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M. Bédouin, la tante Desfossés et son enfant se livrèrent à la conduite de Mandron et de Félix. — Les deux bateaux passèrent devant le moulin et entrèrent dans l’autre bras, dont le courant les porta bientôt aux petits bras de rivière qui forment l’île Saint-Denis. — C’est un des plus charmants endroits du monde. — ' L’eau coule entre des rives si rapprochées, que les saules qui les bi>rdent des deux côtés môlent^et entrelacent les branches de leurs sommets. Marguerite était redevenue rêveuse et appuyait sa jolie tête sur l’épaule de la tante Clémence, qui elle-même paraissait plongée dans des souvenirs ou dans des regrets. — Alice, assise au fond du bateau, continuait à faire des guirlandes de marguerites. — Raoul, heureux, interdit, — sentait s’éveiller dans son âme des sensations confuse et inconnues. O- n lui semblait que son cœur s’épaQ.;^issait sous les regards de Marguerite, — comme les fleurs sous les rayons du soleil. — Il la contemplait en silence, tandis que, les ..yeux baissés, elle écoutait au dedans d’elle-même des voix mystérieuses qui disaient des choses qu’elle comprenait charmantes, quoique dans une langue ignorée. L’oncle Desfossés lisait le journal.
Dans l’autre bateau, la tante Desfossés tricotait. — L’enfant exigeait qu’on lui donnât un martin-pêcheur qui partait comme une flèche du feuillage d’un saule. — M. Bédouin refaisait l’addition de la carte du déjeuner chez le meunier. — Félix ramait et riait en voyant que non-seulement leur bateau restait fort en arrière, mais encore que, loin de remonter le courant,
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tjui leur était devenu contraire depuis qu’on avait pénétré dans la petite rivière, ils étaient inévitablement entraînés. Ce qui faisait rire Félix causait à Mandron une vive colère ; — il était humilié de voir Raoul remonter ce courant par lequel il était emporté. — Laissant échapper des demi-jurons, — il essaya de prendre à Félix; mais celui-ci n’accepta pas ses r©« proches, et lui offrit de le laisser ramer seul. Enfin, Mandron déclara que le hateau était mauvais, — que : d’ailleurs il était plus chargé que l’autrè, — et que, lui, ‘ / • il avait des ampoules aux mains. — Pendant ce temps le premier hateau avait pris assez'd’avânce dans cette sinueuse petite rivière pour que les deux natires ne fussent plus en vue l’un de l’autre, La tante Clémence proposa d’attendre, — et Raoul amarra le bateau à un vieux saule. On n’entendait que le bruissement de l’eau sur les flancs de la nacelle.
— Quel silence ! dit Marguerite ; quelle solitude ! — et comme on est heureux ici !
Puis elle s’arrêta, car elle se sentait prête à pleurer.
— Quel bonheur il y aurait, dit Raoul, à avoir une petite maison sous ces arbres et à y passer sa vie entière !
Il regarda Marguerite.
— Comme on serait seul, continua Raoul, dans une de ces petites îles !
— Ah ! .dit Marguerite, je voudrais y avoir avec moi — mon père, Félix, Alice, ma tante Clémence, et... ajouta-t-elle en rougissant, et quelques amis fidèles.
La tante Clémence montra à Marguerite, d’un signe
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de tâte, — que l’oncle Desfossés était un peu bien près pour qu’on l’oubliât ainsi tout haut. — Mais elle ût voir à sa tante, avec un sourire, que l’oncle Desfossés était absorbé par son journal.
— Quel malheur, dit Raoul à demi-voix, que ce ne soit pas votre père qui soit avec nous, ainsi que Félix ! Je ne demanderais qu’un naufrage. Comme notre lie serait plus charmante que celle de Robinson !
W. Au bord de l’eau avait fleuri dans l’herbe une petite fleur bleue. Quel vent ou quel oiseau avait jeté sa graine sur ce rivage désert? combien de fois avait-elle déjà ouvert sa corolle d’azur sans qu’aucun regard se fixât sur elle? — ^ Marguerite l’aperçut et dit à la tante Clémence : — Ah ! ma tante, la jolie fleur ! c’est le ne m’oubliez pas.
Raoul cueillit la fleur, et comme il hésitait à l’offrir à Marguerite, Alice la demanda et la lui prit.
— Ah ! ma sœur, dit Marguerite, donne-moi celte fleur. — Alice semblait vouloir la garder, — mais Marguerite lui promit tout bas des choses sans doute si magnifiques qu’elle accepta l’échange avec un sourire de satisfaction et livra la petite fleur bleue.
A ce moment — arrivait le second bateau, grâce à l’assistance d’un pécheur que l’on avait recruté. -^Mandron ne parlait pas et semblait de mauvaise humeur. — Félix raconta que, sans le pécheur qu’ils avaient prii à bord, ils seraient restés dans les branchages d’un saule tombé dans l’eau.
— Horrible situation ! dit Félix, nous n’avions pas de vivres, — et j’ai compris toutes les horreurs que nour.
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Didon au second livre de VÉnéide : Infandum, régime jubés,,»
— Eh quoi ! monsieur Raoul, — allez-vous donc me parler latin l
— Plus, mademoiselle, c’est tout ce qu’on m’a appris. — On nous disait encore, il y a six semaines, à Félix et à moi, à la Sorbonne, que cela conduit à tout:
— cela me conduit pour le moment à être très-ridiule. — La citation que vous avez si bien fait d’interrompre veut dire en français: — Vous voulez, madame, que je rappelle de cuisantes douleurs I
A ce moment on quittait les petites rivières pour rentrer dans la grande, — on se trouvait à la pointe de nie Saint-Denis, — à laquelle demeure M. ***^ restaurateur et maire de l’île, — un excellent homme d’un embonpoint formidable, — qui, par la réunion de ses titre et profession, — peut marier au dessert des clients
que son vin aurait trop attendris.
Pendant le dîner, on causa de choses et d’autres. — Galixte parla des étangs du château de spn oncle et des charmantes barques avec lesquelles il voguait dessus.
— Là au moins il n’y a pas de courant ni de ces vieux saules qui entraînent ou arrêtent les bateaux. La tante Clémence et Marguerite ne veulent pas croire qu’il y ait en aucun lieu du monde quelque chose d’aussi charmant que le pays qu’elles viennent de parcourir.
— Ab! dit Galixte, si vous connaissiez Vétang du château de taon oncle ! Au lieu de ces vilaines barques plates et lourdes, de petits canots légers comme des cygnes, des avirons qu’on ne sent pas dans les mains.
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— Cela, dit Marguerite, nous intéresse peu ; nous avions un batelier qui n’avait pas l’air d’éprouver la moindre fatigue.
Raoul ne répondit pas, mais il pensa encore ce qu’il avait déjà songé, c’est qu’il aurait consenti volontiers à passer le reste de sa vie à remonter le courant de l'ile Saint-Denis avec Marguerite devant les yeux. — Une chose cependant l’inquiétait, sans qu’il démêlât bien pourquoi : — Marguerite n’avait plus à la main la petite fleur bleue qu’il avait cueillie pour elle; — il pensait qu’elle l’avait ou jetée ou perdue; — cette pensée lui causait un chagrin mêlé d’étonnement ; il lui semblait que cette fleur méritait un meilleur sort.
Après le dîner on songea à partir. — Calixte Mandron et M. et madame Desfossés avec leur enfant, qui criait maintenant pour avoir la lune qui se levait derrière les saules, traversèrent la rivière pour aller prendre lès Toitures de Saint-Denis. — La tante Clémence resta avec son'frère, son neveu, ses nièces et Raoul. — On reprit le chemin par où on était venu, mais cette fois en descendant le courant. — D’un côté, le soleil couchant montrait l’horizon orange, tandis que, à l’opposé, montait le croissant blanc de la lune. — Il sérail impossible de dire ce qui se passait dans les esprits; — la petite Alice s’endormit la tôle sur les genoux de son père. Félix avait voulut prendre les avirons, que Raoul lui avait volontiers abandonnés. — Pour lui, ses regards contemplaient le ciel et les arbres et l’eau, — puis quelquefois Marguerite, dont le soleil couchant colorait le charmant visage d’une teinte ravissante. —
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Margneiite avait repris sa position et appuyait sa lète sur l’épaule de la tante Clémence. — la tante Clémence, qui avait une belle voix, se mit à chanter un air lent et mélancolique. Marguerite mêla sa douce voix à celle de sa tante pour chanter une barcarolle. — On arrivait à la rivière du côté de la Garenne ; il fallait recommencer à remonter le courant. — Raoid reprit les rames.
Madame Desloges n’était pas couchée, — elle attendait son fils. — 11 reçut, sans y répondre un mot, les reproches qui ne lui furent pas épargnés. — Il attendit que ce fût fini, puis il se mit au lit, où il s’endormit profondément.
Le lendemain, — Marguerite donna à sa sœur Alice sa dernière, sa magnifique poupée, — avec tous ses costumes.
Raoul donna à Félix sa balle élastique, qu^ avait faite, recouverte et cousue lui-méme en classe. - •'
Peu de jours après, c’était la rentrée dutollége, Félix retourna à sa pension pour ne sortir que Je dimanche,
— Raoul recommença à aller passer chaque jour quatre heures au collège, en deux séances. On remarqua en lui une transformation : il ne portait plus ses livres en les balançant au bout d’une courroie, — il en tenait quelques-uns cachés dans son chapeau, par lequel il avait, après de longues discussions, obtenu de remplacer la casquette ; les autres, ouverts et appliqués sur la poitrine, formaient une sorte de cuirasse retenue par l’habit boutonné par-dessus; des sous-pieds, tirant cruelle- ■
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ment le pantalon, — donnaient à ses souliers lacés un ' certain air de bottes, à l’endroit desquelles madame Desloges s’était montrée inflexible. — 11 marchait posément dans les rues. — Mais ce qu’on ne remarqua pas moins, c’est qu’il avait perdu toute son ardeur et toute son ambition. — Il fut le premier à la première composition, mais à la seconde il ne parut pas au collège.
La classe de rhétorique a une particularité remarquable : — au banc d’honneur, ob sont mis ceux qui obtiennent les premières places, est adjointe une table ; — sur cette table un échafaudage de chapeaux permet de dérober aux yeux du professeur les romans et les journaux qu’il est d’usage de lire pendant toute la classe. — Les cabinets de lecture du quartier comptent un grand nombre de rhétoriciens parmi leurs abonnés. Dans les autres classes, les élèves, placés sur des gradins, écrivent sur leurs genoux, —comme font, du reste, les rhétoriciens qui n’ont pas place au banc d’honneur. Raoul se trouva fort gêné de ne plus être au banc d’honneur, et il reconquit sa place à la troisième composition, où il fût le second. Il ne lisait pas toujours, et ses voisins, à l’affectation avec laquelle il cachait des petits carrés de papier sur lesquels il écrivait, — à la longueur inégale des lignes qu’un regard! fürtif avait pu distinguer, ses voisins le soupçonnèrenl de faire des vers.
Entre les deux classes, — Raoul revenait à k rua Pigale; il se hâtait de faire le devoir imposé, puis il descendait au jardin ; — mais on était à la moitié d’octobre, — il pleuvait souvent ou il faisait froid, — et il
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était bien rare qu’il y rencontrât Marguerite. — Quelquefois cependant elle s’y trouvait avec sa sœur; — ils échangeaient quelques paroles.
— A-t-on des nouvelles de Félix?
— Il a fait demander des plumes ou du papier. — Il a renvoyé un habit en lambeaux. — Il est en retenue pour dimanche et ne viendra pas à la maison.
D’autres fois la conversation prenait une autre tournure :
— Il fait froid.
— Oui, mais moins froid qu’hier.
— Je ne suis point de votre avis.
Ou bien encore : — C’est aujourd’hui vendredi,
• ^ Oui, c’est après-demain dimanche.
Eh bien, pour ne pas perdre une semblable conversation, tout insignifiante qu’elle puisse paraître, Raoul avait renoncé à tous les jeux, à toutes les promenades.
— Et Marguerite préparait deux jours à l’avance un prétexte de descendre au jardin. — Que d’adresse cette pauvre jeune fille, si franche, si naturelle jusqu’alors, employait pour se le faire demander par Alice ! Combien de fois elle y oubliait, ou un livre, — ou son dé,
— ou ses ciseaux !
Raoul, qui avait, comme nous l’avons dit, sa chambre sous les toits, montait et descendait vingt fois par jour.
— Marguerite recortnaissait son pas ; elle était triste, elle était inquiète ; elle recherchait plus que de coutume sa tante Clémence ; elle se sentait avec elle une sorte d’affinité mystérieuse; il lui semblait que la tante Clémence aurait pu lui dire de quoi elle souffrait, —
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de quoi elle a^it ai souvent envie de pleurer ; quand elle la voyait arriver, ou quand M. Bédouin lui per< mettait de se faire conduire chez elle par la servante, elle se sentait heureuse. Jamais elle ne lui disait un mot de ce qu’elle éprouvait ; mais elle se sentait auprès d’elle plus forte, plus assurée contre des dangers, contre des obstacles qu’elle redoutait sans les connaître, sans Dôme les deviner.
Raoul ne tarda pas autant à donner un nom au seniment nouveau qui s’était emparé de son cœur. Ses lectures l’avaient instruit; il vit bien qu’il était amou« reux. — Il en fut aussi fier — que d’un léger duvet qu* depuis quelque temps paraissait au-dessus de sa lèvre supérieure, quand on était placé en un certain jour. — Il savait bien qu’il fallait déclarer son amour; mais un ‘jour qu’il alla jusqu’à dire à Marguerite, en la rencontrant au jardin : — Il fait froid, -—je n’espérais pas vous voir, — ces mots faillirent l’étrangler au passage, — et il resta tout tremblant. — Il faisait-des vers, mais il les déchirait ensuite. — Il vint un moment où il fut irrité contre lui-même de sa timidité, — où il se dit qu’il fallait faire «o déclaration: il fut comme délivré d’un
grand danger, lorsque une pluie inflexible, qui tomba pendant huit jours, — l’empécha de rencontrer Marguerite au jardin; — pendant le plus fort de l’averse et de l’impossibilité, il se sentait plus brave qu’il n’était nécessaire, — mais son courage diminuait sensiblement au premier point bleu qui reparaissait au ciel, — au premier rayon de soleil qui perçait les nuages. •— Il se mit ensuite à geler avec violence, et Calixte l’entraîna
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à la Glacière, derrière l’Observatoire, — pour patiner, pendant l’heure des classes. — Il s’étonnait lui-môme de ne plus autant penser à Marguerite.
Un jour, à l’heure du dîner, madame Desloges avertit son flls qu’il passait la soirée avec elle chez le médecin. — Raoul avait le médecin en horreur. — Il prétexta des devoirs à finir; — madame Desloges iui permit de venir seulement la rejoindre à dix heures. — A peine fut-elle partie que Raoul, qui avait patiné toute la journée, se mit dans un fauteuil et s’endormit; — il ne se réveilla qu’à dix heures passées; Rappela la servante et lui dit : — Rose, vous allez monter chez le docteur, vous direz à ma mère que j’ai un horrible mal de tête, et qu’il m’est impossible d’avoir le plaisir de l’aller chercher.
— Ah ! monsieur, dit Rose, ne faites pas cela, ma-^ dame sera trop en colère !
— C’est que ça m’ennuie, dit Raoul.
— Vous serez habillé en cinq minutes, toutes vos affaires sont prêtes. — D’ailleurs vous vous amuserez peut-être. — On fait de la musique. — On l’entend de la cuisine comme si on y était.
Raoul se décida en rechignant; — il s’habilla de mauraise grâce, — puis il finit par monter. — Quand le domestique lui demanda son nom pour l’annoncer, il put à peine le dire, et eut un moment envie de s’enfuir sans répondre et d’aller se coucher. — C’était la première fois de sa vie que Raoul entrait seul dans un salon. — Jusque-là, chaque fois qu’il avait été dans le monde, ç’avait été pour accompagner sa mère, et on n’annonçait qu’elle.
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Le domestique ouvrit la porte du salon, — et dit à haute voix : — M. Raoul Desloges. — Raoul sentit ses jambes trembler, — sa vue se troubla, — il chercha autour du salon et aperçut sa'mère, auprès de laquelle il se réfugia en toute hâte; — il se sentait le visage en feu; — madame Desloges lui dit tout bas d’aller saluer la maîtresse de la maison.
— Qui? moi? — dit-il, — que je traverse encore une fois le salon, que je passe devant ces femmes? que j’aille dire... — Et que dirai-je, d’ailleurs?... J’aimerais mieux me sauver et aller me coucher.
En ce moment la femme du médecin se rapprocha,
— madame Desloges présenta son fils, — qui en fut quitte pour quelques saluts assez gauchement exécutés.
Le docteur vint à son tour ■— et le trouva grandi. — îlaoul fut d’autant plus irrité de cet éloge — qu’on lui adressait, — qu’il aperçut en ce moment Marguerite Bédouin dans l’embrasure d’une fenêtre : — il alla à elle — avec empressement — comme à un refuge. Il se moqua le premier du compliment du docteur. — Il y a un de mes camarades, dit-il, qui a été mis, étant très enfant, dans une petite école dont le maître, pour contenter les parents, trouvait une foule de prétextes
— ingénieux pour donner des prix à tous ses élèves : — prix d’applicatitn, prix d’encouragement, prix d’émulation, — prix "de douceur, prix de docilité, etc. — Cependant, malgré l’élasticité de ce cadre, mon camarade, —qui n’est aùtre que CalixteMandron, ne pouvait, sans faire murmur^er, fournir un prétexte suffisant pour avoir de ces prix. — Le maître ne se découragea pas,
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jl lui donna un prix de croissance. — Il paraît que j’aurais été pour lui un concurrent redoutable si le docteur avait été chargé de décerner les prix.
Raoul était plus heureux qu’on ne saurait le dire de la contenance que lui donnait sa conversation avec Marguerite; — mais le piano flt entendre une ritournelle, et un jeune homme vint chercher Marguerite, avec laquelle il dansait. — Raoul se trouva seul derechef, — il se leva, — mais il n’osait marcher, — il alla s’appuyer contre une porte derrière Marguerite et son danseur. Il la vit alors sous un nouveau jour, — la souplesse et l’élégance de sa taille paraissaient avec tous leurs avantages ; — elle était vêtue d’une robe de crêpe blanc, — sur ses cheveux bruns lisses et brillants était posée une couronne de roses simples jaunes, — sespe-, tits pieds étaient renfermés sans contrainte dans des souliers de satin blanc. — Elle dansait avec grâce et avec simplicité, — elle écoutait avec une négligence sans affectation les lieux communs que lui adressait son danseur, — tout le monde la trouvait charmante. — Raoul se sentit à un certain point irrité contre elle, — il se compara aux autres hommes, — et il reconnut l’insuffisance de toute son industrie pour donner l’air de bottes à ses souliers lacés ; — sa cravate surtout le rendait honteux; — le danseur de Marguerite avait attaché ?a sienne d’un certain nœud qui faisait grande envie à Raoul, — il se rappela que Calixte savait faire ce nœud, et il se promit bien de ne pas tarder à se faire initier. Malgré la grâce naturelle qu’ont toutes les femmes, auxquelles d’ailleurs un peu de gaucherie et d’embarrai
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ne messied pas, Marguerite n’élait pas tout à fait à son. aise chez le docteur. — Son père, qui avait pour cette fois cédé à de nouvelles instances, — jouait dans une autre pièce et laissait sa fille confiée aux soins de la maîtresse de maison, — qui était obligée de s’occuper de tout le monde; elle se fit reconduire à la place qu’elle avait quittée, et ne fut pas fâchée d’y retrouver Raoul, — qui, voyant la contredanse finie, était allé l’y attendre. Elle le trouva très-malveillant pour les ncAe* habits, pour les bottes vernies, pour les plaisirs et pour les manières du monde. Jamais philosophe ne professa * autant de mépris pour les choses qu’il ne pouvait atteindre, et ne traita si dédaigneusement de futilités les objets de sa secrète et malheureuse ambition.
— Combien je préfère, dit-il, à ces réunions brillantes nos promenades sur l’eau I combien sont différentes les rêveries qu’inspirent les molles clartés de la lune, des pcnsers qui éclosent à la lueur des lustres et des bougies 1
— Écoutez donc, dit Marguerite, on ne peut se promener sur l’eau au clair de la lune dans le mois de novembre. N’aimez-vous donc pas la musique?
— Oui, mais j’ai la danse en horreur.
Raoul ne savait pas danser, — et d’ailleurs, dans ce salon où Marguerite était une femme, lui qui n’étaU qu’un enfant, grâce à ses souliers lacés, à sa timidité et^ . à son titre de- lycéen, U voulut, à force de. gravité, sefaire prendre au sérieux. * ' J
— Vous pouvez ne pas aimer la danse, dit Marguerrite, mais cependant il faut savoir danser.
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Raoul fit un geste dédaigneux.
— Si vous saviez danser et si vous vouliez danser, dit Marguerite, je pourrais vous raconter le malheur arrivé à Félix, qui est en retenue pour dimanche prochain, — tandis que... Tenez, la musique commence et on vient me chercher.
Pendant celle coulredanse, madame Desloges fll ua, signe à son fils, — et quand il fut auprès d’elle, elle lui annonça qu’il était temps de partir. — Raoul fut un peu plus contrarié de s’en aller qu’il ne l’avait été de venir ; . — » mais il fallait obéir. — Il ne dormit pas de la nuit : cette musique, ces bougies, ces pacures dont il avait, parlé avec tant d’âcreté, lui avaient causé une complète ivresse. — Que Marguerite était donc jolie et gracieuse 1 — comme elle avait dû le trouver laid et maladroit ! Il, la haïssait presque à cette pensée. Il haïssait tout à fait ces jeunes gens, si beaux, si bien habillés, qui lui avaient parlé, qui avaient dansé avec elle. — S’il savait seulement faire ce nœud de cravate! — s’il savait danser! — Mais danser avec des souliers lacés !
Au déjeuner, il annonça formellement à sa mère qu’il n’irait plus nulle part tant qu’il ne serait pas mis comme tous les jeunes gens qu’il voyait dans le monde. Madame Deslogcs sourit et lui répondit qu’il n’était qu’un enfant, qu’il -serait ridicule qu’il fût mis au trement.
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Raoul avait rendez-vous cejour-Ià avec Mandron aux Tuileries. — La Glacière était décidément trop loin : on dépensait plus de la moitié de son temps sur la route et il n’en restait pas assez pour patiner, — et on avait décidé qu’on courrait les risques d’être rencontrés , mais qu’on patinerait désormais sur le grand bassin des Tuileries.
Calixte avait quitté le collège, — il était artiste ! — il ne parlait plus que d’académies, — de modèles. — - La vérité est qu’il copiait des nez, ce que môme la plus stricte décence n’ordonne pas de voiler, du moins dans ce pays-ci. Sa mère était persuadée qu’il deviendrait un grand peintre,— son père se contentait de le désirer.
Raoul avait le cœur plein ; au lieu de descendre sur le bassin pour patiner, il appela Calixte, et en se promenant avec lui sous les arbres chargés de givre, — il lui avoua — qu’il était amoureux. Mais Calixte n’apporta pas dans cette conversation tout le sérieux, toute la solennité qu’y mit Raoul, de sorte que celui-ci ne tarda pas à s’arrêter dans ses confidences, il refusa de nommer, et môme de désigner la personne objet d’une si belle flamme. — Néanmoins, Mandron se récria fort à certains détails, — et quand Raoul parla du respect, de la timidité qu’il ressentait en présence de Marguerite, Mandron, qui n’aurait pas été plus brave, le plai-
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Santa amèrement sur son platonisme, et développa sur les femmes et sur l’amour des théories assez risquées, qu’il avait entendu précisément la veille émettre par un autre.
Raoul ne laissa pas pénétrer Calixle plus avant dans le sanctuaire de son cœur. Cependant il fut honteux de l’excès de terreur que lui inspirait cette douce jeune fille, et il résolut de lui déclarer son amour. — > Elle lui avait demandé à voir le journal qu’il avait rédigé étant en cinquième. — Il en retrouva un numéro, et y joignit un petit hillet cacheté. — En vain il descendit au jardin, — en vain il monta à sa chambre, — il ne put réussir à rencontrer Marguerite. Mais un dimanche, Félix lui demanda pourquoi il ne venait pas, le soir, jouer au loto avec eux. Il ne se fit pas beaucoup prier.
Le journal était calqué sur les journaux politiques qui paraissaient tous les jours. Il est inutile de dire que c’était un journal d’opposition. ' — Voici ce que contenait le numéro retrouvé par Raoul :