‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr RaoulChapitre 21 sur 22 · R AO LL · texte numérisé non relu

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très-désappointés lorsque madame Gillet leur annonça que la maison n’était pas à louer, — qu’elle et son mari, M. Gillet, ne voulaient plus la louer, — que le dernier locataire était parti sans payer, et avait, pendant l’hiver, fait du feu avec une notable partie de l’escalier; — qu’en conséquence il s’agissait de se débarrasser de la maison et de la vendre.

Marguerite et Raoul se retirèrent ; tous deux restèrent quelque temps silencieux et tristes. — Pendant leur visite à la maison couverte de chaume, ils l’avaient déjà remplie de rêves et de projets. — Marguerite parla la première et dit : — Mais... Raoul... si nous achetions cette maison... en vendant une partie de... nos... rentes, cela ne nous coûterait pas autant que nos deux logements à Paris.

Raoul fit quelques objections qui furent bien vite levées. — Marguerite voulut que ce fût Raoul qui achetât la maison ; — c’était le seul moyen — qu’on les crût mariés, et que le sacrifice qu’il faisait si noblement de sa considération et de sa position sociale ne fût pas pour elle- une cause de mépris et de dédain. L’affaire fût bientôt conclue. — Ils firent faire les réparations indispensables, et ils s’installèrent dans leur nouvelle demeure.

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iiaugueaite a sa tante cleuesub.

« Je pense comme toi, ma chère tante, que l’occasion que ton fils a trouvée de s’échapper ne doit pas être attribuée au hasard, — et que ses chefs auront eu pitié de ta douleur. Tu n’en es pas moins perdue pour moi encore pour bien longtemps ; — tu ne le quitteras, je le sais bien, que lorsqu’il sera tout à fait remis de la maladie qu’il a contractée en prison. €’est mon seul chagrin aujourd’hui, tu manques à tout ici : — mon bonheur, mes plaisirs, — tout a un côté de moins, tout est comme échancré, parce que tu a’es pas là.

» Nous sommes installés enfin dans cette paisible Tallée, dans cette petite maison dont je t’ai parlé. J’ai ,3eur quand je m’y sens si heureuse. Si je fais mal, comme tout me le dit, — si j’ai manqué aux lois de la religion et à celles de la société, que suis-je donc devenue pour trouver si peu de repentir et de si rares

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regrets dans mon cœur? — Que pouvais-je faire cependant?... c’était le seul moyen d’adoucir le sort de Raoul ; — et, à part certaines cérémonies, ne suis-je pas sa femme? — n’ai-je pas la conscience de remplir avec joie tous les devoirs sacrés du mariage? — Lui seul occupe toutes mes pensées, ma vie entière est consacrée à son bonheur. — Il y a des moments oü j’ose me dire : Esther, qui est sa femme, — a fait tout haut des serments qu’elle a trahis ; — ces mômes serments, que j’ai faits tout bas, je les tiens religieusement. — Bien plus, pour veiller sur le bonheur de Raoul, pour adoucir les ennuis de sa vie, j’ai renoncé à tout ce qui fait l’orgueil des femmes, j’ai donné aux plus misérables d’entre elles le droit de me traiter avec dédain. J’espère alors que Dieu a pitié de moi ; — que je n’ai fait qu’obéir aux meilleurs sentiments qu’il a mis dans mon âme, et qu’il me pardonne.

» Que j’aime notre retraite, chère tante 1 C’est une maison avec un toit de chaume. Du côté du nord, on ne voit plus le chaume; — la mousse l’a couvert du plus soyeux velours vert, — Sur la crête s’élèvent des iris au feuillage aigu. — Le devant de la maison est tapissé par une vigne vierge dont le riche, feuillage commence à rougir, — par un jasmin chargé d’étoiles blanches embaumées, — et par un chèvrefeuille, le plus poétique, le plus rêveur des parfums.

» En face est une pelouse verte sur laquelle s’étend l’ombre de trois énormes noyers. La saison ne nous permet encore de faire aucun travail. — Cet hiver nous préparerons des plates-bandes pour mettre quelques

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fleurs, — puis nous cultiverons aussi des légumes — dans le reste du jardin, où il y a quelques arbres fruitiers, — Nous avons hier acheté des poules et un coq.

» Nous n’avons rien dit à personne, — mais naturellement on nous croit mari et femme, — Nous avons avec nous une grosse servante que nous avons prise dans le pays; c’est la cousine de cette femme dont je l’ai parlé, qui a de si jolis enfauis et qui nous a indiqué la maison la première fois que nous sommes descendus dans la vallée. Nous sommes décidés à ne voir aucun des bourgeois qui habitent le village pendant l’été.' Raoul ne sort pas de la maison ; c’est un calme dont it n’avait pas d’idée jusque-là. — Tu comprends que ma petite fortune a été diminuée par l’acquisition que nous avons faite, — mais il nous reste de quoi vivre... comme nous vivons. . . sans toilette, sans plaisirs achetés, sans spectacles, sans voir de monde.

» Que je suis heureuse de voir Raoul si heureux ! — Il soigne ses arbres avec une sollicitude qui te ferait sourire. Une chenille qui se nourrit sur une feuille n’est jamais si petite qu’elle puisse échapper à ses recherches et à sa vengeance. — Viens aussi vite que lu le pourras, — toi seule nous manques. — Tu nwis forces de porter notre pensée au dehors de notre maison, tandis que si tu étais ici, avec nous, le monde se bornerait aux murailles de notre jardin. — Sauf les moments où tu nous gênes dans notre bonheur en n’en faisant pas partie, il semble que nous soyons tous deux seuls au monde, comme nos premiers parents étaient dans le Paradis. — N’est-ce pas que ce qui rend si

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doucement heureux ne peut être un crime impardonnable ?

» Adieu 1 »

SURGCERITE k SA TANTE CLÎKENCP.

« Je suis, ma chère tante, en proie depuis longtemps à une tristesse dont la cause est tellement absurde, qu’il n’y a qu’à toi que j’en puisse parler, — et que ce ne sera pas trop de toute ton indulgence pour recevoir ma confession à ce sujet.

» 11 nous est survenu une visite, il y a quelques jours. Un M. Aristide Leroux, que Raoul a connu autrefois, se trouve être le maire du village que nems habitons. Le hasard lui ayant appris le séjour de M. Desloges dans la commune qu’il gouverne, il a cru devoir le visiter. Il nous a fort engagés à aller voir son jardin. Raoul le luiapromis, ce que je lui ai fort reproché quand M. le maire a été parti ; ma position me défend de voir aucunes femmes — et de m’exposer aux humiliationa qu’elles ne manqueraient pas de me faire subir avec tant de plaisir, que je me suis plus d’une fois de. mandé si les femmes ont réellement une si grande horreur qu’elles le disent pour des fautes qui leur don-' nent le droit d’écraser aussi impitoyablement d’autres femmes. Raoul, pour me rassurer, m’a dit que la femme de M. le maire n’était autre qu’une ancienne actrice du Cirque-Olympique, qui avait eu J’adresse de se faire épouser.

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» Je suis fâchée que Raoul n’âit pas compris ce qu’il y avait de blessant pour moi dans cette explication. N’est-ce pas accepter avec trop de résignation le côté humiliant de la position que j’ai prise, que d’admettre que je puis voir une femme précisément par les raison* qui devraient m’empécher de la voir, si j’étais ce que je dois être et ce que j’ai été?

» Je me crois honnête femme. Je n’ai manqué à aucun des devoirs compatibles avec ma tendresse pour Raoul. Mais si les idées du monde me procrivent de la société des honnêtes femmes, ce n’est pas à dire que je sois condamnée à la société des courtisanes.

» Aussi ce matin j’ai pris un prétexte pour ne pas accompagner Raoul, qui déjeune chez ce M. Leroux; mais tout a été pour moi un sujet de souffrance. Raoul a pris, pour la première fois depuis longtemps, quelque soin de sa toilette. Il m’a fait ourler une cravate neuve sur laquelle je n’ai pu m’empêcher de laisser tomber deux grosses larmes.

» Je serais bien fâchée qu’il se fût aperçu de cette impression ; c’est une occasion de distraction dont il avait peut-être besoin ; mais pourquoi a-t-il besoin de distractions? Nous sommes si heureux dans notre solitude 1 Â quoi sert de se distraire du bonheur?

» Comme il s’en allait sans m’embrasser ainsi qu’il a l’habitude de le faire, je le rappelai, — et ce n’est qu’après son départ que je me permis de pleurer. — J’en suis vraiment honteuse, chère tante, et je t’écris pour me consoler et me punir en même temps. »

« P. S. Je rouvre ma lettre pour te dire que Raoul

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revient, qu’il parait heureux de me revoir, qu’il est chargé de plantes que lui a données M. Leroux et qu’il s’empresse de replacer dans notre jardin.

» MABGCEaiTE. »

Dans un jour d’expansion, Raoul lut à Marguerite sa fameuse tragédie. Marguerite, en elle-même, la trouva médiocre, mais elle le vit si heureux au bruit de ses vers qu’elle exagéra de beaucoup le peu de bien qu’elle pensait du cbef-d’œuvre, et elle se joignit aux regrets qu’éprouvait Raoul de ne pas la voir imprimée. . .

A quelque temps de là, — Raoul, qui était allé à Paris pour quelques affaires, crut reconnaître dans la rue son ancien ami Calixte Mandron. Mais ce qui lui parut singulier et l’empêcha de l’aborder, c’est qu’il vit à sa boutonnière un ruban rouge, — qui lui fit croire que l’homme qu’il apercevait n’était pas Calixte, mais quelqu’un qui, par un jeu du hasard, lui ressembkit étrangement.

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Raoul cependant ne s’était pas trompé. Mandron avait, depuis leur dernière entrevue, essayé sans succès diverses professions, — qu’il avait pris le parti dése^ péré de réunir et d’exercer tour à tour selon les circonstances.

A sa qualité d’homme de lettres, qui ne lui^rappor tait rien, il avait tenté de joindre une industrie plus productive. — Il s’était fait agent d’allaircs. — A son agence d’affaires il avait ajouté un bureau de placement pour les domestiques et les ouvriers. Mais la police n’avait pas tardé à intervenir au sujet de quelques opérations sur lesquelles des explications lui ayant paru nécessaires, elle avait cru devoir interroger Calixte. — Celui-ci avait disparu sans daigner répondre, et il s’était feit'Chimiete, inventeur d’une pommade pour faire pousser les cheveux et ta barbe, — et aussi d’une eau pour les teindre en noir ou en blond, au choix des personnes.

Un jour, qu’il avait confectionné une provision de la pommade, il s’aperçut qu’il en avait fait plus qu'il n’était nécessaire, — et du reste de sa pommade pour faire pousser les cheveux, il avait fait une crème épilatoire qui faisait tomber le poil des bras en vingtquatre heures. La réunion de ces denrées ne suffisait cependant pas à Mandron, qui était accoutumé à faire de grandes dépenses. Il avait, en conséquence, eu recours à un autre expédient : il avait laissé pousser ses moustaches, — et s’était créé lui-méme chevalier de l’ordre de la Légion d’honneur. Cependant, comme on

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aurait pu lui faire quelques chicanes sur la légalité de cette ordonnance, il ne portait pas le ruban rouge fiartout.

Voici la nouvelle industrie imaginée par ledit Mandron :

Il se présentait dans une maison, demandant quelqu’un dont il avait pris au hasard l'adresse dans l’Almanach; — dans l’escalier, il attachait sa décoration, qu’il avait par prudence laissée dans sa poche, — et il se présentait comme ancien ofOcier. Il venait, disait-il, pour faire une bonne œuvre. Un vieux troupier qui avait servi sous ses ordres se trouvait pour le moment dans une triste situation ; il était malade, sans ouvrage, chargé d’une nombreuse famille. Il s’était avec raison adressé à son ancien chef, qui avait toujours regardé les soldats comme ses enfants ; — celuici s’était fait un plaisir et un devoir de venir au secours de son ancien compagnon d’armes; — mais sa fortune était bornée, ses économies entières y avaient passé; cependant il ne pouvait abandonner ce malheureux, — et il avait pris la liberté de se présenter chez monsieur***, dont la générosité était connue, — pour lui fournir une occasion d’exercer sa bienfaisance en l’aidant à venir au secours du vieux soldat.

Quelquefois on lui demandait le nom et l’adresse du malade, — mais avec beaucoup de dignité il répondait : — Ah ! monsieur, ce serait le tuer que de trahir le secret de son infortune î Si vous saviez tout ce qu’il a souCTert ayant de se décider à s’adresser à moi, — à moi, son père plutôt que son supérieur. — Non, mon-

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sieur, non ; il repousserait vos bienfaits, — et ce n’est qu’à force de ruses que je puis lui faire accepter même de ma part. Aussi je me suis adressé à vous, monsieur, parce que vous n’ôtes pas un de ces faux philanthropes qui ne donnent que par vanité. Si vous venez au secours du vieux soldat, il n’y aura que Dieu et moi qui saurons votre belle action.

Presque toujours Mandron réussissait à se faire remettre ainsi quelques pièces de cent sous.*Puis en descendant l’escalier il remettait son ruban dans sa poche. Il revenait d’une de ces expéditions lorsque Raoul l’avait reconnu, et il avait oublié de faire disparaître son ruban. 11 avait bien aperçu Raoul, mais en même temps il avait remarqué son oubli, et il avait feint de ne pas le reconnaître. — Mais quelque temps après il vint le voir à la campagne et lui demanda sans façon à déjeuner. On causa, et Galixte demanda à Raoul s’il faisait toujours des vers.

— Non, répondit Raoul, — je suis fatigué de n’en pouvoir publier aucuns.

— Et pourquoi ne les publies-tu pas? — Par exem*? pie, ta tragédie, qu’en as-tu fait?

— Ma tragédie?... on n’a pas voulu la jouer.

— Eh bien I il faut en appeler au public de-l’igno^ rance des directeurs de théâtre. U faut faire imprimer ta pièce.

— Mais comment?

— Tu demandes comment!... mais il n’est pas un libraire qui ne soit enchanté de l’imprimer... J’ai jusr tement un homme avec lequel je fois des affaires,

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Mais, parbleu, tu le connais bien, c’est Alexandre..

— Comment, l’ancien flot du Cirque-Olympique?

— Lui-méme... Il a gagné de l’argent avec le Scorpion... il est devenu un de nos premiers éditeurs.

— Vraiment !

— Et il se chargera de ton affaire... mais il faudra que tu entres dans une partie des frais d’impression.

— Ab diable !

— Ce n’est rien ; vous partagerez ensuite le prix de

la vente. — L’affaire vaut bien mieux comme cela; — • en cas de succès, tu n’auras pas le crève-cœur de voir ton libraire s’enrichir à tes dépens. — En tous cas, je le verrai.

— Quand cela?

— Demain, — et après-demain je viendrai te rendre réponse.

Les deux amis allumèrent des cigares et se mirent à fumer en se promenant dans le jardin. — Marguerite avait pris un prétexte pour quitter la table avant le moment où l’on avait commencé à parler de la tragédie. — La présence d’un étranger l’embarrassait, et, d’ailleurs, les manières de Mandron ne lui plaisaient pas. Calixte questionna beaucoup Raoul, — et apprit que la maison lui appartenait. Il prit congé de lui et revint le surlendemain. — Raoul alla au-devant de lui et lui dit rapidement : — Ne parle pas devant Marguerite des conditions de ton libraire.

En effet, il avait seulement dit à Marguerite que Calixte devait lui trouver un libraire qui imprimerait sa tragédie. — Après dîner, — ils sortirent tous deux et

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se promenèrent dans la campagne. — Ton affaire va bien, dit Calixte; Alexandre imprimera ton livre, que Uon aura soin de prôner dans le Scorpion, ce journaî que j'avais fondé et qui a déjà dit du bien de toi. — Ta payeras quinze cents francs pour ta part dans les frais d’impression. — Ces quinze cents francs et une somme égale que mettra Alexandre seront prélevés sur les premiers produits de la vente; — après quoi vous par tagerez les bénéfices.

— Mais, je n’ai pas les quinze cents francs.

— Bagatelle ! tu vas faire un billet de quinze cents francs à quatre mois. — Avant l’échéance, nous aurons l’argent pour le payer.

— Mais si nous n’avions pas l’argent?

— Impossible î on vend ta tragédie sept francs cinquante centimes l’exemplaire : — il faudrait, en trois mois, n’en avoir pas vendu deux cents exemplaires pour ne pas avoir les quinze cents francs et au delà. C’est une affaire sûre. J’ai apporté du papier timbré ; — tu vas me faire le billet... Tiens... pour que ça aille plus vite... pour que ta femme ne nous voie pas, — mets en travers de ce papier : . — Accepté pour la somme de quinze cents francs. — Donne-moi ton manuscrit, et ne te mêle plus de rien.

Raoul signa et donna sa tragédie, — puis il fut trois grands mois sans entendre parler de Calixte Mandron ni de son éditeur Alexandre.

Cette affaire réconcilia les deux fondateurs du Scorpion, — et les fit vivre dans l’abondance avec les quinze cents francs de Raoul, dont ils escomptèrent facilement

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le billet, tout en s’occupant de trouver un libraire qui voulût se charger pour rien d’imprimer la fameuse tragédie, en courant seul les chances de perte et de bénéfice. On finit par découvrir un jeune homme auquel on persuada que M. Desloges, homme fort à son aise, rachôlerairpresque tous les exemplaires de sa tragédie pour en faire nommage à toutes ses connaissances.

Aussi, un matin, Calixte vint trouver son ami Raoul et lui apporta les épreuves à corriger.

— Mais, dit Raoul, c’est dans un mois qu’il faudra • payer le billet..., et on n’aura jamais eu le temps de vendre assez d’exemplaires pour se procurer l’argent.

— Ne t’inquiète de rien, — tout ira bien.

Quinze jours après, la tragédie était imprimée. —

Calixte envoya trois exemplaires à Raoul, — avec une lettre où il lui disait : « Nous sommes en retard, ne compte pas sur les quinze cents francs du billet, qui ne pourront pas rentrer avant deux ou trois mois d’ici :

— (a tibraû'ie ne va pas pour le moment. Arrange-toi pour payer le billet, qui échoit dans quinze jours; c’est un argent crui ne tardera pas à te revenir.

» Ton ami,

» C‘* Mahdron. » A

Raoul fut horriblement tourmenté de cette nouvelle ; il n’avait aucun moyen de se procurer les quinze cents francs; il aurait mieux aimé cent fois se brûler la cervelle que de parler à Marguerite de sa situation, — surtout à cause du peu de respect que Marguerite avait

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pour ses vers. — Cependant il se détermina à attendre,

— et pensa qu’il obtiendrait sans doute de la personne « qui avait le billet dans les mains le délai nécessaire

pour que la vente de sa tragédie le rendît possesseur des quinze cents francs. En attendant, il se livra à la joie d’être imprimé. Il relut sa tragédie une fois dans chacun des trois exemplaires qu’on lui avait adressés.

L’époque fatale arriva cependant. — ün garçon de caisse se présenta pour toucher les quinze cents francs. Raoul voulut causer avec lui et lui demander un délai ; mais le garçon lui dit :

— Monsieur, cela ne me regarde pas; — que vous payiez ou non, ça m’est parfaitement égal. Voici l’adresse de la personne qui m’envoie ; vous avez encore jusqu’à demain midi pour payer, — après quoi on poursuivra.

Sur ces entrefaites arriva une lettre de la tante Clémence ; — son fils, guéri, avait passé en pays étranger.

— Elle avait aliéné le reste de sa petite fortune pour lui en fournir les moyens.

a Ma chère Marguerite, disait-elle, il faut maintenant que tu nourrisses ta tante ; je n’ai plus rien, ^ mais mon fils est sauvé. 11 a, cette fois, paru réellement touché de ce dernier sacrifice. — J’espère qu’il sera sage, je serais trop désespérée de ne plus rien pouvoir faire pour lui... — Pourtant... je suis sûre que je le sauverais encore. — Ces derniers événements ont doublé ma confiance dans la bonté divine et dans l’efficacité de la prière.

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» Jusque-là je n’avais guère prié. Je pensais que Dieu est si grand, — nous si petits, qu’il ne s’occupait guère de notre destinée, — et que le plus grand détail dans ‘ lequel sa toute-puissance entrait était le soin d’un monde; — mais j’ai trouvé tant de consolation rien qu’à prier et à croire, — que je considérerai toujours comme un bonheur de prier, — non pas seulement pour ce qu’on espère obtenir, mais pour la prière ellemême. J’arrive auprès de toi; — je n’ai plus guère d’autre bonheur à espérer dans la vie que de te voir heureuse ; — fais-moi donc une toute petite place dans ton bonheur. »

Peu de jours après, en effet, on sonna à la porte, et deux personnes se présentèrent à la fois, la tante Clémence et un huissier. — Marguerite se jeta dans les bras de sa tante ; — Raoul pâlit, balbutia, — et reçut un papier timbré que l’étranger lui remit et qu’il glissa rapidement dans sa poche sans le lire. Il fut contraint, embarrassé, préoccupé : — son air inquiéta tes deux femmes. — Aussi, quand, après dîner, il sortit pour lire le grimoire en question, — elles cherchèrent à deviner les causes de cette singulière préoccupation. — La tante Clémence pensait que son arrivée lui était désagréable ou l’inquiétait. Marguerite «avait vu le papier et craignait une provocation, un duel, — toutes sortes d’affreux malheurs. — Cependant elles se calmèrent -r; et s’endormirent dans les bras l’une de l’autre.

Pour Raoul, — avant le jour il se mit en roule pour la ville. — Il allait, à tout hasard, — demander du

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temps à l’huissier, — au créancier. — Il passa chez Mandron pour demander quand il reviendrait. — On lui répondit qu’il était chez lui. — Mandron, en effet, n’avait pas quitté Paris. *

Il monta et lui fit part de ses embarras. — Mandron s’écria qu’il n’y avait rien de si facile que de le tirer d’affaire, — qu’il se chargeait de faire renouveler le billet à trois mois de date, et que, d’ici à trois mois... on verrait, — que la tragédie se serait vendue, etc.

Raoul demanda à passer chez son libraire. — Malgré les divers prétextes qu’imagina Galixte pour l’en détourner, il y mit une telle insistance qu’il fallut céder.

— A propos, dit Mandron, ce n’est pas Alexandre qui a fait l’affaire, c’est quelqu’un de mieux que lui, — lu vas voir.

Le libraire répondit aiix questions de Raoul, sur le nombre d’exemplaires vendus, qu’il n’en avait pas vendu un seul, si ce n’est les trois qu’il lui avait envoyés.

En effet, Mandron et Alexandre avaient acheté ces trois exemplaires, — parce que pour obtenir du libraire qufil imprimât à ses frais la tragédie de M. Desloges, ils lui avaient dit, ainsi que nous l’avons expliqué, — que ledit poète achèterait beaucoup d’exemplaires pour les distribuer à ses connaissances; aussi le libraire demanda-t-il à Raoul s’il voulait quelques exemplaires; — à quoi Raoul répondit qu’il en avait assez pour le moment , — et que monsieur était trop bon.

Le libraire insista et finit même par dire que ce n’était pas ce dont on était convenu, et qu’il fallait absolument qu’il en prîL

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RAOUL

Mandroa, Toyant que le tour que preuait la eoaversation ne tarderait pas pour Le moios à surprendre Raoul, la temlina en lui disant que M. De^<^s en fe< rait prendre une douzaine par son domestique, et U 'entraîna dehors.

Raoul rentra rassuré et montra alors à la tante Clémence toute la joie qu’il ressentait en effet de son arrivée, et surtout de sa réunion à Marguerite et à lui.

La tante Clémence aimait beaucoup Raoul, — • et les plus clairvoyantes de nos lectrices n’ont pas été sans s’apercevoir que son âge et l’amour de Marguerite poio^ Raoul n’avaient été que suffisants pour l’empécher de se laisser prendre à un sentiment plus vif. Mais elle avait réussi à en faire une sorte de tendresse maternelle un peu inquiète et un peu craintive, — qu’elle cultivait en l’émondant soigneusement, comme les jardiniers arrondissent, au moyen de ciseaux, la tête d’un oranger, et la maintiennent dans la forme inventée par le caprice.

Calixte fut ponctuel et arriva le lendemain de bonne heure. Il fit faire à Raoul un nouveau billet, de seize ceuts francs cette fois ; — c’est à cette seule condition que le créancier avait consenti 4 ua renouvellement.

Raoul, voyant devant lui un horizon tranquille de trois mois, se livra tout entier à la douce existence que lui faisait la tendresse de Marguerite et de la tante Clémence.

> Une chose seulement le touflnentait singulièrement. Le sentiment de Marguerite, d’abord formé d’admiration et de respect, s’était tout doucement transibnné,

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— parce qu’elle avait été forcée d’intervertir les rôles avec Raoul et de le protéger, — et parce que dans la vie commune elle ne lui avait trouvé que peu d’énergie.

— Enfin il finit par y avoir dans son amour pour Raoul un peu de l’amour d’une mère pour son fils.

Cette position, que Raoul sentait, lui était désagréable; mais, par moments, il pensait que le succès, — un peu lent, mais cependant probable de sa tragédie, — lui ferait reprendre dans la maison la place qui lui convenait, et lui rendrait le prestige d’autorité qu’il comprer nait avoir perdu.

16 septembre 1846.

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