A VICTOR HUGO
Iais»ons gronder en Iss cet orage irrité Qui toujours nous assiège.
Et gar Ions au-dessus notre tranquillité, Comme le mont sa neige.
( Voix intérieures.)
C'est une singulière situation, pour un homme qui ne tire sa valeur que du langage, — des choses parlées et écrites, — que de se trouver dans un pays où, sous ce rapport, il est inférieur à tout le monde; — où, aussitôt qu’il ouvre la bouche, il répand autour de lui la plus franche gaieté, même parmi des gens qui ne parlent que le plus affreux patois. Je croyais savoir à peu près l’italien, parce que je le lis assez facilement; mais lire une langue ou la parler n’est pas la même chose : — Il y a la même différence qu’il y aurait à la chasse entre tirer des moineaux arrondis, hérissés, boursouflés par la froidure et immobiles sur le bord d’un toit, — ou tirer le perdreau qui s’élance d’un sillon avec ce crépitement d’ailes qui fait battre le cœur, — ou le martin-pêcheur qui part droit et rapide comme une flèche d’une rive à l’autre, — ou l’hirondelle qui décrit de capricieux zigzags, — ou la bécas-
sine qui vous surprend par ses crochets; — la même différence qu’il y a entre tirer des coups de pistolet sur de pacifiques poupées de plâtre — ou d’immobiles pains à cacheter, — et viser un homme dont les yeux et le pistolet vous visent en même temps.
De plus, l’italien des livres n’existe presque que dans les livres; chaque État de l’Italie, chaque ville, chaque bourgade a son italien particulier. — Il y a de petits italiens de famille et des italiens personnels. — Ici, chacun a sa langue. — J’ai chez moi deux servantes, qui, nées â cinq ou six lieues l’une de l’autre, l’une au levant, l’autre au ponant de Gênes, ne se comprennent que très-difficilement et rient perpétuellement l’une de l’autre. — Jugez si l’on rit de moi. — Je n’ouvre pas la bouche sans qu’il en sorte des solécismes et des locutions barbares, autant qu’il sortait de crapauds et de couleuvres de la bouche de cette méchante princesse des contes de fées. Il ne faut pas croire que les patois soient plus indulgents que les langues ; — au contraire, on sait la pruderie des coquettes, l’outrecuidance des parvenus, la gravité des ânes et l’austérité de Tartuffe. Les patois veulent qu’on respecte leurs barbarismes avec la férocité que mettent les faux dévots à faire adorer un Dieu laid, méchant, injuste et ridicule qu’ils font à leur image, contrairement à la tradition.
Par exemple, on dit dans les livres fa caldo, — il fait chaud; eh bien à Gênes, on dit fa cado' } — si vous dites caldo, on fait semblant de ne pas vous comprendre, et on vous apporte un tire-botte ou une brosse.
Les Italiens ont fait du latin ce que vingt cuisiniers fe
raient d’un mouton qu’on leur donnerait. Ils commenceraient par l’égorger, la dépecer, puis accommoderaient et assaisonneraient chacun à sa guise le morceau qui lui serait échu.
Ma position m’a rappelé celle d’Ovide qui parle des Scythes parmi lesquels Auguste l’avait exilé, des Scythes que les Romains appelaient barbares parce qu’ils ne savaient pas le latin, comme les Grecs appelaient barbares tous ceux qui ne parlaient pas grec. Ovide dit qu’au milieu des Scythes, c’est lui qui est l’ignorant et le barbare.
Barbarus hic ego sum.
On n’a jamais bien su les causes de l’exil d’Ovide. — C’était un luxe que se permettait Octave, et qu’il pouvait à la rigueur se permettre, parce qu’il gardait Virgile et Horace, — car il savait que les poètes ôtent ou confirment dans la postérité les couronnes et les sobriquets glorieux que laissent prendre et donnent la faiblesse et la flatterie des contemporains. Louis XIV, quoi que l’histoire ait révélé, reste pour la foule « Louis le Grand, » — de par les poètes et les écrivains, qui n’ont pas confirmé, il s’en faut, à Louis XV le titre de o Bien-Aimé. »
Si je fais rire les gens quand je parle italien, j’en suis quitte à bon marché. — Il a été parfois très-important de bien prononcer les mots. — Je ne sais plus quel mot les Hébreux faisaient dire aux Galaadites, qu’ils reconnaissaient ainsi, et qu’ils massacraient. Tout le monde sait que dans cette tuerie des Vêpres siciliennes, on poignardait tous ceux qui ne prononçaient pas correctement le
mmm
DORS DE MON JABDiN.
mot ciceri. — Saint Jérôme tenait à bien parler, lui qui raconte qu’il s’était fait limer deux dents pour mieux prononcer l’hébreu.
Si les Français avaient attendu encore un peu, sans se livrer à l’étude des langues des autres peuples, on ne parlerait plus aujourd’hui que la langue française, ou du moins on serait fort près de ce résultat. C’est le commerce qui a fait manquer le but.
Entre tous les peuples, celui qui s’obstinerait à né parler que sa langue finirait par la faire prédominer et la rendre universelle.
Néanmoins, et pour beaucoup d’autres causes qu’il serait long et vaniteux d’énumérer, on parle français partout; les gens de tous les pays qui se piquent de bonne éducation parlent français. — En Allemagne, en Italie, en Angleterre et en Russie, l’Allemand, l’Italien, l’Anglais et le Russe bien élevé qui n’entend pas un Français et ne lui répond pas dans sa langue, s’excuse de son ignorance et en est embarrassé.
Il m’est arrivé plus d’une fois ici de m’arrêter à une porte avant d’entrer pour composer laborieusement les quelques phrases italiennes dont j’avais à me servir. — J’entrais, je balbutiais mon thème, et l’on me répondait fort correctement en français. Mieux que cela, dans une famille de cultivateurs, chez lesquels j’entrais souvent, je parlais sans cesse et avec grande peine italien, et quel italien! — On me répondait dans la même langue, que je comprenais très-difficilement. Un jour, comme je m’avançais dans le jardin, sous une longue treille de vigne, j’en-
tendis les membres de la famille qui, assis sous un gros oranger, devisaient entre eux. — Ils parlaient français. C’était pour me faire plaisir qu’ils m’avaient jusque-là parlé italien, et ils ne parlaient italien qu’avec moi.
Un soin que j’avais eu et qui n’est pas sans utilité, c’est d’apprendre à jurer dans la langue du pays où on arrive. Je demandai qu’on m’apprît des jurons gradués.
D’abord, me dit-on, — Oïbol — C’est à peine un juron, cela marque la surprise mêlée d’un peu de mécontentement.
Ensuite, — Vergognal — C’est plus grave : vous trouvez ce qu’on vous dit ou ce qu’on vous fait une chose honteuse.
— Et puis?
— Et puis vous dites : Per Baccot
— Par Bacchus! c’est bien païen.
— Les gens trop catholiques arrivent facilement à être un peu païens j per Bacco I — se dit en élevant la voix, il renferme une menace.
— Et puis ?
— Et puis — Per Dio santol — On dit cela avec les yeux étincelants et des gestes terribles.
— Et puis ?
Et puis... on ne parleplus... la canne ou le couteau,
selon les circonstances ou le caractère des personnes.
Il est d’usage pour les inférieurs ou pour ceux qui, par politesse, veulent faire semblant de se considérer comme inférieurs, — de ne parler jamais qu’à la troisième personne, — et de dire ou de sous-entendre — son excel-
Hoas DE MON JARDIN.
lence, — ce qui fait qu’on parle à un homme à la fois à la troisième personne et au féminin. — Je fus un peu surpris la première fois qu’un garçon d’hôtel me dit : Couchera-t-elle ici ? Et ce n’est pas tout de suite que je compris qu’il s’agissait de mon excellence.
Cette forme de langage est tellement habituelle, que rien ne la fait changer. En voici un exemple :
Un habitant de Gênes m’avait accompagné dans quelques courses ; il me pria un matin de l’accompagner à mon tour à bord d’un navire mouillé dans le port ; — pour cela il appela un batelier, qui nous attendit et nous ramena ; — il lui mit dans la main une pièce de monnaie que je ne vis pas, mais qui, sans doute, selon lui, rémunérait suffisamment le service que le batelier nous avait rendu. Ce n’était pas l’opinion de celui-ci, qui dit : a Elle n’est pas bien généreuse. » — Mon compagnon m’arrêta au moment où j’allais ajoute^ clandestinement une pièce de monnaie au salaire de notre homme, et me ditque je le désobligerais. — Il eût été impoli d’insister et de le faire devant lui. — Le batelier nous suivit, — se plaçant à côté du Génois et un pas en arrière, — et dit d’une voix tantôt dolente, tantôt irritée : — « Son Excellence ne pense pas que j’ai une famille à nourrir, — et que ce n’est pas pour mon plaisir que je travaille. »
Nous entrâmes dans une boutique où j’avais quelques emplettes à faire. — Le batelier nous attendit à la porte et reprit sa place à côté du Génois, un pas en arrière et continua : — Elle prend le pain des malheureux elle fait travailler un pauvre facchino et ne veut pas le payer.
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Elle est injuste et déloyale. Elle est riche, elle peut bien me donner encore un swansig, ce n’est pas un swansig qui l’empêchera de bien dîner.
Nous entrâmes dans l’église de l’Annonciata, église toute dorée et toute peinte, mais qui n’inspire pas le sentiment religieux des églises gothiques. Le batelier entra avec nous, prit de l’eau bénite, se mit à genoux sur ia dalle et pria sans doute contre mon compagnon. A la sortie, il était à sa place. Nous traversâmes toute la ville, nous fîmes une visite dans une maison où nous passâmes une heure et demie. — Le batelier nous attendit à la porte. — Nous revînmes au café de la Concorde pour dîner. Il s’assit sur l’escalier de marbre et nous attendit, puis il nous escorta jusqu’au théâtre en disant : — Son excellence est une voleuse, son excellence est une canaille. Dieu fera crever son excellence d’une mauvaise mort, son excellence dansera au gibet, son excellence peut être sûre que j'irai lui voir tirer la langue. Le théâtre finit à onze heures et demie. Au moment où je quittai mon compagnon, qui demeure à la place Caricamento, tandis que je me mettais en route pour Nervi, j’entendais la voix du batelier qui le suivait qui disait : Quelle vergogne pour son excellence, je flanquerai des coups de couteau à son excellence et je la donnerai à manger aux poissons. J’entendais les pas et la voix s’éloigner, et je ne pouvais plus distinguer les paroles que je reconnaissais encore la voix du batelier. Je pense qu’il aura au moins reconduit le Génois jusque chez lui. Peut-être a-t-il passé la nuit à sa porte. On couche volontiers par terre
sur les dllles pendant la saison des chaleurs. Ce n’est pas un délit à Gênes d’être pauvre et sans asile.
Le soir point d’hôtesse cruelle Qui l'accueille d'un front hagard.
Il trouve l’étoile si belle,
Qu’il s'endort à son doux regard.
On fait pour les voyageurs des livres de dialogues qui permettraient de s’entretenir avec quelqu’un qui aurait le même livre,* à condition pour les deux interlocuteurs de vouloir bien ne pas chercher à exprimer leur pensée. Ces livres contiennent les phrases que l’on peut échanger avec son tailleur, avec son domestique, — avec l’aubergiste ; mais je n’ai trouvé dans aucun — comment on peut dire à une femme qu’elle est jolie et qu’on est amoureux d’elle. — C’est une lacune que je signale aux auteurs de ces livres. — A Gênes, par exemple, la démarche des femmes, dans la rue, est noble ; elles sont droites sans raideur, et bien campées. — Le mezzaro, ce grand voile blanc qui leur entoure le visage d’un nuage de mousseline et marque la taille ; — les belles chevelures noires, dont les Génoises prennent un grand soin et dont elles sont justement fières, produisent un charmant effet d’ensemble et font paraître toutes les Génoises belles à cinq pas. — De plus près, c’est comme ailleurs, c’est comme partout : — il y en a quelques-unes qui sont belles, — et les autres ne sont que femmes, — c’est déjà beaucoup.
Les Guides de la conversation vous abandonnent alors
et ne vous donnent aucun moyen d’exprimer \fltre admiration.
Quand on voyage, il ne faut voir ni les gens du monde ni les jardins, si l’on veut connaître les pays que l’on parcourt. Les uns et les autres, cultivés, sarclés, ratissés, peignés, remplis de plantes exotiques, sont les mêmes dans tous les pays. Il faut voir le peuple, et les bois, et les montagnes. C’est à la campagne, à la fin du jour, qu’il faut regarder des troupes de jeunes filles rapportant de l’eau des fontaines dans de grands vases de cuivre d’une belle forme, qu’elles portent sur la tête, sans en répandre une seule goutte, d’un pas ferme et assuré ; cette habitude de porter sur la tête ne doit pas peu contribuer à leur belle prestance : elles marchent les pieds nus, et la robe, relevée sur le côté, laisse voir une partie de la jambe; leurs cheveux, qu’elles soignent avec orgueil, sont lissés et nattés de façon à en bien faire voir la richesse ; elles ne subissent pas, comme en France, l’empire ridicule de la mode, c’est-à-dire la tyrannie de quelques couturières qui trouvent qu’on n’use pas assez vite les robes de l’année dernière, et de quelques femmes contrefaites qui veulent cacher à la fois leurs propres imperfections et les agréments des belles. Les filles de la campagne ne portent pas de bonnet, ni même de mezzaro, — mais tous les jours, dans la semaine comme le dimanche, elles ont des fleurs dans les cheveux, — et voici en quoi sur ce point consiste la mode. — Au printemps, on natte dans ses cheveux des fleurs de citronniers.
nORS DE MON JAnDIN.
Lorsqu'au soleil séchant sa robe,
Mai, tout mouillé, rit dans les champs;
et quand vient le mois de juin, des roses; — au mois de juillet, des œillets ; — au mois d’août, du jasmin et des fleurs de grenadiers ; au mois de septembre, du laurierrose. — L’hiver on trouve toujours dans quelques haies de pâles roses du Bengale, et sous la mousse la blanche rose de Noël, c’est-à-dire les fleurs de la saison. — Rien n’est si charmant que cette parure perpétuelle. Quand je disais tout à l’heure qu’elles marchaient les pieds nus, ce n’est pas tout à fait exact : — elles ont des souliers, mais ce n’est qu’un ornement ; — ça se fait en peau et en carton, — ça ne se met que le dimanche. S’il vient à pleuvoir, on se dépêche de les ôter, car ils ne tarderaient pas à se fondre, — et on s’empresse de les mettre dans sa poche.
Cette habitude de marcher les pieds nus a un avantage : c’est qu’on les lave cinq ou six fois par jour chaque fois qu’on rencontre une fontaine ou un ruisseau. Il n’est pas certain que les pieds les mieux chaussés soient lavés aussi souvent.
Chez nous, les femmes ne montrent que des souliers d’une forme très-différente du pied, qui n’entre dans ces boîtes qu’avec d’affreuses tortures, et en sort meurtri et déformé, — de quoi elles sont très-fières et tirent de grands triomphes.
J’ai eu à Gênes et dans la campagne que j’habite diverses positions successives. — D’abord on a cru que j’étais duc, — ça n’a pas beaucoup d’effet dans une ville où tout
le monde est marquis. — Puis on a découvert que j’étais général, — on est encore resté assez froid. — Mais comme je m’occupais assidûment des fleurs, les Génois, qui sont marchands, n’ont pas pensé qu’on pût s’occuper ainsi d’une chose qu’on ne vendrait pas, on a deviné que je n’étais ni duc ni généra), mais bien un riche fabricant de pommade français. — Ç’a été mon beau temps. Je suis depuis cette découverte, entouré d’une grande considération, mais je crains qu’au premier moment une indiscrétion ne vienne révéler que je ne suis pas plus riche que marchand de pommade, pas plus marchand de pommade que général, pas plus général que duc.
Vous rappelez-vous comme moi, — grand poète, — qui me faites depuis longtemps l’honneur d’être mon ami, — nos beaux et joyeux dîners du dimanche dans votre logis de la place Royale ? Moi, j’y pense souvent et comme je me suis en ce temps-ci séparé de beaucoup de gens, il en est d’autres dont je suis décidé à ne pas me séparer, — je vous évoque souvent, et au moyen de vos livres et de vos beaux vers, je me promène au bord de la mer ou dans les bois d’oliviers.
... La pensée est tout, — et la pensée ardente
Donne à Milton le ciel, — donne l'enfer à Dante.
Rien ne peut m’empêcher à certains jours et à certaines heures de me dire :
Je fuis la ville qui bourdonne,
je vais voir.
Les champs où tout guérit, les champs où tout pardonne.
nORS DE MON JARDIN.
Je vais aller me promener sur la montagne ou sur le bord des torrents, — je vais prendre Hugo pour compagnon de voyage, — lui qui aime tant ces grandes choses éternelles dont la contemplation rend les autres si petites. Avec Hugo, je vais parcourir les sentiers fleuris et parfumés, avec lui écouter les chants des oiseaux sous les feuilles, — et je me récite a ce qui se passait aux Feuillantines, » et je cherche dans vos vers le sujet dont nous nous serions le plus volontiers entretenus ce jour-là.
Tous deux, mon cher ami, nous avons dû nous dépouiller de ces choses que nous aimions : — tandis que vous faisiez vendre vos meubles qui vous racontaient à la fois les temps anciens — et vos jeunes années.
Vos vases du Japon... vos beaux missels gothiques,
Vos vieux portraits
... Émaux bleus ou blancs, céladons verts,
... Les beaux insectes peints sur les tasses de Saxe,
... Les laques et les grès qu’une vitre défend,
Les gros Chinois ventrus
... Le grand fauteuil de chêne et de tapisserie,
Et le vieux banc sculpté. ........
. . . .- La Bible peinte
Où l’on voit Dieu le Père en habit d’empereur,
Moi, je vendais ce jardin que j’ai planté, et mes arbres et mes fleurs.
Mais, comme moi, vous avez senti que ces richesses si longuement amassées n’étaient que pauvreté et esclavage. — La propriété est un piège. Ce que nous croyons
posséder nous possède. — Mon jardin de Sainte-Adresse m’avait fait renoncer à ma part du reste du monde. J’ai reconquis les vastes forêts, et la mer immense, et les hautes montagnes, et les splendeurs du ciel. — Je suis libre depuis que je ne possède plus rien. — O propriété ! idée bizarre, rêve malsain qui inspire aux hommes tant de haines et de bassesses, qui leur fait commettre tant de primes et de lâchetés ! O désir bête d’avoir à soi un bocal avec des poissons rouges qu’il faut garder et défendre, et qui vous empêche de jouir des grands fleuves, et des lacs, et de la mer!
J’abandonne mon jardin, mais je reprends la terre et la nature. En vain on plante des bornes, on bâtit des murs, on hérisse les champs de haies épineuses : on n’empêche jamais les champs, les bois et la nature d’appartenir aux poètes. Les oiseaux, et le vent, et les eaux murmurantes, et les fleurs, nous disent tant de douces et de belles choses, qu’ils ne disent qu’à nous ! En vain il est écrit sur un parchemin que cette forêt est à tel ou tel , nous y avons un droit de souveraineté imprescriptible; nous y recueillons des fruits, des fkurs, des rêves que tel ou tel n’y trouvera pas.
Je me sens pour la première fois de ma vie riche et libre depuis que je n’ai plus rien. — A d'autres les soins, les soucis, les craintes,, l’esclavage de la propriété, — l’avarice, la haine et les petitesses qu’elle inspire.
Mon jardin est partout, — au fond d’un bois où fleurissent au mois de mars les premières primevères et les premières violettes; — sur le sommet de la montagne, où
la rose des Alpes s’épanouit depuis longtemps sans que personne l’ait vue, où elle m’attendait et où elle ne fleurit que pour moi qui la découvre un matin; — sur le bord de l’étang où les nénuphars étalent leurs larges feuilles et leurs fleurs odorantes, connues seulement des bergeronnettes sauvages et des vertes libellules. — Estce que le ciel enluminé des splendeurs du soleil couchant, est-ce que les forêts à l’automne, où leurs feuilles deviennent des topazes et des rubis — sont d’aussi beaux spectacles pour les autres que pour nous? Se contenter d’un jardin, — allons donc ! je vends mon jardin et je rentre dans ma propriété.
Voulez-vous 'des nouvelles de la France, mon ami? — J’y suis revenu pour quelques jours. — Il ne s’y pas^c rien d’extraordinaire. On continue ici à suivre le conseil d’un ministre qu’on aurait pu garder, puisqu’il ne conseillait aux gens que ce qu’ils voulaient faire :
u Enrichissez-vous. »
Qn tâche de s’enrichir — à tout prix, et par tous les moyens. — On avait dit que l’Académie allait vous exclure de son sein, — vous mettre à la porte avec Molière et Balzac. Il n’est pas prouvé que l’on trouve dedans une aussi bonne société. — Mais malheureusement, cela ne s’est pas confirmé ; — un ou deux malheureux, de ceux qui ne voient dans l’exil que la distance qui leur fait croire à l’impunité, — vous ont naturellement insulté. — Vous les aviez prévus, quand vous disiez :
Ce méchant fait une lâche guerre.
Mais quoique vous ayez dit aussi :
Il sait qu’il peut souiller sans peur les noms fameux,
Et que pour le toucher il est trop venimeux,
je me suis passé la fantaisie — de les toucher, — avec des précautions, bien entendu, — quelque chose comme des gants et des pincettes, — et il s’est trouvé un assez bon nombre d’honnêtes gens à qui cela a fait plaisir.
Ah ! j’oubliais quelque chose que je voulais vous raconter de Gênes.
Je suis allé au théâtre ; — vous savez que je n’y vais guère, et que j’aime mieux lire au coin de mon feu le Cid, Tartuffe, Buy-Blas, que de me les laisser mal réciter par des acteurs.
Mais c’était un théâtre de marionnettes.
Jamais je n’avais vu mieux reconnaître au théâtre ce mélange de terrible et de bouffon, qui est partout dans la vie, — ce qui fait que les méchants, les traîtres et les coquins sont toujours un peu ridicules.
11 y a une sorte de polichinelle qui s’appelle Gianduja :
— le public exige que Gianduja paraisse dans toutes les pièces. — Polichinelle, c’est le personnage aimé; — les autres marionnettes ne remuent que les bras et les jambes;
— Polichinelle Gianduja remue les yeux et la langue. Ainsi, on affiche sur les murailles :