I-ROMINADES
ne sont rien auprès d’elle. Aussi les habitants de ces quartiers ont-ils tenté de répandre sourdement quelques calomnies sur la madoua délia Salute ; mais rien n’a pu l’atteindre, son crédit au ciel est toujours immense, et elle vient tout récemment de faire un miracle que j’ai raconté aux. lecteurs du Siècle. Un prêtre, après avoir fait une prière à la madona délia Salute, s’est lavé les mains dans une jatte d’eau, et a donné cette eau à boire à une jeune fille a abandonnée des médecins, » qui est revenue immédiatement à la santé.
L’enfant vint au monde, c’était un poupard gras et fleuri. Il avait au-dessous du sein gauche une marque rouge : c’est probablement à cause de la préoccupation de son rêve que la marquise crut voir à cette marque la forme d’un cœur et une parfaite ressemblance avec l’as de cœur, sur lequel elle avait perdu son enfant dans la fameuse partie de lansquenet avec le diable. Elle fit dire de nouvelles messes, donna ses pendeloques de diamants à la jolie madone, et lui voua son fils, la priant de le défendre contre les embûches du diable comme une propriété à elle.
Le jeune Impériali était comme les autres enfants. La même préoccupation sans doute qui avait fait traduire son petit signe rouge en as de cœur fit remarquer co qu’on n’eût pas songé à remarquer chez un autre enfant. Les jeux qu’il préférait étaient les jeux de hasard, ceux du moins qui sont à la portée des écoliers : pile ou face, pair ou non, etc., etc.
On lui défendit ces jeux avec tant de sévérité qu’on y
concentra son attention, et qu’en réalité cet instinct devint une passion violente.
Comme l’eau froide irempe et rendurclt le fer,
Trop de sévérité rendurcit un cœur fier.
Un jour qu’on le mit dans une sorte de prison de famille, — une chambre noire où l’on serrait le charbon, — pour avoir joué aux cartes avec un petit cousin, on trouva les deux complices assis à terre l’un et l’autre, l’un en dedans, l’autre en dehors. Cette sorte de caveau avait une chatière ; par la chatière ils jouaient tous deux aux cartes.
A Impériali, comme à beaucoup d’autres enfants, on avait donné un petit jardin ; dans ce petit jardin était un oranger qu’on lui avait laissé en toute propriété. Le même cousin qui jouait aux caries avec lui par la chatière demanda à ses parents un jardin et un oranger, ce qui lui fut facilement accordé.
Ils jouèrent un jour leurs orangers, après s’être promis solennellement que celui qui perdrait assurerait à l’autre légalement la propriété de son arbre, aussitôt sa majorité.
Ce fut Impériali qui gagna. L’engagement fut fidèlement exécuté ; — chaque année le cousin mit à la disposition d’Impériali la récolte de son oranger, reconnaissant qu’il recevait à titre de bienfait la part qu’il plaisait à Impériali de lui laisser. Aussitôt qu’il put disposer de ses biens, il ratifia légalement l’abandon de l’Arbre d’or. Il mourut jeune, et il est probable qu’Impériali, qui à son tour était
devenu le chef de la famille, ne songea plus guère à cette propriété d’un oranger et qu’il en négligea la récolte.
— Une nuit, — vingt ans après peut-être, jouant avec un Milanais, il eut contre lui une de ces veines terribles qui font croire que le destin, renonçant à son inconstance et à son impartialité, a pris parti pour un des joueurs et parie de son côté.
lmpériali perdit tout l’argent qu’il avait sur lui ; puis, sur parole, tout l’argent qu’il avait dans sa maison ; — puis sa maison elle-même, puis sa campagne, puis ses rentes, puis ses meubles, puis sa montre et ses bagues, puis ses tableaux, puis ses portraits de famille, puis la fin du bail d’une ballerine qu’il avait affermée, puis ses chevaux, puis son chien. Quand il eut perdu ce dernier coup, il resta un moment stupéfait et anéanti, puis :
— Monsieur, dit-il au Milanais, voici une clef qui ouvre et mes maisons de ville et mes maisons de campagne et tous mes tiroirs; tout est à vous. Voici une autre clef avec laquelle on entre chez la ballerine. Pauvre fille, un peu de changement la désennuiera.
Pour ce qui est du chien, il s’appelle Méo. Il m’aimait beaucoup ; mais donnez-lui beaucoup de viandes, probablement il ne tardera pas à m’oublier.
— Vous êtes, monsieur, ajouta-t-il, colonel d’un régiment; obligez-moi de me faire un engagement comme soldat dans ce régiment, car je trouverai là ce que je n’ai plus : un asile, du pain et des habits, et peut-être une occasion honnête de me faire tuer. A propos, voulezvous jouer ma vie contre une pièce de monnaie?
• nons Dl! MON JARDIN. fi 3
— Je vous aurais donné encore une revanche, monsieur, dit le Milanais, si vous m’aviez proposé un autre enjeu; mais celui-là, je ne suis pas assez riche pour le tenir.
— Que voulez-vous que je joue, monsieur? Je n’ai absolument plus rien. Ah, parbleu ! je me trompe, j’ai encore un arbre, un oranger, celui que j’ai gagné à mon cousin Giuseppe il y a vingt-quatre ans. Mais contre quoi jouer un arbre?
— Contre un autre arbre.
— Ma foi ! puisque vous le voulez bien... cette fois je n’aurai plus rien du tout.
On joua donc YAlbero d’oro contre un autre oranger de ceux qu’Impériali avait déjà perdus, Impériali gagna.
— Jouons donc deux orangers, dit le Milanais; aussi bien il pleut et nous ne pouvons rentrer chez nous.
Impériali gagna les deux orangers. La foule des spectateurs qui avait entouré les deux joueurs pendant les péripéties de leur première partie, les abandonna quand on les vit jouer de pareilles misères.
Impériali gagna quatre orangers ; il en joua huit et les gagna.
Le Milanais s’était accoutumé vite à la bonne fortune ; il se piqua et voulut regagner ses huit arbres : il en perdit huit autres. La veine avait changé : le Milanais, au dixième coup, devait à Impériali pas mal d’orangers. Il avait laissé partir un gros juron : les spectateurs étaient revenus. — Monsieur, dit le marquis Impériali, ne jouons plus.
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Mais le Milanais était irrité de la trahison de la fortune; « il lui sembla honteux de perdre devant les témoins de son triomphe de tout à l’heure. » D’ailleurs que jouait-on ? une bagatelle, des orangers !
On se contentait de compter les coups sans faire le compte des orangers perdus et gagnés, compte qui serait à faire, si, contre toute apparence, un coup ne venait pas mettre Impériali hors de combat. On avait commencé à jouer à neuf heures du soir. Le lendemain, à midi, nos deux hommes mouraient de faim; ils suspendirent la partie et se firent donner à déjeuner sur un plateau près de la table de jeu.
Tout en déjeunant, le Milanais dit : — Combien cela fait-il de coups que vous gagnez ?
— Je ne sais, reprit Impériali, mais ces deux messieurs les ont manqués.
— Le marquis a gagné vingt-quatre coups.
— C’est une singulière veine, dit le Milanais.
— Pas plus singulière que celle de notre partie sérieuse d’hier soir.
En effet, personne de ceux qui avaient vu jouer des maisons, des fermes, des rentes, ne prenait au sérieux une partie où il ne se mettait au jeu que des orangers.
— Avez-vous assez mangé? dit Impériali.
— Oui, reprit le Milanais, que l’on ferme les volets, ou joue mal au soleil, et que l’on allume d’autres bougies.
— Monsieur, dit le marquis, je croirais abuser de votre courtoisie en jouant plus longtemps.
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— Encore un coup, dit le Milanais, et ce sera le dernier.
Le Milanais perdit encore.
On cessa de jouer. Quelqu’un s’approcha du marquis et lui dit :
— Si vous aviez eu cette veine lors de la première partie... Il est triste d’user son bonheur sur des bagatelles.
— - Oh ! mon Dieu ! s’écria alors un des spectateurs.
— Qu’avez-vous !
— Mais c’est incroyable ! c’est impossible !
— Quoi?
— Il faut que je recompte.
— Que diable prend-il à ce monsieur! disaient les assistants.
Cependant il avait refait son compte, et dit :
— Messieurs, le marquis Impériali a gagné plus d’orangers qu’il n’en existe dans toute l’Italie.
Et il dit le chiffre.
Je ne me le rappelle pas bien, mais cela devait être quelque chose comme une quarantaine de millions d’orangers.
Comment le Milanais paiera-t-il autant d’orangers? Il fallut mettre un prix aux orangers. Cela fit un total effrayant. Et le marquis Impériali passa pour généreux en se contentant de reprendre tout ce qu’il avait perdu au commencement de sa soirée et un beau cheval appartenant au Milanais.
Voilà d’où vient, dit-on, la campagne où se trouvait.
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l’oranger légué par le cousin Giuseppe, campagne que le marquis acheta depuis, et qui est restée sous le nom de l’Arbre d’or, YAlbero d’oro.
Je répète que je ne garantis pas l’authenticité de cette histoire.
Mais un nom illustre comme celui des Impériali peut supporter beaucoup d’histoires de ce genre ; d’ailleurs, cela n’a jamais déshonoré personne, d’être heureux, cela peut tout au plus faire haïr; mais on ne peut être heureux à moins : c’est à prendre ou à laisser. Cela accompagne si régulièrement le bonheur, comme le coassement des grenouilles une belle soirée d’été, qu’il semble que la haine fasse partie du bonheur, et qu’elle avertisse les gens distraits qu’ils sont heureux.
A M. TOURRET