michel Impériali entreprit de plaider par des arguments théologiques en faveur de Judas Iscariote et de réhabiliter sa mémoire. — Il soutint dans divers écrits que Judas n’était pas damné à perpétuité. Il fut réfuté. 11 répliqua et s’attira toutes sortes d’ennuis à cause de l’apôtre traître. — Il laissa en mourant une somme d’argent destinée à faire dire des messes pour Judas.

Un autre Impériali eut une aventure qui est, dit-on, l’origine du nom donné à la propriété dans laquelle on voit un tableau de quelque célébrité, Y Enlèvement des Sabines de Luc Cambiaso.

Je garantis que j’ai entendu raconter l’aventure, mais je ne garantis pas qu’elle soit vraie.

Quoi qu’il en soit, la voici :

Sa mère était une honqête et pieuse femme, fort assidue aux cérémonies de l’Église, comme il convient, et fort patenôtrière. Elle s’endormit un jour à l’église pendant un sermon ; peut-être était-ce la faute du prédicateur. Elle rêva qu’elle jouait aux cartes, la bonne âme qui n’en avait sans doute touché de sa vie. Elle joua d’abord une bagatelle et la perdit, puis elle joua son étui d’or. Son adversaire la regardait avec des yeux étranges et brillants d’un feu vert comme les yeux des tigres, qui la troublaient beaucoup. Il gagna l’étui et le ramassa avec une main dont les ongles étaient recourbés en forme de griffes. Son étui d’or perdu, elle joua sou fil et ses aiguilles; elle perditson fil et ses aiguilles. Elle joua sa belle robe de brocatelle violette et or; elle perdit sa belle robe de brocatelle violette et or. Elle joua deux gros diamants qui pendaient à ses oreilles; elle perdit les diamants. Elle joua la longue tresse si bien nattée de ses cheveux noirs, ce splendide diadème des Génoises, elle perdit ses cheveux. Le gagnant les coupa et les mit dans sa poche avec l’étui d’or, avec le fil'et les aiguilles, avec les pendants d’oreilles, avec la belle robe de brocatelle violette et or.

— Je n’ai plus rien, dit-elle.

DOttS DE MON JARDIN.

— C’est pourtant fâcheux, dit l’adversaire d’un ton mielleux de sacristie, de laisser entre mes mains toutes ces belles choses. Je vous donnerais encore une revanche si vous vouliez, mais ce serait la dernière.

— Que voulez-vous que je joue? je n’ai plus rien qui soit en propre à moi.

— Jouez votre anneau de mariage.

— Oh ! monsieur !

— J’espère que je suis beau joueur ; voire anneau ne vaut pas dix swanzigs, et ce que je consens à mettre au jeu contre votre anneau vaut plus de cinq cents ducats.

— Mais mon anneau, monsieur, y pensez-vous ?

— Alors ne jouons plus, madame.

— Comment se fait-il, pensait la marquise, que j’aie une telle âpreté au jeu? je me sens toute transformée.

Elle joua son anneau de mariage et le perdit. Elle hésitait à le retirer de son doigt, mais l’étranger, prenant ce doigt doucement entre son pouce et son index, toucha légèrement l’anneau; cet anneau alors devint brûlant comme s’il eût été en feu, et la marquise se hâta de l’arracher de son doigt, auquel il laissa un cercle noir à la place qu’il avait occupée.

— Quel malheur! dit-elle, comment ai-je pu jouer mon anneau de mariage ! je voudrais être morte ! Et elle trépigna de désespoir.

— Prenez garde, madame, dit l’inconnu, vous me marchez sur la queue.

Elle regarda effrayée à ses pieds et vit en effet que

sou joueur avait une longue queue qui s’enroulait autour d’un des pieds de la table.

Elle frissonna de la tête aux pieds.

— Voulez-vous regagner votre anneau de mariage, madame ? lui dit-il.

— Cette fois, monsieur, je n’ai plus rien à jouer, c’est bien fini.

— Eh quoi ! vous me laisserez emporter votre fil et vos aiguilles, votre étui d’or, votre belle robe de brocatelle violette et or, vos belles pendeloques de diamants, votre tresse noire et votre anneau de mariage, et vous n’oserez pas jouer encore une fois pour regagner tout cela! Pensez qu’il ne faut qu’un coup.

— Je n’ai plus rien, monsieur.

— Jouez votre enfant.

— Je n’ai pas d’enfant, monsieur.

— Jouez-le tout de même ; j’accepte cet enjeu.

— Mais cette idée fait horreur !

— Alors, adieu, madame, j’emporte le fil et les aiguilles, l’étui d’or, les pendeloques, la robe de brocatelle, la tresse et l’anneau. A l’honneur de vous revoir. Mais, tenez, je vais jouer le coup tout seul, pour que vous voyiez si vous l’auriez gagné.

11 distribua les cartes.

— Madame la marquise aurait gagné, dit-il ; la veine change, et je ne sais si je dois continuer à jouer.

— J’accepte ! s’écria la marquise.

— Votre enfant contre tout ce que j’ai gagné !

— Eh bien, jouez vite.

nORS DE MON JARDIN.

— Vous avez perdu, madame la marquise.

Hle se mit à pleurer. Le joueur disparut en laissant après lui une odeur violente.

Elle se révilla alors en sursaut, elle sentait toujours l’odeur forte, mais cette odeur sortait d’un flacon qu’une vieille femme lui tenait sous le nez. A son agitation, à ses soupirs, à ses yeux fermés, elle «avait cru la marquise en proie à quelque mal. La marquise, revenue à elle, toucha vite ses beaux cheveux ; ensuite, comme c’était une trèshonnête femme, strictement attachée à ses devoirs, elle regarda son anneau de mariage avant de mettre la main à ses pendeloques de diamants. L’étui d’or et le reste, tout était à sa place. Elle se rassurait donc, lorsqu’elle sentit dans son sein un tressaillement étrange, inconnu, mais que le plus doux instinct lui fit comprendre. Elle aurait un enfant, elle l’avait déjà, elle l’aimait déjà.

Puis elle se rappela son horrible rêve. — C’était bien l’esprit des ténèbres, dit-elle ; quand il m’a proposé de jouer mon enfant, il savait que j’étais grosse. Et moi qui ai joué mon enfant, moi qui l’ai perdu, et perdu contre le diable! Mais c’est un rêve ; d’ailleurs ma volonté n’y était pour rien, et Dieu ne permettrait pas que cette pauvre chère innocente créature fût la victime d’un rêve. Tout en se répétant qu’il n’y avait pas de danger, elle fit dire un grand nombre de messes, et donna une belle couronne d’or ornée de perles à la vierge de son quartier, âlaMadorinadellaSalute. La Madonna délia Salute est une fort jolie vierge de marbre blanc qui jouit d’une grande considération ; les Vierges des autres quartiers de la ville

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