‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr RaoulChapitre 22 sur 22 · AUTEUR AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AUTEUR AU LECTEUR

J’en étais là de mon récit, — il y a déjà plusieurs années, — et je me suis subitement interrompu ne

RAOUL 277

parlant pas plus, ni de Raoul, ni de Marguerite, ni de Mandron, que s’ils n’avaient jamais existé.

Je veux supposer que, parmi les lecteurs de ce qui précède, il s’est trouvé une personne que cela ait inté? ressée au point de lui faire dire : — L’auteur est un in« 4 supportable personnage I Pourquoi ne flnit-il pas cette histoire?

Je vais donner quelques explications à cette personne.

Ce qui m’a empêché de continuer, ç’aurait pu être,'

— à l’exemple de Sancho Pansa, — que j’avais perdu le compte des chapitres publiés de l’autre côté de l’eau;

Ou que je n’en savais pas plus long;

Ou qu’il n’était arrivé rien d’intéressant à mes per?

' sonnages depuis mon dernier récit.

• Rien de tout cela.

Quelques personnes ont imaginé peut-être de croire,

— mais à coup sûr de dire, — que ce roman était une •histoite personnelle, — que Raoul Desloges n’était ' autre que moi-même. — On ne tarda pas à désigner

une Marguerite, et plusieurs de mes amis, — si j’ose m’exprimer ainsi, — eurent le désagrément d’être tour à tour signalés comme le type de Calixte Mandron. —

Un journal fit à ce sujet quelques allusions qui furent saisies avec empressement, et la chose fut complètement établie parmi les personnes qui m’entourent... à quelque distance.

Je me trouvai fort embarrassé.

Si on m’avait averti d’avance qu’on était décidé &

IQ

RAOUL

Toir mon portrait dans Baonl Desloges, j durais pris mes mesures en conséquence, j’aurai orné mon héros de tous les agréments, de toutes les vertus que j’aurais ta imagii>er, — et Grandisson eût été auprès de lui un <ÿpe d’immoralité. Mais le livre était trop avancé. — J'avais voulu peindre dans Raoul un caractère faible, indécis , ayant dans la tête des images brillantes de ce qui lui manquait dans le cœur; — victime d’une fausse éducation dont il n’avait pas eu l’énergie de secouer le joug, entratuant dans le précipice la douce et dévouée Marguerite.

Je ne prétends pas certes que je ne connais pas Raoul, — je ne dis pas que personne n’a posé devant moi pour esquisser ce portrait. Je crois que l’art est le choix dansle vrai ; — ^j’ai soin d’inventer le moinspossible. *

J’ai bien dans ma mémoire une sorte d’herbier, — où j’ai gardé, desséchées, les fleurs et les épines que j’m '* trouvées sur les chemins ; — il m’arrive bien parfois de tâcher de leur rendre la vie, la couleur et le pan* fum, et d’en faire des bouquets pour vous, — ma belle lectrice.

Mais de là à croire que je suis le héros de tous mes livres, — il y a loin, et cela pourrait un jour, si le bruit s’en^répandait trop fort, attirer l’attention du parquet. — J’ai raconté des histoires où les héros se permettaient des écarts prévus par divers articles du code pénal, et dont la réunion pourrait bien, — si j’avais fait tout cela à moi seul, m’envoyer à Brest ou à Toulon, — et j’avoue que je préfère ma riante vallée de Sainte-Adresse.

RAOUL

A propos de vallée, — précisément, — on a dit : Raoul demeure dans une vallée, — l’auteur habite celle de Sainte-Adresse, — donc c’est lui.

Il est vrai que Sainte- Adresse est au bord de la mer, — et que celle où j’avais laissé, peut-être oublié Raoul, est auprès de Paris. — Mais, — preuve de plus, — c’est pour dérouter.

— Raoul a été au collège, — l’auteur également; — quel doute peut-il rester dans l’esprit?

Si je refuse d’admettre que j’ai fait le portrait de Raoul devant une glace, si j’avoue que j’ai la prétention de ne pas ressembler audit Raoul, — si je prétends môme qu’il y a dans ce que je raconte de lui deux ou trois actions parfaitement honteuses à mes yeux, — non-seulement Raoul n’est pas moi, — Dieu merci, — mais il n’aurait pas été mon ami.

Je ne refuserai, au contraire, à personne d’avoir posé pour Marguerite ; — c’est une noble et ravissante fille, — et il ne serait pas poli de ma part de dire à n’importe qui : — Vous ne lui ressemblez pas. — Je suis donc décidé à répondre à toute femme qui me demandera : — Qui avez-vous peint dans Marguerite? — par ces deux mots : — Vous-même.

C’est une chose que j’admire tous les jours que la légèreté avec laquelle on porte sur les autres des jugements sans examen et sans appel, — tout en se plaignant avec âcreté de ces mêmes jugements quand on se trouve à son tour sur la sellette.

Certes, je ne crois pas que la justice légale, — la justice du Code et du Palais, — soit infaillible. Et ce-

280 RAOUL

pendant, de combien de lumières elle s’efforce d’éclairer ses jugements ! de combien de garanties elle entoure je prévenu! — C’est une étude curieuse.

Si la rumeur publique signale qu’un crime a été commis, un juge d’instruction se transporte sur les lieux, accompagné d’un officier du ministère public. — - n constate et recueille les éléments du crime, lance des mandats d’amener, interroge, etc.

Quand les soupçons se sont fixés sur un individu, il est arrêté et interrogé. — S’il peut prouver manifestement son innocence, il est relaxé ; — sinon, le procèsverbal du juge d’instruction est envoyé à la chambre des mises en accusation, composée de membres de la cour d’appel, c’est-à-dire de la plus haute magistrature du pays. — Cette chambre délibère en présence du juge d’instruction, — et rend un arrêt qui remet le prévenu en liberté, ou l’envoie devant la cour d’assises, si les soupçons prennent de la consistance.

Vingt-quatre heures avant les débats, toutes les pièces du procès sont envoyées au greffe de la cour d’assises par le procureur général; — le président étudie la cause, interroge le prévenu et lui assigne un défenseur d’office, s’il n’a pas fait un choix lui-même; — il l’avertit, en outre, qu’il a cinq jours pour se pourvoir en cassation contre l’arrêt de mise en accusation. A partir de ce moment, le prévenu n’est plus au secret, et il communique librement avec son défenseur.

Le prévenu assiste aux débats; — toute pièce, toute allégation contre lui est soumise à lui et à son défen^

RAOUL

seur. — Tous les témoins répètent leur déposition devant lui, — et il la contrôle.

Le prévenu peut récuser une partie des jures,

sans avoir aucune raison à en donner.

L’accusé, ou son défenseur pour lui, a toujours le

droit de porter la parole le dernier.

Ensuite, il faut au moins huit voix sur les douze pour que l’accusé soit déclaré coupable; — sept voix le déclareraient coupable sur'les douze, qu’il serait acquitté et mis immédiatement en liberté.

Ce n’est pas tout : — si le prévenu est acquitté, nul ne peut appeler du jugement; — s’il est condamné, il a trois jours pour se pourvoir en cassation.

Notez, en outre, quelques autres précautions accessoires. — Un officier du ministère public est accoutumé à jouer le rôle d’accusateur. •— La loi lui défend d’instruire une affaire.

Le juge qui a instruit un procès ne peut siéger au jugement, non plus que celui qui a fait partie de la chambre des mises en accusation, — parce qu il pourrait apporter à la délibération un jugement formé d’avance.

Après tout cela, il y a encore quelques tristes et célèbres exemples d’erreurs commises par la justice.

Èh bien 1 pour juger sans appel une cause qui intéicsse l’honneur d’un homme ou d’une femme, il suffit d’une apparence douteuse, bien moins encore d’un on dit, — et on se fait un plaisir, presque un devoir, de propager l’accusation, la condamnation, et chacun-^ ^ se fait accusateur, juge et bourreau.

RAOUL

Ce qu’il y a de charmant en ceci, c’est que les pe<v sonnes qui admettent les plus faibles apparences comme des preuves contre les autres, veulent absolunoent faire passer les preuves acquises contre eux pour de frivoles et méprisables apparences, — et jettent les hauts cris qu’on n’ait pas pour eux l’indalgeuce aveugle quand ils refusent aux autres même la justice.

J’habite un petit hameau où, depuis quelques années, des étranger^ viennent, — en nombre croissant, hélas ! — prendre des bains de mer, — et je vois, do ce que je viens de signaler, des exemples fréquents et suffisamment comiques pour que je me croie le droit d’en citer au moins un, — sans craindre de trop ennuyer la personne pour laquelle j’ai fait ce chapitre. Après quoi, je reprendrai mon récit où je l’avais laissé il y a quatre ans.

Il arrive de tous côtés des personnes qui se casent comme elles peuvent dans les auberges et les maisons particulières; — le plus souvent, les femmes sont seules avec des enfants et des domestiques, — ou les maris les amènent et s’en retournent à Paris. — Ceux qui restent vont passer leurs journées au Havre, — faire le tour des bassins, — lire les journaux, — marcher sur du pavé, etc.

Les femmes, d’abord, se rencontrent aux bains, à la promenade, etc., — mais ne font pas connaissance.; -rchacun s’eti'orce seulement de paraître davantage aux yeux des autres; — mais on n’échange pas un mot, — . Ibrt rarement un salut.

Un jour oa signale une nouvelle arrivée, — une

Digilized by Goog[e

RAOUL

femme très-belle ou très-riche, ayant un joli visage ou des robes chères.

Il semble alors voir des brebis qui tondaient un préÇ chacune de son côté, — mais qui, entendant hurler un loup, se serrent toutes en groupe.

En effet, la femme plus belle ou plus riche que les autres, c’est l’ennemi commun.

Toutes ces femmes qui, la veille, ne se saluaient pas, deviennent alors charmantes les unes pour les autres. — Regardez bien ; l’amitié de deux femmes est toujours un complot contre une troisième. — Bonjeur, madame, comment vous portez-vous? Et votre charmante petite fille?

— C’est de votre ravissant ^etit garçon qu’il faut parler, madame.

— Vous avez là une robe du meilleur goût.

— Je vous demanderai le patron de votre costume de bain, etc., etc.

L’alliance est faite. — Dès le lendemain on se demande :

— Avez-vous vu la nouvelle^arrivée?

D’un air dédaigneux :

— Oui.

— - On la dit bien.

— Elle n’est pas mal, — mais je n’aime pas ces flgures-là.

— Elle a l’air hardi, — ou l'air hypocrite, — ou l’air mijauré.

— Sait-on ce que c’est?

— On dit que c’est une comtesse.

RAOUL

— Oh! une comtesse? — Elle est bien polie. — Ça ne doit pas être une vraie comtesse.

• Ou bien : — Elle est avec son mari.

— Est-ce bien son mari?

— Je n’en répondrais pas, — il a l’air bien empressé.

Le lendemain on se dit : — Eh bien ! la nouvelle arrivée, — on dit qu’elle n’est pas mariée.

— Ahl... ça ne m’étonne pas, le monsieur est reparti.

— C’est singulier.

Mais votre mari est reparti aussi après vous avoir installée.

— Ab!., mais moi, c’est bien difTérent; M*** joue à la bourse, il a des affaires.

Et les histoires vont leur train. — Il faut donner des prétextes vertueux à l’envie que causent la jolie figure ou les belles robes. — Trois jours après, il est établi que la nouvelle arrivée n’est pas mariée ; — personne ne s’est montré son contrat de mariage, mais sont réputées légitimement mariées et vertueuses toutes celles qui entrent dans l’association tacite contre la plus belle. •

— Lui avez-vous parlé?

— Qui, moi? Non vraiment, je ne parle pas à ces femmes-là.

— Connaît-elle quelqu’un dans le pays?

— Elle se promenait hier avec un monsieur et une dame.

— Pauvre petite femme !

— Qui? la nouvelle arrivée?

Digilized by GocJgle

RAOUL m

i— Non, la femme de ce monsieur.

— Pourquoi?

— Quoi ! j’ai besoin de vous le dire, — vous ne voyez pas que ce monsieur est l’amant de la nouvelle venue, — et que sa femme à lai doit être bien malheureuse.

— C’est vrai?

— O» le dit.

— D’ailleurs c’est singulier de ne connaître que ce seul monsieur ; on ne voit pas d’autre homme lui parler.

— On sait ce que ça veut dire.

Le lendemain on continue.

— Eh bien ! elle a eu des visites toute la journée.

— Au moins quatre hommes, — c’est sans gêne ; — ces femmes-là, ça connaît tout le monde.

— Oh 1 ça a bien vite fait connaissance.

— Recevoir ainsi du monde quand son mari est absent !

— Ce pauvre cher homme !

— Elle a voulu me parler, hier.

— Pas possible !

— Je lui ai à peine répondu, elle ne s’en avisera plus. — Mon mari ne serait pas content s’il me voyait faire de pareilles connaissances.

Le jour d’après :

— Voilà un aplomb ! — Vous savez bien, ce monsieur et cette dame avec qui elle s’est promenée l’autre jour?

— Oui. — Eh bien I

— Elle dit que c’est un cousin. ^

RAOUL

— Ah ! ah ! un cousin.

— On connaît ces cousins-là.

-- Il y a réellement des femmes bien effrontées,

— - On dit qu’elle est entretenue.

Le jour d'après :

— Eh bien ! cette demoiselle, — avec son cousin?

— Ne m’en parlez pas. — A quelle heure vous baignez-vous ?

— Je ne me baignerai pas aujourd’hui, — j’attends quelqu’un, un ami de mon mari qui passe par ici... par hasard.

L’étrangère quitte le pays ; — mais les autres femmes, une fois lancées, sont comme des chiens courants qui ont perdu une trace, — faute du cerf, elles se lancent sur un lièvre ; — le venin élaboré pour la fugitive ne peut pas être perdu, — on se sépare en plusieurs hordes ennemies ; — les on dit se croisent comme un feu de mousqueterie, — chacune de celles qui s’étaient montrées si sévères contre l’étrangère — attend et reçoit tour à tour un beau-frère, — un cousin, — un parent, — un ami, etc. — Elle s’exaspère qu’on tourne à mal les choses les plus innocentes ; — c’est affreux, — dit-elle, de juger ainsi sur les apparences.

Avant la On de la saison, chacune a eu son paquet; — îl vient un moment où il n’en reste que deux. — Pendant quelque temps, — elles disent du mal de toutes celles qui sont parties; — mais il vient un jour où l’une des deux exhibe une robe neuve, ou est l’objet de l’attention d’un homme remarquable — par sa place,

RAaUL

sa fortune, ou une célébrité quelconque; — aiors elles ne tardent pas à ne plus se saluer, — et, faute d’un autre auditoire, — elles disent du mal l’une de l’autre à la femme qui les déshabille ou au maître baigneur. — Celle-ci n’a jamais été mariée, — ou bien elle a fait mourir son mari de chag/in, — et d’ailleurs, elle serre si fort son corset qu’elle en devient violette. — L’autre a été actrice sur on petit théâtre, — ou cuisinière, elle s’est estropiée à force de se chausser juste.

U faut bien aimer les femmes pour ne pas les détester I

— Où en étais-je de l’histoire de Raoul et de Mar^ guerite, ma belle lectrice?

M’y voici.

Des bruits étranges commencèrent à circuler dans le pays. — On se rappelle Léocadie, cette figurante du Cirque-Olympique qui était devenue obèse, et qui s’était fait épouser par M. Leroux, lequel était également assez gros, et maire du village, — Léocadie avait voulu faire connaissance avec Marguerite; Raoul ^ c^ui s’ea-*i

Digilized by Coogle

RAOUL

nuyait quelquefois et allait volontiers jouer au billard chez M. le maire, n’avait pas su éluder cette tentative de Léocadie, — mais il avait trouvé Marguerite trèsrésolue à ce sujet, et la tante Clémence avait été entièrement de l’avis de Marguerite. '

Marguerite avait accepté la situation tout entière ; — Dieu, Raoul et la tante Clémence, savaient seuls tout ce qu’il y avait de noblesse, de dévouement, de générosité dans la vie qu’elle s’était faite.

Elle ne se croyait pas le droit d’exiger que tout le monde la comprit, — aussi elle ne voulait connaître persônne ; — elle ne voulait pas s’exposer aux impertinences de quelques drôlesses, qui avaient sur ellé la supériorité de tromper un mari responsable ; — elle ne voulait pas non plus se déclasser, — en voyant des femmes qui pouvaient être tombées, par des causes différentes, dans une situation extérieurement pareille à la sienne ; elle refusa de voir madame Léocadie Leroux : — elle était, du reste, parfaitement heureuse entre Raoul et ta tante Clémence, et ne désirait rien de plus.

Malgré les prétextes dont Raoul essaya de colorer le refus auprès de l’épouse de M. le maire, Léocadie se sentit blessée et devint pour Marguerite une ennemie mortelle. — Un incident imprévu ne tarda pas à venir lui donner de terribles armes contre mademoiselle Hédouin.

Dans une maison & Paris, où ils passaient presque

RAOUL

tout l’hiver, M. et madame Leroux enteiidirent annoncer un jour — madame Desloges. — Léocadie ne tarda pas à lui dire, plutôt pour parler des dignités de M. Leroux que dans tout autre but, que dans le hameau dont ledit M. Leroux était lè premier magistrat, il y avait un M. Desloges, — qui était peut-être parent de cette dame. — Esther, car c’était elle, fit quelques questions, — et, après éclaircissements, — avoua, les yeux levés tristement au ciel, — que ce M. Desloges n’était autre que son mari, — lequel l’avait abandonnée pour vivre avec «je ne sais qui. » '

— Quelle horreur ! s’écria Léocadie , abandonner une femme aussi charmante que madame l — 11 faut que les hommes soient fous.

Aux questions d’Esther, Léocadie répondit qu’elle ne voyait pas la prétendue madame Desloges, — qu’elle s’était toujours doutée de quelque chose.

Esther cependant en apprit assez pour reconnaître Marguerite. La fuite d’Esther n’avait pas duré longtemps ; — elle était revenue chez son père, où elle jouissait d’une grande liberté; elle avait son appartement à part et ses connaissances particulières, parmi lesquelles on eut bientôt établi que Raoul Desloges avait abandonné son irréprochable épouse, — en emportant une partie de sa fortune, qu’il mangeait avec une concubine.

M’est à peu près ce que Léocadie rapporta dans la petite vallée. — Ces bruits ne tardèrent pas à circuler dans tout le hameau, et Marguerite, — qui était un çeu plus que polie avec tout le monde, tant elle consenta’*>

RAOUL

à payer son bonheur, — fut obligée de s’apercevoir que Léocadie lui rendait à peine son salut dans la rue, — et un jour qu’elle réprimanda une servante,— 'Cello*^ ci lui répondit : — Au moins, moi, je ne vis avec le mari de personne.

Marguerite s’enferma pour pleurer. — Elle réuasit à cacher ses larmes à Raoul, — mais pas à la tante Clé« mence. — Celle-ci se chargea de chasser la servante, qui entra deux jours après chez madame Léocadie Leroux.

De ce jour, Marguerite ne sortit plus, — pour n© rencontrer personne; — le dimanche seulement elle allait à la messe ; — mais, un dimanche, une personne étrangère était dans le banc de M. le maire. — Marguerite ne la vit pas d’abord, — elle allait à l’église pour prier Dieu et n’y faisait pas autre chose.

La religion de la plupart des femmes consiste surtout en ceci :

Le dimanche est un jom* où on se lève plus tôt que de coutume pour se mettre de la pommade, se friser et se parer, de façon à attirer la pieuse attention des fidèles, — parmi lesquels ou reste assise pendant une couple djiieures, — pour être admirée des unes et cri» tiquer les autres.

Dans les autres bancs on chuchotait, et les regards se reportaient de Marguerite sur l’étrangère avec tant d’opiniâtreté, que Marguerite fut obligée de la regarder et reconnut Estber; au premier moment elle sentit un froid mortel arrêter la vie dans ses veines, — puis elle pria avec ferveur,, — et offrit à Dieu un examen de sa

RAOUL

OM

conscience. — Mon Dieu! — dit-elle, — est-il jnst* que je m’humilie devant cette femme? — Pour elle, — pour réparer son honneur qu’elle se vantait d’avoir perdu, — j’ai sacrifié volontairement le bonheur de toute ma vie; je lui ai fait épouser Saoul, — et je m« suis condamnée à l’isolement et aux larmes ; — quand elle a eu abandonné et trahi cet homme, quand elle l’a laissé, — blessé, mourant, dans une auberge, — je suis allée le soigner et ie recueillir, — je lui ai consacré ma vie, j’ai renoncé à 'la réputatmn, à la considération ; — laquelle de nous deux a fait son devoir?

Marguerite sans doute sentit dæos son cœur une réponse encourageante, car, — la messe finie, — elle traversa l’église et la foule qui la regardait, — calme et sereine, — les yeux limpides et doucement assurés, —pas plus baissés que de coutume,— et sans le moindre embarras.

Estber était venue jasser la journée chez Léocadie, avec laquelle elle s’était liée, — et avait espéré humilier Marguerite; — il est vrai qu’elle l’avait perdue dans l’opinion des autres; — mms Marguerite ne vivait pas dans l’opinion ni pour l’opinion. Eaonl et la tante Clémence étaient le monde entier poor elle. ’

Le soir, un monsieur, — qu’JB^ther présenta comme un ami de son père, — vint la prendre la ramener à Paris. — Quand elle fut partie, Léocadie Leroux dit aux autres femmes qui se troumient chez die :

— Une pauvre petite femme Mea intéressante, — si jolie, — si charmante, et abandonnée par ce Desloges, qui 2K.3nge son bien avec une autre feemne; — et la

292 RAOUL

conversation sur ce sujet remplit le reste de la soirée municipale.

Marguerite, que la tante Clémence voulut consoler, — lui fit voir à nu toute la sérénité' de son âme, — seulement il fut convenu entre les deux femmes qu’elles n’iraient plus à la messe ; — et le dimanche suivan^^ — toutes deux seules — dans le jardin, — Marguerite se mit à genoux — et dit : O mon Dieu I permettez-moi de ne plus aller vous adorer dans les temples de pierre bâtis par la main des hommes, permettez-moi de vous prier — sous cette belle coupole bleue qui forme votre ciel, sous ces arbres frais et embaumés dont vous avez fait la parure de la terre, — au milieu de ces trésors gratuits que vous avez donnés à l’homme ; — le parfum des fleurs remplacera l’encens de l’église, — et mon âme montera jusqu’au pied de votre trône, — avec ce parfum et avec le chant des oiseaux.

Puis les deux femmes prièrent ensemble, — et, leur prière finie, s’embrassèrent tendrement.

La vie de Marguerite et de Clémence fut un peu plus renfermée que jamais.

Raoul avait imaginé une singulière folie, — ou du moins son imagination l’avait acceptée. — Mandron, qui lui avait dit à propos de IsT lettre de change que l’affaire était arrangée, et auquel il n’en avait pas de* mandé plus long, — Mandron lui dit :

— Tu as eu tort de faire une tragédie; — le siècle n’est plus à la haute littérature; — il faut être de son siècle. — Un bon gros mélodrame, bien ronflant, ne te mènerait pas si sûrement au temple de mémoire, mais

RAOUL 293

il te mènerait à celui de la fortune. 11 faut faire un mélodrame, c’est l’affaire de quelques jours, et nous le ferons jouer. — Depuis que j’ai cessé avec tant d’éclat de collaborer au journal que j’avais fondé avec l’ex-flot Alexandre, et que cet imbécile avait déshonoré, — je me suis glissé dans quelques autres feuilles, où je suis à l’affût des moments où il manque dix lignes. — Je trouverai bien moyen de glisser une note sur la tragédie et sur ton mélodrame. — Puis je verrai les directeurs. — Travaille, — et reviens dans huit jours avec ton drame terminé.

En effet,— Raoul retourna à la campagne et se remit à l’œuvre. Ce nouveau produit de sa muse ne m’est pas parvenu. — D’ailleurs, je n’avais pas l’intention de vous le réciter. — Voici seulement ce que j’en ai su d’une manière certaine. — C’était, sous tous les rapports, très-inférieur à la tragédie.

La tragédie n’était déjà pas trop bonne, mais elle avait cependant une certaine sève -de jeunesse, qui manquait tout à fait au drame nouveau. — Raoul avait mis tout ce qu*il savait et tout ce qu’il avait dans ks Esclaves; — il n’avait rien vu et rien appris depuis, — et il n’était plus amoureux.

Cependant il ne tarda pas à recevoir un journal dans lequel il trouva cette note ;

« Notre jeune et déjà célèbre Raoul Desloges met, dit-on, la dernière mnin à un drame. R abafidonne les hauteurs du Parnasse, où l’avait placé d’un premier bond sa belle tragédie des Esclaves, — pour en côtoyer

RAOUL

la base. — Si les plus beaux talents sont obligés ainsi d’abanilonner l’art pour le métier, il faut s’en prendre à l’impéritie d’un gouvernement sans entrailles, qui ne sait pas offrir d’appui au talent jeune et vivace. — Le libraire *** met en vente la deuxième édition de la tragédie de Raoul Desloges. — Les directeurs de trois théâtres du boulevard se disputent l’œuvre nouvelle. — On ne sait encore quel sera l’heureux possesseur du drame de Raoul Desloges. »

Raoul relut plusieurs fois ce curieux paragraphe, — et quoiqu’il sût qui en était l’auteur, — quoiqu’il reconnût la main complaisante de Mandron, — cet éloge imprimé lui monta à la tête.

Il écrivit à Calixte pour lui demander s’il était vrai qu’on fit une seconde édition de sa tragédie. — Mandron lui répondit : « Jamais on ne fait de seconde édition d’une tragédie. — Par un procédé de mon invention, qu’il serait trop long d’expliquer dans une lettre, le libraire a vendu quatorze exemplaires de ton œuvre, je l’ai engagé à faire les frais de couvertures nouvelles, sur lesquelles on a mis : deuxième édition. — Tu BS bien naïf de ne pas deviner cela. Pourquoi ne demandes-tu pas égalesneut le nom des trois directeurs qui se disputent ton mélodrame?»

Raoul fut un peu désorienté de ces révélations. — Néanmoins il relut Le paragraphe, — et se dit : — J’y ai été trompé, les lecteurs de ce journal le seront plus facilement encore que moi. — Ce journal a dix mille abonnés, — chaque, numéro d’un journal passe dans

RAOUL

dix mains avant d’ôtre détruit, — cela fait cent mille personnes qui vont lire ceci. — Qu’cst-ce que la renommée et la gloire, si ce n’est pas cela?

Et, tout éventé qu’il était, l’encens vertigineux monta de nouveau à la tête de Raoul et le grisa encore. — II se remit avec ardeur à l’ouvrage, et travailla plusieurs fois jusque fort avant dans la nuit.

La tante Clémence le prit à part et lui dit : — Mon cher Raoul, — pourquoi veillez-vous ainsi? — J’ai vu de la lumière dans votre chambre presque toute la nuit. — Êtes-vous malade?

— Non, — chère tante, — je travaille.

— Et pourquoi travaillez-vous avec tant d’opiniâtreté? — Est-ce pour le travail lui-même ou pour les résultats? — Pour ce qui est des résultats, — notre vie est si simple que le petit revenu de Marguerite nous suffit à tous trois. — Peut-être voudriez-vous apporter votre pari dans la maison, — ou désircricz-vous un peu de luxe autour de nous. — Alors donnez un autre but à votre travail, car je vous soupçonne fort de faire des vers. — Voulez-vous que je m’occupe de vous trouver ici quelques leçons? — Dans l’été il y a des enfants auxquels les parents sont fâcbés de voir discontinuer leurs études. Aimez-vous mieux que je vous cherche à Paris — quelques écritures à faire, quelques manuscrits à copier?

— Je ne fais plus de vers, chère tante, mais néanmoins le travail auquel je me livre est de ceux aux résultats desquels vous ne croyez pas. — Il y a cependant

29G RAOUL

de grandes fortunes faites au théâtre, — et ces fortunes ont eu un commencement.

La tante Clémence ne répondit rien.

— Vous ne me dites pas, — vous ne voulez pas me dire : Ceux qui ont fait ces grandes fortunes avaient du talent. — Je vous réponds : C’est vrai. — Mais qui vous dit que je n’eu... aurai pas? Les personnes qui vous voient tous les jours ne vous croient jamais du talent que quand elles en sont averties par les applaudissements du dehors. — Je n’ai fait encore qu’une tentative : — ma tragédie, non destinée à la représentation, — sans obtenir u.i de ces succès bruyants — qui sont juclquefois dus à l’intrigue et au savoir-faire, — a obtenu un succès d’estime, — Et tenez, je vais voir si je n’ai pas brûlé un journal qui en dit quelques mots.

Raoul disparut un moment, — moment que la tante Clémence employa à joindre les mains et à lever les yeux au ciel. Il ne tarda pas à revenir avec le lameux journal à la main.. — Je l’ai retrouvé par le plus grand des hasards, dit-il, — dans un coin où je l’avais jeté.

La tante Clémence lut le paragraphe et dit : On va donc jouer un drame de vous?

— C’est précisément ce drame que je suis en train de terminer.

— Et trois directeurs se le disputent?

ILioul rougit un peu et dit : On m’a fait faire des propositions par un de mes amis.

En même temps Raoul froissait et chiffonnait le jour-?

RAOUL

nal, comme l’on fait d’un morceau de papier que l’on va jeter au feu. — Mais, la tante partie, il le déplia, — le relut deux fois, et le serra soigneusement dans sa poche.

Voici le procédé dont s’était servi Calixte Mandron pour faire vendre quatorze exemplaires de la tragédie de Raoul.

Alexandre et Calixte se brouillaient et se raccommodaient suivant les circonstances. — Il s’en présentait parfois où l’un des deux avait besoin de l’autre, — et, dans ce cas, François, l’ancien portier, — se chargeait d’opérer la réconciliation. — Un jour qu’ils se trouvaient tous trois ensemble, ils échouèrent dans toutes leurs tentatives pour se procurer un dîner digne d’eux. — Les quittances du Scorpion n’avaient pas été acceptées. Calixte, — se voyant surveillé, — n’osait plus aller quêter pour des frères d’armes malheureux. — - Tout à coup celui-ci s’écria : — J’ai une idée !

— Rôtie ou bouillie? demanda Alexandre.

— Ni l’un ni l’autre, — mais une idée au moyen de laquelle nous ferons rôtir ou bouillir ce que nous voudrons.

— Voyons l’idée.

— La voici. — Comme tu es bien mis, viens avec moi. — Tu ne parleras pas, mais ton aspect me donnera de la considération.

Ils allèrent chez le libraire qui avait imprimé les Esclaves, — et Calixte lui dit : — Vous n’avez rien vendu?

. —Non,

RAOUL

— >Eh l^r», vous allez vendre. — L’autew a tm drame reçu. — Tout le monde s’attend à un grand succès. — Son nnm connu fera vendre la tragédie. — Mais il faut changer les couvertures et annoncer la seconde édition. — Je me charge d’eo parler dans un journal influent. — M. DesJoges, dnreste, fera tous les frais de ce changement de couverture.

. — Oui, cela peut bien faire. — Mais vous m’aviez promis qu’il prendrait un grand nombre d’exemplaires, — et il n’en a encore pris que trois, qui^ entre parenthèse, ne m’ont été payés.

— Voyez l’injustice des hommes ! — Vous vous plmgnez en ce moment, — et savez-vous ce que je viens faire? — Je viens précisément vous demander quatorze exemplaires pour M. Desloges. — Vous lui en enverrm la note en y joignant les trois déjà pris, et les frais du changement de couverture de la tragédie.

— A la bonne heure, — si toutefois d ne se borne pas à ce nombre d'exemplaires.

Une demi-heure îq>rès François était venu prendre les quatorze exemplaires, marqués chacun sept, francs cinquante centimes, — et les amis, après les avoir vendus tous pour sept francs, étaient alléa dîner au Palais-Royal, à quarante sous par tôle.

. Peu de jours après on avait envoyé au libraire la: meuse note du journal, et on avait, pris vingt exensplaires qui avaient eu. le même sort.

Raoul ne fut pas longtemps sans connaître le débit extraordinaire de la tragédie et sans en soupçonner les causes. — Il reçut une note du libraire ; ceUe note se

RAOUL 2&9

montait à im peu plus de trois cents franCS) e» y compreuanl les nouvelles couvertures de la deuxième édition des Esclaves, tragédie eû trois actes» ihh) destinée à la représentation, par M. Raoul Desloges.

Un autre désappointement plus grave ne larda pas à se maftifester; — * on continua à réclamer le payement du billet de quinae cents francs, malgré celui de .seize cents que Raoul avait donné en échange : U alla chez Caüxte. — Celui-ci demanda sa procuration et se chargea d’arranger l’aflaire. — £n elTet, quand on appela l’affaire au tribunal de commerce, Calixte demanda et obtint, — selon l’usage, — un délai de vingt-cinq jours. — Raoul, n’entendant plus de réclamations, ne songea plus au billet.

— Nous avons eu tort, dit Calixte Mandron, de ûoüs tant presser de faire imprimer la tragédie^ — Avec les quinze cents francs que ça nous a coûté, nous aurions pu fonder certain journal, — mais là, — * ce que j’appelle fonder, •*— et, aujourd’hui, nous serions des gens redoutés dans la librairie et dans les théâtres; — au lieu de demander nous ordonnerions, — Pour quinze cents francs, — je crois bien I on aurait forgé, fourbi et amorcé une joli petite escopette, — au moyen de laquelle tout ce qui aurait passé sur les grandes rouàes île la littérature et de l’industrie nous aurait payé* un honnête tribut.

Joli métier, dit Raoul, |que cehii que tu faisMs avec ton ami Alexandre, — * du temps de la splemteor dvs Scorpion.

— Le métier que font certains autres jourrtatw, «*-

RAOUL

mon honorable ami, — depuis celui qui répand chaque matin la calomnie pour faire arriver son candidat à la présidence ou au ministère, — c’est-à-dire pour entrer à sa suite dans la ville conquise et la livrer au pillage, jusqu’à celui qui reçoit sa part de toute entreprise industrielle pour la louer, et qui la dénigre si les offres sont insuffisantes, — ce qui n’est pas dire que le même ne cumule pas les deux industries. La seule différence

— entre ces feuilles*là et le Scorpion, — c’est que le Scorpion étant moins puissant, c’est-à-dire pouvant moins attendre, — c’est-à-dire débitant ses mensonges à une assemblée moins nombreuse, — ne peut, comme eux, attendre qu’on vienne le trouver à sa boutique et qu’on lui offre. — Moins fort, il doit crier plus haut; — • il demande et exige.

Mais avec quinze cents francs 1 c’était notre fortune assurée. — H va sans dire qu’ Alexandre serait resté étranger à l’administration autant qu’à la rédaction;

— il a beaucoup contribué à compromettre le Scorpion, mais je n’abandonne pas l’idée d’un nouveau journal ;

— j’ai un bon titre : la Gaaetle noire; — c’est un titre assez inquiétant, ce me semble, — ça a l’air chargé. — Penses-y, nous ne descendrons plus à ces honteux petits détails où la misère avait réduit le Scorpion, — et tu verras si les directeurs de théâtre ne viennent pas te demander, que dis-je 1 te commander des pièces. — Personne n’aurait désormais d’esprit et de talent que

' nous, tout ce qui paraîtrait serait abîmé et éreinté sans pitié. — Tu verrais la considération qu’on nous mon» tnraitl

RAOUL 301

Au bout de vingt-cinq jours, on recommença les poursuites. Raoul eut encore recours à Mandron, — mais il fut plus de huit jours sans pouvoir le rencontrer. Alors, Mandron lui avoue qu’ils ont été victimes de la fourberie de Tusorier qui a escompté les lettres de change, et qui n’a pas rendu la première et exige le payement des deux. Il faudrait lui faire un procès en escroquerie, — mais comment prouver le vol? — ces genslà sont tous si adroits, ils savent si bien se mettre en ègle I

— Mais que faire? dit Raoul.

— Obtebir vingt-cinq jours encore quand la seconde échoira, — tàchej d’avoir un peu de temps pour la première de la bienveillance du créancier, — et puis on aura bien, d’ici là, vendu quelques exemplaires de la tragédie, ou tu auras fini ton drame ; — je vais aller chez le détenteur des billets, — je vais arranger ça ; — attends-moi au Palais-Royal dans une heure. — Nous dînerons et nous aviserons.

Galixte revient en effet au bout d’une heure ; il n’a trouvé personne, il y retournera le lendemain. — On dine, — aux frais de Raoul naturellement.

Le surlendemain Raoul reçoit une lettre de Galixte. Impossible de rien obtenir, — cet homme est un tigre; il faut que Raoul s’arrange pour payer ; mais, s’il veut faire la Gazette noire^ on ne tardera pas à avoir réparé cette brèche. Galixte Mandron est désolé, — il regrette que les circonstances ne lui permettent pas de venir au secours de son ami.

Raoul, désespéré, va voir lui-méme le créancier; —

RAODL

on lui donnera un peu de repos jusqu ’àréchéaïîefe du la seconde lettre de change, — mais alors il n’y aura plus de répit si les deux ne sont pas payées.

Raoul vent parler du premier titre, indûment conservé,

— on lui prouve que Calixte a touché le montant de.s deux effets, — qu’il ne les a pas fiirt escompter par la même personne, et que c’est par hasard ou par des rai*sons particulières qu’ils sont tombés dans la même main.

Raoul cherche en vainMandron. — Mandron a délogé, n s’enferme et termine son drame, et le porte au dhrectenr du théâtre de la Gaîté. — Mais l’échéance du second billet arrive, — les jours se passent, — les buissie'rs apportent du papier timbré. Raoul est désespéré, — il n’a aucun moyen de résister; — par momeats, H veut tout dire à Marguerite, — mais il se rappelle le peu de cas qu'elle et la tante Clémence fout de ses vers; — il se rappelle combien leur paraîtra ridicule et odieuse d’avoir dépensé une pareille somme au profit de sa vanité, car, avec ta réclamation du libraire et les frais, il faudrait payer plus de quatre mille francs.

Alors il recule devant cet aveu. — La vie est poiTT lu un affreux supplice; — s’il pouvait trouver Mhndron, il l’étranglerait ou le forcerait de le tirer de la position où il l’a jeté.

C'était l’automne. — En cette saison, ia nature est si riche, que la Fable n’a rien pu exagérer de ses magnificences ; — si la Fable parle des fruits d’or du jardin des Hespérides, cela ne dit pas grand’chose à l’esprit,

— quand on regarde de quelles admirables coulcws se

KAOÜL

décore un jardin. Les }'préa«x, — les peupliers blancs» ont les feuilles blanches dessous, jaunes dessus, et l« moindre vent agile et môle leur cime d’or et d’argent; les feuilles des snmacs sont d’on rouge de laque, — celles des érables, orange. — I.iea boux, les verglandiers» les sorbiers, ont des iruile écarlaAes comme le corail, — les aubépines et les azeroliers, rouges comme le grenat; — les coings sont jaunes; — les baies do buisson ardent sont d’un orange vermillon. Dans le parterre, les marguerites sont en fleurs, les ebrysantbèmea commencent à fleurir.

J’allais ne pas parier des dahlias. Auctaie fleur n’a des couleurs aussi variées et aussi édalantes : — on; ne pourrait s’en passer dans un jardin, — on l’adimre, mais on ne l’aime pas ; — il est cent fleurs moins éclatauites, et dans lesquelles de charmants souvenirs se sont réfugiés et restent vivants, — s’épaneuissaait chaque année avec les fleurs sous les baisers du soleil. Les uns riants, les autres tristes sans; être moins charmants, comame les dryades dans leucbênesy — eomme la c6> tome, émeraude vivante dans les roses blanches.

Bst^ce que 1 ’aubépine, la pervenehev — la violette, — lu rose simple des baies» — la giroflée des murailles, ne sont pas des* amies?

Peut-être n’cst-ce que pour les hommes de mon âgs Ib dahlia est une fleur muette, — sans souvenir eomme eile est sans odeur. J’ai va les premiera dab- Ras dans ma> première jeunesse, ils ne se mélenb k aueuu' de mes- premiers souvenirs, —tandis que jo'seÔB quel jour je me suis écorché les mains pour cueillie

304 RAOUL

une branche d’aubépint, — quel jour j’ai gravi ce rieux mur en ruine pour rapporter une giroflée; — je me rappelle avec qui j’ai tant cherché dans les bois ces églantiers que les botanistes appellent rubigineux et les Anglais brnoer; — je sais encore aussi où se desséchèrent certaines violettes que l’on me rendit.

Peut-être la génération qui me suit aime-t-elle les dahlias. La meilleure preuve que je n’aime pas les dahlias, c’est que j’aime à en avoir de nouveaux, que je jette sans pitié ceux de l’année dernière, si on m’en apporte de mieux faits de la même couleur.

Tandis que tous les ans, — quand refleurissent mes rosiers, je les aime davantage ; — je sais depuis combien de temps celui-ci est entré dans mon jardin, — combien de fois celui-là y a épanoui ses splendides corolles et y a répandu ses parfums. — Ceux que j’ai depuis plus longtemps sont ceux que j’aime le mieux.

Clémence et Marguerite, qui ne sortent plus, — qui n’aiment plus que ce qui est entre les murailles du jardin, — s’occupent de leurs fleurs. — Il s’agit de rereplanter les oignons de jacinthe et de tulipe, — il faut préparer son printemps ; — toutes deux travaillent avec ardeur, et quelquefois fredonnent une valse on une romance.

Raoul les regarde à travers les vitres d’une fenêtre; .— il ne travaille pas au jardin, — lui, — il n’y travaille pas, — il sait que dans quelques jours la maison et le jardin seront vendus, que tou» trois en seront expulsés.

RAOUL

n a voulu détourner Marguerite et la tante Clémence d’y travailler, — mais il n’a pu prendre le courage et la force de leur dire l’affreuse vérité. — Hier il leur a proposé une promenade, — mais aujourd’hui elles ont déclaré qu’elles ne dîneraient pas qu’elles n’aient planté leurs beaux oignons à fleurs.

En les voyant ainsi planAr avec tant de soins ces oignons qu’elles ne verront pas fleurir, — préparer pour d’autres de riches plates-bandes, — Raoul ne peut retenir ses larmes, il voudrait descendre et leur dire ce qui va arriver, — tout briser dans ce jardin qu’il a planté, et dire aux deux femmes : — Allons-nous-en.

Mais elles sont si gaies, si heureuses en ce moment, elles jouissent si bien déjà des belles couleurs et des suaves parfums que leur promettent les oignons qu’elles plantent, qu’il se dit : — Il sera temps demain de leur apprendre tout, — il sera temps quand je ne pourrai plus le leur cacher ; — pourtant ü voudrait voir de la pluie, du froid, quelque chose qui les empêcherait de descendre au jardin, d’y planter et d’y semer.

Marguerite l’appelle, — elles sont embarrassées pour planter des anémones correctement, — l'ml en dessus.

— Il répond brusquement qu’il est occupé, — puis il change d’idée, — il se rafraîchit les yeux avec de l’eau,

— il embrasse les deux femmes, — il les aide, — il

plante avec elles. — Ses doigts crispés écrasent quelques pattes d’anémones. •

Sa préoccupation n’a pas échappé à Marguerite et à Clémence ; quand elles sont seules, — elles en cherchent les causes. — Est-ce qu’il s’ennuie? — Non. ce n’est

pas de Tennui que trahissent ses tradts éi5aaigm, — ^ ses yeux enflammés,— c’est une tristesse j>r.>fonde«-*-Est-^ le chagrin de voir ses vers naître et m^ourir inconsfu»?

Elles passent tout en revue, — elles Taiment tant toutes deux, il leur paraît assuré qu’elles dissiperont son chagrin, — il ne s’agit que de le connaître^

Toutes deux le prennent à part, — mais ni l’une ni l’autre n’obtient de confidence ; — il est un peu malade,

— ça ne sera rien, — ça se passera.

Puis il les quitte, — ébranlé, — attendri, — il va s’enfermer dans sa chambre.

Il se passe quelques jours pendant lesquels Marguerite et Clémence n’ont pas d’autre pensée que de découvrir le sujet de cette douleur amère qu’il peut leur nier, mais non leur cacher. Il va à Paris deux jours de suite, il va voir le créancier possesseur des lettres de change. — 11 le prie d’attendre, — de consentir à un nouveau renouvellement. — Pendant ce temps-là il travaillera, s’il le faut, à la terre, mais l’autre finit par lui avouer qu’il n’est qu’un préte-nom, que la créance appartient en réalité à un autre, — que cet autre est un ancien négociant fort riche et qui fait l'escompte^ — (pie les risques sont grands, — qu’il exige un peu plus que l’intérêt légal, et que pour éviter les mauvais tours que l’envie et la malveillance pourraient vouloir lui jouer, car il ne paraît jamais dans les affaires et n’est jamais en nom,'il veut bien en référer au vrai créancier ; mais il ne donnera à Raoul ni son nom ni son adresse,

— il ne veut absolument pas être connu. — Il suffirait quelquefois d’un méchant esprit, voyant mal les choses.

SAOUL

pour û’ounor au procureur du roi de tnauTaises impreseions centre lui, et un magistrat un peu sévère pourrait quelquefois le troubler dans ses petites habitudes, et mal inlerpréler la façon dont il fait travailler un pauvre capital, qui sans cela courrait risque de s’ennuyer : rien le s’ennuie comme de l’argent au fond d’un tiroir.

Raoul revient le lendemain pour avoir la .éponse du négociant; -—celui auquel il parle n’a rien pu obtenir. Raoul cliercbe partout Calixte Mandron pour le tuer,— mais cette consolation même lui est refusée. — On ne sait nulle part ce qu’est devenu Calixte. — Il est probable que ce n’est pas seulement pour éviter Raoul qu’il se cache. — Alexandre, l’ex-tlol du Cirque-Olympique, croit qu’il a quitté Paris.

C’est dans dix jours que l’on doit vendre la maison. —Raoul cherche en vain autour de lui, rien ne peut le sauver. Il retourne à la campagne, — il rendre tard exprès, il feint d’ôlre très-fatigué et se réfugie dans sa chambre. — En effet, que dire à ces deux pauvres femmes? S’il est triste, elles vont l’accabler encore de questions si touchantes, qu’il a peine à retenir son secret et ne peut retenir ses larmes ; — s’il affecte de la gaieté, s’il réussit à les rassurer, à quoi bon, pour les faire retomber de plus haut dans quelques jours. Le lendemain il reçoit un nouveau papier timbré, celui-ci est au nom du libraire. — Il a obtenu un jugement qui condamne Raoul à lui payer à peu près quatre cents francs; s’il ne paye pas, le jugement porte qu’il ira en prison. — Tout est conjifré contre lui, — une lettre du directeur du théâtre de la Gaîté lui dit que beaucoup de

RAOUL

pièces étant h l’étude en ce moment, il lui est impossible d’accepter son drame, et qu’on le tient à sa disposition.

Le lendemain, à la fin du jour, on lui apporte une des affiches annonçant la vente de la maison, que l’on doit apposer sur la porte. — Il la déchire en fureur, et parcourt le village, où il en trouve deux, que l’on a déjà placées : — l’une, sur la porte de l’église, l’autre, sur la maison de M. Leroux, le maire. Il retourne le soir les arracher, mais à quoi lui sert cette puérile résistance? — Les affiches arrachées seront bientôt remplacées par d’autres, — et, affichée ou non, la maison n’en sera pas moins vendue dans huit jours. — Il sort dès le jour, pour aller — tenter encore une fois d’obtenir un sursis.

Pendant ce temps, Oémence et Marguerite ont pris le parti violent de faire une perquisition complète dans les papiers de Raoul ; — à force de chercher, elles finissent par découvrir la vérité. — D’abord, elles restent stupéfaites, mais elles ne tardent pas à prendre un parti ; — il faut payer ses dettes. — La tante Clémence va à la ville, — avec une procuration de Marguerite. — On charge un agent de change de vendre une grande partie des rentes qui restent à mademoiselle Hédouin; — cette opération exige deux jours. — Il ne restera pas à Marguerite certainement de quoi soutenir le petit ménage, — mais elles pensent toutes deux que cette leçon sera très-sévère pour Raoul, — qu’il va se décider à faire autre chose que des vers ; qu’on lui trouvera une place ou un emploi, — et que tout ira le mieux du^ monde.

RAOUL

Clémence veut qu’on ne lui parle de rien que tout . ne soit fini. — Hâtons-nous donc, — réplique Marguerite, car il souffre, il est malheureux, — je ne puis garder plus longtemps un secret dont la révélation va rendre la sérénité à son âme.

Elles vont toutes deux à la ville, — Marguerite seule pouvait toucher l’argent; — elles se sont procuré, dans leur grande perquisition, les adresses des deux créanciers de Raoul. — Elles vont d’ahord payer le libraire, —puis l’autre, — où elles apprennent de celui qui sert ,, d’écran au véritable usurier, que celui-ci n’est autre que monsieur Seeburg, le père d’Eslher, — et qu’il est *. poussé dans la guerre qu’il fait à Raoul autant par là « haine que par l’intérét. — Aussi fait-on toutes sortes de difficultés pour recevoir l’argent, — mais enfin on se décide; la tante et la nièce rentrent à la maison, — heureuses et fières, — et emportant toutes les quittances. — Où est Raoul? il n’est pas sorti de la journée, répond la servante, il s’est tenu renfermé dans sa sa chambre; — il est probable qu’il est au fond du jardin, dans le petit kiosque où il se repose très-souvent, —ou qu’il sera sorti par la petite porte du jardin qui donne sur la campagne.

— Tant mieux ! nous aurons le temps de faire nos préparatifs avant l’heure du dîner.

C’est en effet le jour de naisance de Raoul ;— la table est ornée de fleurs, — la servante a fait un gâteau,— les quittances seront le bouquet de (jète ; — on les met sous sa serviette,— c’est la première cîiose qu’il verra en se mettant à table : — tout bien préparé, — elles attendent

fl AO LL

avec impatience son retour ; — Pouitu,. -T.t lVîarg’i.*rilt, que l’émotion ne soit ne soit pas trop violents et as. lui fasse pas de mal.

Voici rheure du dîner, — Raoul n’est pas rentré, — on sonne une petite cloche qui d’ordinaire appelle aux heures de repas ceux qui sont dans le jardin. — Il ne vient pas, c’est qu’il est allé faire une promenade plus longue. — Il est six heures et demie, il ne vient pas.

A sept heures, Clémence et Marguerite, harcelées t pâr fa servante, prennent le parti de faire servir le dîper, — mais elles sont préoccupées et mangent à ^ peine.

D’ordinaire il est assez exact pour le dîner. — Après avoir fait durer le repas autant que possible, après s’ôtre interrompues dix fois au moindre bruit, en disant : Le voilà I les deux femmes font desservir, mais en laissant sur la table le couvert de Raoul, et les fleurs et les quittances sous la serviette.

Peut-être est-il allô aussi à Paris et aura-t-il été retenu; peut-être toutes nos ruses vont être déjouées. Il aura tout appris à Paris. . '

— N’importe, dit la tante Clémence, d’aujourd’hui seulement datera notre bonheur. — Raoul ne s’avisera plus de se ruiner pour faire imprimer ses vers, — il va haïr les vers, et descendant à la prose, — chercher ou accepter, — car je me charge de trouver,— une occupation utile.

Il est huit heures, Raoul ne rentre pas.

On fait de nouvelles questions à la servante, elle ré-

RAOUL

pood de nouveau que Raoul est resté toute la journée à la maison, que du moins elle l’a vu plusieurs fois à * les heures différentes, — mais que cependant il peut aller au jardin et du jardin dehors sans qu’elle l’aperçoive.

Neuf heures, dix heures arrivent, pas de nouvelles de Raoul. Clémence et Marguerite ne se disent plus rien. Chacune ne conçoit que des inquiétudes et ne veut pas augmenter celles de l’autre. — La tante Qémence même s’efforce d’établir qu’il peut y avoir mille causes pour que Raoul rentre tard, — peut-être mêcae . <• ne rentre pas du tout. -- Marguerite lui serre la main ^ '

pour la remercier, mais ne répond pas. On fait cou- < cher la servante. — A minuit, elles se couchent ellesmêmes, — mais dans le môme lit. — Elles ne dorment pas ; elles pleurent, s’embrassent et prient.

La nuit se passe ainsi tout entière. — Les oiseaux annoncent le jour, dont les premières lueurs ne tardent pas à paraître. Elles se lèvent.— Marguerite reste assise, anéantie.— On entend une voiture.— Ah ! le voilà peutêtre, dit Clémence. — Ah ! je vais bien le gronder de nous laisser dans une pareille inquiétude. — Tu feras bien de le gronder, ma tante,— car moi je serai si heureuse que je n’y penserai seulement pas.

Mais la voiture ne s’arrête pas, — peut-être le cocher se trompe; mais non, le bruit décroît, s’éloigne et s’éteint. — Clémence ne peut tenir en place. — Marguerite n’a pas la force de se lever. — Clémence va dans le jardin, reste quelques instants absente, puis rentre pâle, les yeux égarés, — tombe assise.

312 RAOUL

Marguerite -r— se lève : — Qu’as-tu? quel malheur sais- tu? . I»

Mais Clémence ne peut parler, — La plus profonde * .* terreur hébète ses regards — et* étouffe sa voix. — Marguerite appelle sa servante, — lui confie sa tante; ‘ • ^ veut aller au jardin voir ce qui a si fort épouvanté Clémence. — Mais celle-ci fait un effort surhumain, , se lève, prend sa nièce par le corps, — et s’écrie : —

N’y va pas I — Marguerite , au nom du ciel , n’y va pas ! — Aidez-moi, Ursule, — ne la laissez pas aller au jardin.

' — Oh ! s’écrie Marguerite, — Raoul est mort !

— Du courage, — ma douce, ma pauvre Marguerite, du courage !

— Eh bien ! je veux le voir, — où est-il?

— Reste, — reste.

— Je veux le voir, dit Marguerite, — pâle et froide, et si résolue qu’Ursule et sa tante la suivent sans oser la retenir. — Mais Clémence reprend un peu de force,

— elle prend sa nièce dans ses bras, — veut encore la retenir. — Attends I — je vais te dire tout.

— Raoul est mort, — n’est-ce pas?

— Pourquoi affliger tes yeux — d’un affreux spectacle? — Les hommes ne peuvent plus rien pour lui.

Marguerite ne répond pas , — mais s’élance , et, guidée par un triste instinct, — elle entre dans le kiosque du jardin, — où elle voit le cadavre de Raoul.

Elle tombe à genoux, — pose sa main sur son front.

RAOUL 3t|

— sur sa poitriûe ; — H est mort, — tout est froid, —

. >OD cœur ne bat pas.

Clémence, d’ailleurs, quand elle l’avait décou- ’wrt, — avait eu le courage — de dénouer la corde, — car le malheureux s’était pendu, — et de chercher ■ ^ tous* les signes d’une existence encore cachée comme le feu sous la cendre; — mais la mort remontait déjà à sept ou huit heures, — et c’est seulement quand elle fut convaincue qu’il était mort que Clémence s'était abandonnée à la terreur qui l’avait fait s’enfuir. Marguerite ne dit pas on mot, ne verse pas une larme, — elle reste à genoux, — et prie. — Bientôt elle se lève,

— il ne faut pas que son pauvre corps reste là. — Mais Ursule n’ose toucher le pendu, — d’ailleurs elle croit, d’après le préjugé répandu dans les campagnes, — que Clémence a agi contre la loi en coupant la corde. — Clémence et Marguerite ne peuvent le porter ; — on envoie Ursule — chercher le jardinier. — Elle l’envoie et court prévenir le maire, — dans la crainte d’être compromise. On porte le cadavre dans sa chambre, — on le met dans son lit ; — Marguerite — s’assied près du lit, — reste les yeux fixés sur lui, — et ne prononce plus une parole, — n’entend rien, — ne répond à rien ; elle est anéantie, — elle ne s’occupe de rien de ce qui se passe.. — Le maire et un médecin viennent constater le décès, — on veut lui adresser quelques paroles de condoléance, — on ne les achève pas, tant il est visible qu’elle n’entend pas; — il semble qu’il y ait deux morts dans cette chambre.

3 ^* RAOUL

‘On a trouvé dans le kiosque — une lettre de Raoul k l’adresse de Marguerite.

Elle l’a lue avec avidité, — puis l’a mise dans son sein.

^ La lettre est courte :

« Pardonne-moi, ma biai-aimée Marguerite, — ee nouveau, — ce dernier chagrin que je te cause.

» Je ne puis plus rester dansda vie ; — je aa*eia va»* — Loin d’étre pour toi un aj^poi, — ^^je t’ai entraînée dans les précipices où ma maùvaise fortune, — où ma nature incomplète m’ont jeté! — De nouveaux gouffres sont ouverts sous mes pas — je m’y précipite seul, — parce que tu voudrais m’y suivre.

» Je te recommande à la chère tante Clémence, elle sera ton ange gardien, — comme, tu as étAle mien.

» Pensez quelquefois à nu>i toutes les deux. «

Marguerite passa le jour et la nuit dans le même fauteuil. — On n’ose la déranger, — on espère qu’elle ne sent rien, — qu’elle ne souffre pas; mais, dès le même jour,— on vient pour enlever le cafdavre,*~ Marguerite se laisse emporter dans une autre chambre. — La tante Clémence supplie tout le monde de ne pas faire de bruit,— pour que sa malheureuse nièce ne comprenne pas les détails de ce qui se passe. — Bientôt elle Tentre auprès de Marguerite, qui hii dit ; Raoul est parti?

Clémence lui prend les maius. — Ma taote, dit Maiv

ilAOÜL 31|

guerite, — dans celle lettre qu’il a laissée pour me dire qu’il m’abaudoimait, — il me dit de t’embrasser pour lui. — Viens, que je t’embrasse.

Elles tombent alors dans les bras l’une de l’autre, — et le cœur leur crève en môme temps; — d’abondantes.' larmes sc font passage, et elles restent longtemps dans celte mutuelle étreinte.

Le soir,^ — Marguerite voulut aller prier sur la tombe de Raoul Elle s’y dirige avec Clémence; — des enfants, qui jouaient dans le cimetière, se taisent et s’éloignent à la vue des deux^femmeè.

— Mon pauvre ami, — dit Marguerite — après avoir prié, — ma vie entière te sera consacrée, quoique tu m’aies quittée bien tôt; — si je n’ai pu faire ton bonheur en ce monde, — j’expierai par mes prières l’offense que tu as peut-être faite à Dieu en abandonnant la vie; — ton souvenir remplira mon existence, — tous mes soins auront pour but de le garder présent. — Merci, mon Dieu I d’avoir gravé dans mon cœur celte foi si complète à l’immortalité de l’âme, à une autre vie.

— Mon existence sera si austère et si innocente que vous me recevrez dans votre ciel, — au jour que vous avez marqué pour ma mort, — et, comme vous ôtes juste et bon, — je retrouverai Raoul, sans lequel une . , ’ vie éternelle serait l’enfer. Mon pauvre ami, — mon bien-aimé, — repose en paix, — dans la mort; — je ferai seule la route qui doit nous réunir.

Le lendemain matin, il arriva un juge de paix qui mit les scellés partout. — Marguerite ne s’en préoccupa pas, pensant que c’était une formalité usitée.

RAOUL

Mais Clémence fit des questions, — et le juge de pais lui dit qu’il agissait au nom de madame Esthcr DesIO' gcs, née Seeburg, épouse légitime du défunt, et héritière de tout ce qui lui avait appartenu, — aux termes 'de leur contrat, qui les avait mariés sous le régime de la communauté.

Le juge de paix fit quelques questions à son tour à la tante Clémence, sur la situation de sa nièce : — il lui apprit que mademoiselle Seeburg avait été avertie de l’événement par les soins de' M. Leroux, maire de la commune; — que tout appartenait à madame Esther Desloges, — qu’elle viendrait sans doute s’y installer pour la fin de l’automne, — et qu’elle ferait bien d’emmener Marguerite pour lui épargner la douleur et l’humiliation d’étre expulsée légalement.

Clémence alla donner ces détails à Marguerite; elle lui expliqua que cette maison qu’elle avait payée, — qu’elle venait de racheter, — appartenait désormais à Esther, — Marguerite ne fit aucune observation, — et dit : Allons-nous-en.

Quand on est frappé d’un grand malheur, il arrive comme aux criminels condamnés pour divers crimes, — les peines moindres se confondent dans la plus forte. Le juge de paix, — honnête homme et homme compatissant, accéda volontiers à la demande de Clémence qui le pria de le guider de ses conseils. — Il les autorisa à emporter leur linge et tout ce qui était marqué à leur nom. — Il s’engagea à faire promptement lever les scellés sur les meubles dont elles pouvaient prouver la possession par des quittances, — leur disant que

RAOUL

î^pendant — elles pourraient plaider pour offrir la preuve que l’inimeublc appartenait à Marguerite, — et que le gain du procèr- était possible. — Clémence refusa même d’en p.'^irlr /• sa- nièce, et alla chercher un petit logement dans un faubourg à la porte de Paris. — Marguerite lui avait recommandé d’avoir à tout prix un petit jardin; — elles allèrent encore, à la fin du joür, prier sur la terre qui recouvrait le corps de Raoul, — puis elles partirent. — Marguerite avait laissé faire les paquets à la tante Clémence, — - elle avait pris dans le jardin certaines plantes que Raoul préférait et qu’il avait plantées et cultivées lui-même.

De l’héliotrope d’hiver, — tussilage odorant, — et un rosier simple qu’il avait arraché à Saint-Ouen, en souvenir d’une si douce promenade qu’ils y avaient faite autrefois.

Elle ne mit pas autre chose dans le jardin du petit logement du faubourg, — ofi elles s’installèrent dès le-' soir.

Au printemps suivant, Esther Desloges recevait ses amis, — plantait la crémaillère, et donnait une fête à sa villa. — On avait tout changé; la maison et le jardin n’étaient plus reconnaissables. M. et madame Leroul étaient de la fête, — et félicitèrent la femme légitiiûê ^ d’avoir expulsé la concubine, — et d’être rentrée danp sa maison.

Toute la société fit chorus; — mais, malgré cette 18i« cheté, Esther — fit bientôt dire qu’elle n’y était pas, quand Léocadie se présenta. — D’ailleurs elle épousa,' à l’expiration légale de son deuil, — oc monsieur qui

5<8 RAOUL

raccompagnait partout depuis assez longtemps, M

qu’elle avait présenté comme un ami de non père.

Depuis, — le père Seeburg est mort, et Esther, qui s’appelle aujourd’hui madame Sorlain, est riche et heureuse, — et reçoit l’été une société nombreuse à la campagne — l'Tiiver, elle n’y paraît pas.

^Clémence et Marguerite, auxquelles il ne reste pas assez d’argent pour vivre, — brodent et festonnent ; — leur travail, joint aux quelques cents francs de revenu restés à Marguerite, suffit à leur vie simple. — Une fois chaque mois, — elles viennent ensemble prier sur la tombe de Raoul et y apporter des fleurs ou des feuilles du tussilage et de l’églantier; — ces deux plantes, seules dans le petit jardin, et obéissant à leur vigueur ordinaire, n’ont pas tardé à le remplir.

. La douleur de Marguerite est calme, — elle attend ; — elles fi’évitent çi l’une ni l’autre de parler ^e Raoul;

* — loin de là, — elles s’entourent de tout ce qui le rappelle, — et en çarlei\t sans cesse.

* — Quel bonheur, dit la tantè Clémence, qu’on ne -£e consble pas ! — Noos ne. saurions plus pour quoi ÿivre.

R y a deux ans, ^ — je me trouvais à Çrest, — et je visitais le bagne.. — Un homme, jeune encore, revêtu de la livrée des forçats, faisait partie d’un groupe. —

RAOUL

A ma vue, il recula précipitamment et se cacha au milieu de ses compagnons, — naais j’avais eu le temps ■ ' de reconnaître Calixte Mandron. C’est ce que je ne savais pas encore, et n’aurais pu vous dire, si je n’avais

pas interrompu précédemment le présent récit.

— Typ. S. Lcjay et Cie.

^ ‘lit

Page 1