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cours. — D’ailleurs, la classe de M. Brychamp est une classe où l’on s’amuse... c’est connu... Nous, nous avons guigné* toute l’année son parapluie vert pour en couvrir un cerf-volant. Si vous saviez comme on rit en cinquième ! — C’est-à-dire qu’il y a Mandron, qui vient ici, qui est en troisième, et qui, lorsqu’il est chassé, vient passer deux ou trois jours dans la classe de M. Brychamp. — Le plus souvent, M. Brychamp ne s’en aperçoit pas ; — mais quand il le voit, Mandron se donne pour un nouveau et se fait inscrire sous quelque nom burlesque. — Il dit qu’il aurait voulu passer’ toutes ses études en cinquième. — Au printemps, il avait apporté une fois plus de deux cents hannetons, qui volaient par la classe. Quel brave homme que ce père Brychamp ! comme on s’amuse chez lui !— «Tenez, papa, à la composition des prix, — on crevait de rire,— il y en avait un qui avait fait la caricature de M. Brychamp. — 11 l’avait attachée à un fil à l’autre bout duquel était du papier mâché qu’il avait jeté et collé au plafond, — de sorte qu’on voyait le père Brychamp tourner et gigotter. — Et chaque fois qu’il ramasse la copie des devoirs en faisant le tour de la classe, — il y a Joubleau, — un petit, — qui, sans qu’il s’en aperçoive,, prend et porte la queue de sa robe et le suit ainsi par derrière jusqu’à ce qu’il revienne à sa chaire. — Et il y avait les épicuriens.— On se faisait mettre à genoux l’hiver auprès du poêle, et là on faisait cuire des pommes ‘ de terre dans le poêle. — Nous étions dix associés pour cela. La dernière fois, — c’était Joubleau qui s’était . fait mettre à genoux;— je lui criais tout bas que les
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pommes de terre étaient assez cuites ; — il me répondait que non. — Eh bien, M. Brychamp lui a pardonné et lui a dit de se remettre à sa place. — Vous comprenez comme nous étions inquiets. On ne tarda pas à sentir l’odeur des pommes de terre qui brûlaient, — et il n’y avait plus là personne pour les retirer. — ^Voilà Jules Leroy qui se dévoue. M. Brjehamp lui dit de réciter sa leçon. Jules dit qu’il ne la sait pas. Ordinairement, on en est quitte pour être mis à genoux et copier la leçon dix fois; — mais M. Brychamp était en colère ; il le renvoie de la classe. — Les pommes de terre commençaient à sentir très-fort. — J’ai fait comme si j’étouffais de rire. — M. Brychamp m’a mis à genoux, et j’ai sauvé les pommes do terre. — Allez, papa, on s’amuse bien tout de môme chez M. Brychamp !
— Tu ne connais pas davantage le jeune Desloges?
— Ah! si! Je l’ai vu à l’école de natation; il nage très-bien ; il donne des têtes du pont.
— Il ressort de tout ceci que vous êtes un tas de mauvais garnements, et que vous ne valez pas mieux les uns que les autres.
Le lendemain, — Félix et Alice descendirent de bonne heure au jardin ; — Raoul était déjà dans celui de madame Desloges; — il travaillait, bêchait et retournait la terre. — Félix lui dit bonjour d’un signe de tête; Raoul quitta sa bêche et vint lui donner une poignée de main par-dessus le treillage qui séparait les jardins. — Ils causèrent un peu du collège. — Raoul était un grand jeune homme mince et élancé; ce n’était pas un joli ^ .
garçon, mais il avait de grands traits et la physionomie - , . ■ -
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expressive. — Il était souple et agile, mais il avait seize ans, et depuis quelque temps la timidité, ce tyran des esprits fiers, le rendait gauche et gêné dans le monde,
— et surtout, par un instinct secret, devant les femmes. De plus, madame Desloges n’avait pas peu contribué à ' augmenter cette timidité. — Raoul, d’un caractère ardent et impétueux, était élevé par elle avec une extrême sévérité. — Il redoutait extrêmement sa mère et n’osait dire quatre mots devau telle. — Madame Desloges surtout aurait été loin d’imiter Thétis, qui fit élever son fils Achille avec de jeunes filles ; — elle aurait voulu, au contraire, que Raoul n’aperçût jamais une femme. — Elle poussait sa surveillance à ce sujet jusqu’à des limites extrêmes; — peu de filles sont gardées avec autant de sollicitude que l’était Raoul.
Félix se trouva honoré de la poignée de main que lui avait donnée un gra7id; — aussi, le soir à dîner, parla-t-il de Raoul avec plu.*^ de considération encore que la première fois. ^
La maison de M. Bédouin était une maison fermée; Œ«-il ne venait chez M. Bédouin que quelques vieux amis: — trois pendant longtemps, deux maintenant; le troisièm^était mort et n’avait pas été remplacé. Ils venaient d’ordinaire le jeudi, causaient et jouaient au trictrac. — Le dimanche, jour de sortie de Félix, c’étaient les enfants qui recevaient. — Ce jour-là arrivait la tante Desfossés, sœur de M. Bédouin, avec son mari et un petit garçon de neuf ans, — et la tante Clémence, — également sœur de M. Bédouin. — On ne l’appelait jamais autrement dans la famille, quoiqu’elle
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fût mariée depuis longtemps ; — mais son mari, après l’avoir plus d’aux trois quarts ruinée, avait disparu tout k coup, et on n’en avait plus entendu parler que pour apprendre qu’il était mort, — C’était l’aînée de la famille; elle avait un fils qui s’était fait soldat malgré elle, et auquel elle avait trouvé moyen, sur son m dique revenu, d’envoyer ce qu’elle appelait ses économies, et ce qu’on eût appelé plus justement ses privations. ,
Ce jour-là, on jouait au loto et aux charades. • Madame Desloges fit ses visites dans sa nouvelle ’ njaison, — mais seulement auxpersonn.es qu'on pouvait voir : à M. Bédouin d’abord, puis à un médecin qid occupait le logement situé entre le sien et celui de M. Bédouin, — Le médecin et sa femme accueillirent avec empressement cette déclaration de bon voisinage; M. Bédouin rendit à madame Desloges sa visite, mais il eut soin de glisser dans la conversation qu’il ne voyait absolument personne, — si ce n’est ses deux sœurs. — Outre son goût pour la retraite, sa fille aînée était trop jeune encore pour tenir la maison, et il n’aurait pu recevoir, quand même cela serait entré dans ses goûts, ce qui n’était nullement.
M. Bédouin fut déclaré ours. -
Entre autres contradictions dans le caractère de madame Desloges, il y avait celle-ci : — elle surveillait assidûment Raoul et le réprimandait vertement s’il parlait^, la servante; mais comme elle aimait le monde sans se l’avouer peut-être à, elle-même, Raoul, un garçon déjà grand, auquel il fallait faire perdre la gaucherie de son âge et du collège, était un excellent pré-
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texte. — Elle n’allait dans le monde que pour l'y conduire. — La vérité était cependant qu’elle le forçait d’y venir avec elle. Raoul, qu’aucun intérêt n’y amenait, s’y sentait maladroit et embarrassé, et préférait singulièrement au bal le plus brillant une partie de balle au mur ou une séance à l’école de natation, — parce que là il n’éprouvait pas de gêne et obtenait les plus grands succès aux yeux de ses rivaux et des spectateurs’ Il^dut cependant passer une soirée tout entière chez le mèdecin.-On fit de très-mauvaise musique, on joua à l’écarté, on but du thé. Raoul fut aussi inu- ,tile qu’ennuyé; — il se tenait roide sur son fauteuil — et' se-mordait les lèvres pour s’empêcher de dormir. On ne ^t aucune attention à lui jusqu’au moment où il fit tODàberet brisa une tasse pleine de thé. Il devint rouge comme une .cerise — et crut qu’il lui arrivait là un grand malheur. La femme du médecin répondit aux excuses qu’il balbutia — que ce n’était rien ; — que cela, à la vérité, dépareillait une douzaine à laquelle elle tenait beaucoup. M. Duflot, le médecin, raconta que cés tasses provenaient d’un service que lui avait offert un homme auquel il ütvait sauvé la vie ; — on avait été assjez heüieux jusque-là pour n’en pas casser. — Ces discours ne contribuèrent pas à rendre l’assurance à Raoul, qui se sentit bien léger et bien heureux quand la soirée fut finie. — Quand on fut rentré, madame Desloges lui reprocha, non pas seulement cette maladresse, mais sa gaucherie pendant toute la soirée; — il n’avait pas desserré les dents; — à quoi sert-il d’envoyer un garçon au collège et de dépenser pour lui les
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yeux de la tête, pour qu’il ne tous fàsse pas plus d’hOQ' neur dans le monde? * «
— Mais, ma mère, répondit Raoul, à quoi voulez TOUS que me serve dans le monde ce qu’on nous apprend au collège? — Croyez-vous que j’aurais eu plus de succès si j’avais récité une cinquantaine de vers de Virgile ou une ode-d’Herace? Écoutez si cela va vous amuser : , • . *
Moecenai, atavit «dite regibus,
O et præsidium et dulce decus meum, SuDt quot curriculo puWerem.... *
— Taisez-vous! ' ^
— Mais, ma mère, je veux que vpus entendiez un
peu cela, et je vous assure que c’est ce que nous possédons de plus joli : « ' '
Pulverem oljmpicum Collegisse jurât, metaque...
— Assez! assez!... Mais du moins me ’direz-vous i pourquoi, vous qui pouvez' à peine modérer partout • , ailleurs la brusque rapidité de vos mouvements, vous restez tout une soirée assis, immobile, roide? ‘
— Ma mère, c’est que je suis embarrassé; j’ai... comme peur... et vous voyez bien que j’ai encore trop remué, puisque du seul mouvement que je me sois permis j’ai eu le malheur de casser une tasse. Tenez, ma mère, si vous vouliez me faire un grand plaisir, ce serait de me laisser à la maison quand vous sortez le soir. Vous ne vous figurez pas à quel point j’étais ac^
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Câblé de somudl... je me pinçais, je me mordais lés
lèvres, »
— Allez vous coucher !
Le lendemain, dès avant le jour, Raoul était au jar> din. — Il avait à faire une expédition que n’eût certain nement pas approuvée madame Desloges. — Il emprunta la brouette du portier — et s’en alla hors de la ville, d’où il rapporta sa brouette chargée de bandes de gazon ; — puis il se mit à construire un banc. — Il n’était pas bien avancé dans son travail lorsque M. Desloges descendit. — Il embrassa son fils et lui demanda ce qu’il faisait là. ' *
— Un banc de gazon.
— 8ais-tu si cela convient à ta mère?
— Je ne le lui ai pas demandé.
— Eh bien , si j’ai un conseil à te donner, c’est de ne pas continuer; ta mère ne veut voir ici que des légumes.
— Mais moi qui ai été chercher mo*:. gazon si loin J... et de si beau gazon !
— Fais comme tu voudras; mais je ne te cache pas que je n’oserais pas continuer.
- M. Desloges partit. Félix descendit et trouva Raoul en contemplation devant son banc ébauché.
— Tiens, tu fais un banc !
— C’est-à-dire que je ne le fais plus; ma mère n’en veut pas.
— Marient opéra interrupia, dit Félix, comparant le banc commencé à la ville de Didon. Qu’est-ce que ça fait à ta mère que tu construises un banc? Nous eir
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bâtirions bien cinquante ici, i^apa nous laisserait faire.
— Dis donc, Félix, une idée! Si nous faisions mon banc chez toi ?
— Avec ça que nous regrettons bien souvent de n'en pas avoir.
Le gazon fut bientôt transporté dans le jardin du voisin, et les deux écoliers entassèrent et pétrirent la terre, — puis commec lîèrenl à plaquer le gazon; — il était placé au-dessous de trois vieux acacias qui confondaient leur tête et lui donnaient de l’ombre. — Ils venaient de donner la dernière main à Imr ouvrage, lorsque la servante de madame Desloges vint chercher Raoul pour déjeuner; — il rentra tout noir de terre et reçut à ce sujet les complimente empressés de madame Desloges.
— Ehl mon Dieu! d’où sortez-vous comme cela?
— J’ai travaillé au jardin.
— Mais, autant que j’ai pu le voir, c’est de la terre qu’il y a dans le jardin, et pas de la boue.
— Ah ! c’est qu’il a fallu la délayer un peu.
— - Pourquoi cela?
— C’est que j’ai fait un banc de gazon.
— Pourquoi faire un banc sur lequel on ne peut s’asseoir, où il y a toutes sortes d’insectes!... ^
— Ah! ma mère, ce n’est pas dans votre jardin, c’est dans celui de M. Hédouin.
Raoul mangea en un instant et retourna au jardin; il fallait arroser le banc. Et puis il avait avisé encore quelque chose : c’étaient deux autres arbres assez gros et précisément assez distants l’un de l’autre pour y éta-
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blir une balançoire; la seule proposition de la balançoire fil jeter à Félix des cris de joie. Le jardin de M. Bédouin avait été par lui livré aux enfants. — C’était une pelouse avec cinq ou six grands arbres; — seulement, depuis que Marguerite était sortie de pension, elle avait planté et semé quelques fieurs, que les deux plus jeunes ménageaient avec grand soin. — On alla fouiller les greniers pour trouver une corde convenable; mais comme on n’y put parvenir, Raoul, que son père ne laissait pas manquer d’argent, en alla acheter ime, et avant la fin de la journée, la balançoire était installée. Lorsque le lendemain Raoul vint au jardin, il trouva la balançoire occupée par Marguerite, que Félix balançait un peu plus fort qu’elle ne le voulait. Raoul, qui était entré brusquement dans le jardin de M. Bédouin, s’arrêta à la porte, un peu confus, en apercevant mademoiselle Bédouin, qu’il voyait pour la première fois; — mais Félix l’appela en lui disant : « Eh bien ! viens donc, Raoul, c’est ma sœur. » Et comme il avait un instant discontinué à lancer la corde de la balançoire, Marguerite profita du ralentissement du mouvement pour sauter légèrement en bas. Raoul salua sans trop de maladresse, parce que Marguerite, trouvée au milieu de ces jeux de garçon et habillée en très-jeune fille avec une robe courte qui laissait voir un pantalon, et les cheveux aplatis sur les tempes, lui fit l’effet d’une sorte de camarade. —Il lui demanda si elle avait réellement très peur quand la balançoire allait un peu haut.
— J’ai peur, dit-elle, mais ce n’est pas sans un mé-
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lange de plaisir. ~ Je voudrais seulement que Félix arrêtât quand je le demande; mais quand vous êtes arrivé, il y avait un quart d’heure qu’il me retenait prisonnière sur la balançoire.
— Voulez-vous encore essayer? je vous promets d’arrêter la balançoire aussitôt que vous le voudrez. — Marguerite, pour toute réponse, se plaça sur l’escarpolette, et Félix d’un côté, Raoul de l’autre, la lancèrent jusque dans le feuillage des arbres. Quand elle demanda à descendre, Félix voulut pousser plus fort, mais Raoul arrêta subitement la corde et l’aida à remettre pied à terre. Il monta à son tour debout sur la balançoire, et se lança avec une telle force que la corde arrivait à être plus qu’horizontale et que Raoul se perdait entièrement dans le feuillage. Sans qu’aucune réflexion lui en vînt à l’esprit, la présence de Marguerite l’animait et faisait disparaître tout danger à ses yeux. — Marguerite cependant le pria de descendre. — Elle avait peur. La petite Alice, d’ailleurs, demandait à se balancer à son tour. — Mais Marguerite ne voulut permettre à personne de lancer l’escarpolette, et elle s’en chargea elle-même. — Vous voyez, monsieur Raoul, dit-elle, que nous faisons honneur à toutes les belles choses que vous avez mises dans notre jardin ; — j’ai été bien contente quand j’ai vu ce banc de gazon : vous ne sauriez croire combien j’en désirais un. — Raoul ne répondait pas et écoutait à peine. — Pour la première fois de sa vie, il se préoccupait de certains détails de sa toilette, et s’apercevait que ses bas bleus, dont un retombait entièrement sur son talon, manquaientpeiit-ôtre
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d’élégance, ^ et il ne fut pas très-fâché d’être appelépour le déjeuner et d’avoir' un prétexte de quitter le Jardin de M. Hédouin.^La présence de Marguerite lui causait une impression semblable à celle qu’éprouvait Marguerite sur la balançoire : — c’était, disait-elle, une peur mêlée de plaisir. — Raoul ne savait pas bien s’il avait envie de la retrouver au jardin quand il retournerait se balancer avec Félix, — et il se traduisait l’embarras que lui avait causé le desordre de ses bas, — . par : c’est ennuyeux quand il y a des femmes, il faut prendre une foule de soins ! — à l’avenir je surveillerai un peu mes jarretières.
On parla beaucoup au père et du banc de gazon et de la balançoire. — Raoul est le meilleur enfanl du monde^ disait Félix. — R est un peu imprudent, disait Margue-, rite^ et je mourais de peur de le voir tomber de la ba-f lançoire.
M. Hédouin descendit lui-même au jardin pour s’as-, surer de la solidité de la corde et donner son appror bation à l’installation. Il rencontra Raoul et le remercia
des complaisances qu’il avait eues pour ses enfants,
Raoul se sentit pris, sans savoir pourquoi, d’un vif désir d’être agréable à M. Hédouin, — et, par une coquetterie involontaire, — l’écouta avec cette déférence qui, de la part des jeunes gens, est une puissante flatterie pour les vieillards.
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Comme Marguerite et sa sœur, Raoul et Félix étaient à la balançoire, — un jeune homme entra au jardin Félix alla au-devant de lui — et l’introduisit. Le nouvel arrivé, qui paraissait âgé d’une quinzaine d’années, avait la mise, les manières et la tournure d’un homme de trente ans. Sa cravate était haute, empesée, serrée;
— ses cheveux étaient frisés, ses bottes irréprochablement vernies ; un lorgnon pendait sur son gilet ; — il saluait et parlait avec affectation. Raoul, en ce moment enlevé dans les feuilles par la balançoire, reconnut un camarade de collège et s’écria du haut de l’arbre Tiens, Mandron ! ohé, Mandron ! bonjour, Mandron !
Félix lui expliqua que c’était Raoul Desloges, qui, du reste, obéissant aux mouvements de l’escarpolette,— -se rapprocha de terre au môme instant, — et y sauta légèrement, sans attendre que la balançoire se ralentît.
— Ohé, Mandron! — dit-il, comme tu fionmsl — Rfeûs il rougit tout à coup, et, se retournant vers Marguerite :
— Pardon, mademoiselle, dit-il, c’est un mot du collège ; — c’est pour faire complinO^t à Mandron de son habit neuf. — Tiens, Mandron, dit Félix, je parlais de loi l’autre jour à papa et à mes sœurs; — je racontais comment tu venais celte année passer de temps en temps trois ou quatre jours en cinquième, — chez M. Brychamp. — Ce que j’ai oublié de raconter, c’est
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qu’un jour de composition, ton arrivée a fait murmurer tout le monde.— Un élève de troisième luttant en thème avec des élèves de cinquième ! — Tu as composé et tu as été le quarante-deuxième.
— Parbleu, dit Mandron, je l’avais fait exprès.
— Ah ouiche ! exprès, dit Félix; joliment! c’était la dernière composition avant la Saint-Charlemagne, et tu voulais être une fois le premier pour être admis au banquet.
— C’est singulier, dit Mandron en haussant les épaules, quelle importance les enfants attachent à leurs succès de collège 1
— C’est bien naturel, répondit Raoul, à un âge où il est si ridicule de prétendre à d’autres.
Cette réponse ne manquait pas d’âcreté, mais, sans bien comprendre pourquoi, Raoul sentait une sorte de haine contre Calixte Mandron de l’air de supériorité qu’il prenait avec lui, — et aussi à cause de son habit neuf et de sa cravate si bien mise. Cependant — ce n’était pas la première fois qu’il remarquait la mise prétentieusement élégante de son camarade; — mais jusque-là il s’était contenté d’en rire et de lui jeter quelques sarcasmes d’écolier.
— Eh bien, dit Mandron, vous amusez-vous un peu pendant ces vacances? — Pour moi, c’est un temps ravissant. — Je viens de passer quinze jours au château de mon oncle, en Champagne, et je vais y retourner... pour chasser. — J’ai un fusil. Que faites-vous, vous autres?
— Mais tu le vois, dit Raoul, nous nous balançons,—
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nous nous promenons, nous allons k la campagne, et nous recevons de belles visites, — quand de jeunes seigneurs comme toi veulent bien venir nous voir.
— Dis donc, Mandron, dit Félix, veux-tu te balancer? Je parie que tu ne disparais pas tout à fait dans les arbres, comme Raoul.
Mandron refusa. — Marguerite salua et sortit du jardin avec sa sœur. — Mandron la pria d’agréer son hwnmage ieepectueux.
— Ah bien, dit Félix, décidément, Calixte, tu ^nes trop, vois-tu ; — tu deviens trop monsieur. — Ton Jiommage respectueux à Marguerite, à ma sœur? Pourquoi pas à Alice pendant que tu y étais?
— Est-ce un beau pays, la Champagne? demanda
— Magnifique, surtout l’endroit où est le château de mon oncle. — Il y a une rivière, — la Marne, — où je me baignais tous les jours.
— Est-ce que tu nages, à présent? dit Félix.
— Comme un poisson, reprit Mandron.
— Ah ! moi, je commence... je descends l'école.
Mandron resta encore quelque temps, puis prit congé
de ses camarades, après avoir dit à Félix : — Est-ce toujours le dimanche que vous jouez aux charades?
— Oui.
— Eh bien, je viendrai dimanche. Adieu.
A peine fut-il parti que Félix s’écria : — Ah 1 mon Dieu I moi qui lui dis de venir dimanche, — et nous passons la journée à la campagne, à Saint-Ouen, en bateau!
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Od appela Félix pour le dîner. — Raoul* quitta ie jardin de M. Hédouin et rentra dans le sien, où il resta seul, — mais il lui sembla qu’il ne savait pas jusque-^ ce que c’est que d’être seul. — Sa sensation ressemblait à celle d’un homme qui se serait ennuyé seul dans sa chambre, — et qui se trouverait sml dans un désert. Â l’impatience que lui avait donnée Mandron, ii se joignait un peu de mauvaise humeur contre lui-même; la mise de Mandron était ridicule, — mais la sienne, à lui Raoul, l’était également : il y a un milieu à suivre entre l’affectation et l’extrême négligence; — il sentit des mouvements de haine contre ses bas bleus et ses souliers dénoués, — et sa cravate dont le nœud décorait la nuque de son col. 11 se demanda si mademoiselle Hédouin, par exemple, n’aurait pas plus d’indulgence pour l’excès de Mandron que pour le sien, — puis il pensa à son isolement, à son père, doux mais Umjours absent, à sa mère, toujours présente mais sévère. Il ne comprit que depuis qu’il était seul qu’il avait été très-heureux toute la journée avec la famille Hédouin. — Que fera-t-il ce soir? — Si c’était Mandron, il irait chez M. Hédouin, — comme il doit y aller dimanche... c’est-à-dire, dimanche il viendra, mais il ne trouvera personne, — et Raoul se sentit un sourire dans le cœur. — D alla dîner à son tour; il feignit un grand mal de tête et obtint de ne pas accompagner sa mère chez le médecin du second ; — il se renferma dans sa chambre,— r et là pensa encore à Mandron et à la famille Hédouin, à cette partie de campagne à Saint^Ouen, sur la rivière, — en bateau; — il ne se disait pas ; — avec
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Marguerite; —il sentait, en pensant à la famille Hédouin, une douce chaleur au cœur, sans savoir quel était le foyer d’où partaient ces rayons. — Que de plai* sirs ils auront! quel dommage que je n’en sois pas ! — moi qui conduis si bien un bateau I — Et s’il arrivait un accident, ~ si le bateau chavirait, — moi qui ai tant prié Dieu de me faire sauver un noyé, — je retirerais de l’eau un des enfants de M. Bédouin, n’importe lequel, Marguerite par exemple. Sans doute on dînera dans l’île; — oh! le dîner, je m’en moque! — je voudrais manger du pain et du fromage et être de la partie. J’aime tant l’eau! — et les saules! — et l'herbe! — Comme ils s’amuseront!
Et Raoul se mit à pleurer amèrement, — à pleurer avec délices ; depuis le milieu de la journée, il avait ces larmes-là sur le cœur : — elles l’étouffaient. — Les larmes sont quelquefois au cœur ce que sont au goût certains bonbons renfermant une amande amère. — Raoul pleurait sans s’en apercevoir, — un coudé sur la table, la tète dans la main, et de l’autre main — faisant des dessins avec l’eau de ses pleurs qui tombaient sur la table. — Après cet ébranlemenfnerveux, il s’endormit profondément et ne s’éveilla que fort avant dans la- nuit.
En sortant de la maison de la rue Pigale, Calixte Mandron rehaussa sa cravate, prit son lorgnon entre deux doigts, en un motrendit à son airtoiite l’élé.mrcc qu’il avait cru devoir un' peu modérer devant les (! • îx écoliers moqueurs. — Il descendit la rue Pigale, la rjc Blanche, traversa la rae Saint-Lazare, — et il allait en-
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trcr dans la rue du Mont-Blanc lorsqu’il entendit ce brrrrr impossible à traduire en lettres écrites que font entendre les peintres en bâtiment qui s’appellent. — Calixte s’arrêta un moment, pâlit, mais continua son chemin sans retourner la tête,. — malgré le redoublement d’énergie du terrible brrrrr — et le« Calixte^ ohé / qui ne permettaient pas de douter que les brrrrr s’adressassent à lui.
L’auteur de cette interpellation peu parlementaire était perché sur un échafaudage, et était en train de peindre un Ihyrse entouré de pampres sur la façade d’un grand cabaret fort connu situé rue Saint-Lazare, vis-à-vis la rue du Mont-Blanc. —Il portait un chapeau gris et un habit noir jaspé de toutes les couleurs qui entrent dans le Ihyrse entouré de raisins. — Le bonnet de papier appartient en propre aux badigeonneurs, aux peintres en bâtiment et aux colleurs de papier. — Mais M. Mandron père ne peignait que l’attribut, c’est-à-dire les ceps de vigne, les thyrses, — les bons coings, — les pensées du bon goût, — les bouteilles laissant échapper l’impétueuse de mars, qui retombe si correctement dans deux verres, — les mains fermées désignant de l’index la loge du portier, auquel il faut parler.
M, Mandron avait de la réputation dans son art. — 11 dédaignait les basées bonnetiers et les gants rouges des mei’cières. — 11 ne s’était résigné à peindre la lettre ornée qu’à une époque difficile de sa vie. — C’est un métier lucratif, et M. Mandron y gagnait beaucoup d’argent ; — mais il avait décidé, dans son ambition paternelle, que son fils serait avocat ou médecin, — et
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il vivait avec madame Mandron dans la plus stricte éco> nomie — pour entretenir M. Calixte au collège et à une des meilleures pensions, — et le tenir aussi bien vêtu que les plus riches d’entre ses camarades. Mandron n’avait en apparence rien appris au collège; il était connu entre les cancres, mot consacré au collège Bourbon, — et qui exprime assez spirituellement les èlèves qui reculent à mesure qu’ils sont censés avancer. Il était vrai que Mandron, élève en troisième, composant avec la classe de cinquième, avait obtenu la quarantedeuxième place sur cinquante-trois concurrents. Mais le séjour du collège n’avait pas laissé de porter pour lui quelques fruits. Élevé sur un pied d’égalité avec des jeunes gens de familles opulentes ou au moins aisées, — distinguées ou au moins bourgeoises, — il trouvait ses parents communs et mal élevés, — s’ennuyait avec eux et mourait de peur qu’ils ne se manifestassent. — Jamais il ne menait un camarade chez lui, — et il avait graduellement établi un certain nombre de mensonges magnifiques au sujet de son invisible famille. Ainsi, son père é^ait peintre, — mais peintre d’histoire; — il lui attribuait, au salon, les tableaux signés trois étoiles, — on celui qui d’aventure portait pour désignation M***, qu’il traduisait par Mandron. — Le château de son oncle — était un châ- • teau, en effet, dont le frère de son père était concierge.’ . *
— Tous ces mensonges et mille autres lui étaient de- " .
venus si familiers, que non-seulement il les répétait sans le moindre embarras, — mais encore sans y faire • la moindre attention. Sa mère, qui s’apercevait quel-
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quefois. de cette extrême tendance hM,agimr, disait, dans son langage plus que prosaïque : « Ce garçon-là ment sans s’en apercevoir, il ment sous lui. » On com- ' prend facilement que rien au monde ne pouvait lui être plus désagréable que le terrible brrrrr paternel. Il devait commencer sa second^ l’année suivante, — mais, sa réputation de menteur était déjà un peu trop établie au collège. — D’ailleurs, il voulait faire le;eun« àomme, le monsieur. Quand il mot moderne traduisant
l’ancien mot — faire l'école buissonnière, — ce n’était pas, comme scs camarades, pour aller nager et patiner. — U avait dit si souvent l’hiver qu’il nageait comme un poisson, — si souvent l’été qu’il patinait admirablement, qu’il lui était devenu impossible de se livrer devant scs camarades à ces exercices, — qu’il avait dni par ne pas apprendre pour ne, pas laisser voir qu’il les ignorait. Il alUut jouer au billard — et avait un compte ouvert à un petit café situé sur la place Sainte-Croix», vis-à-vis le collège Bourbon. U était en train de persuader au père Mandron qu’il ne ferait jamais un .bon avocat, — et qu’il avait une vocation insurmontable pour la peinture, — mais pour la peinture d’histoire, et non pour cette parodie de l’art qu’exerçait son père.
Les menteurs ont besoin de ch.'inger souvent d’audi-, leurs. — Il vient un moment ou leur position n’est plus tenable. — Un menteur a besoin d’avoir le double de •la mémoire d’un autre homme, il faut qu’il se rappelle et .-les faits, réels et ceux par lesquels il les remplace. Calixte, d’ailleurs, voyait dans la peinture les flâneries de l’atelier et une liberté plus grande que celle du.
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aoUége.'— ' I]« plus, k force de mensonges, iln’arrivait qu’àr l’égalité de ses camarades ; mais à l'atelier il pla*nerait au-dessus de ses nouTeaux compagnons. Il n^aipait pas encore osé faire d’ouvertnre sur ce sujet à ’ ses parents, qni> loi avaient fait faire jusque-là $e^ ôtodes à force de privations. Il était difficile de la faire, renoncer tout à coup anx illusions qu'ils avai^ çaiiessées si longtemps, et qu’ils étaient loin d’avoiroat cessées gratis.
Félix raconta à son père qu’il avait à peu près invité un de ses camarades à venir le voirie dimanche suivant^ jour destiné à.la jartie en bateau.
-»• ifi]k bien, dit M. Eédonin, éeris-lui de venir aveu OMIS à SftinirOuen. Il faut inviter aussi notre voisin Bhoul, qui me csonvtent' beaucoup mieux que le petit Mmidroa.
M. Hédovia rencontra M. Sesloges dans la cour et hM dit :
—- Votre fils Raoul est plein de oom plaisance pour son. camarade Félix, qui est plus jeime que lui et qu’il pourrait dédaigner pour prendre part à ses jeux; je voudrais bien que vous lui permissiez de partager un loisir que j’ai promis à mes enfants; je dois les mener dimanche à la campagne.
— Mon cher voisin, réponditM. Desloges, vons parlei . • bien là en homme. aussi libre que veuf; mais, moi, je ' suis CB puissancd de femme : il faut que ce soit la . ’ .
mère qui donne la permission. Je ne puis que vous re*. mereim: avec coidialitô de votre bienveillance pour < ♦
Raoul, qui du reste est un excellent garçon, et un anfant
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qui me fait souvent regretter mes affaires extérieures
et mes habitudes vagabondes. ' '
M. Bédouin, qui avait trouvé un peu sèches les révé- .
rences que madame Desloges rendait à ses saluts res- ■ pectueux depuis qu’il avait éludé des relations habituelles, se contenta de dire à son fils : — Dis à ton ' camarade de demander à sa mère la permission de venir * avec nous dimanche.
Raoul, à cette invitation, découvrit qu’il y avait des bonheurs plus grands que de recevoir un premier prix de version au concours général, — et il monta l’escalier, tout rouge et tout joyeux ; — mais quel ne fut pas son désespoir lorsque madame Desloges répondit nettement qu’elle serait trop inquiète, qu’elle mourrait de crainte en sachant son fils sur l’eau; qu’on n’entendait parler que d’accidents; — en un mot, — qu’cite ne voulait pas. En vain Raoul rappela à sa mère qu’il nageait bien, — et que d’ailleurs iis allaient avec un homme ftgé, calme et raisoni^able, qui ne s’amuserait pas à conduire ses trois enfants dans un danger. Madame Desloges fut inflexible. — Ce refus fit une révolution dans l’esprit et dans le cœur de Raoul ; — il décida qu’il irait à Saint-Ouen, — et allant retrouver Félix au jardin, il lui dit sans s’expliquer davantage : ■— J’irai avec vous dimanche.
Le dimanche arriva : ■— on partait à la pointe du jour,' — trois heures au moins avant le lever de madame Desloges. — Raoul mourait de peur que le bruit du départ ne réveillât sa mère, — à laquelle il avait laissé une lettre dans laquelle il lui demandait pardon
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de sa rébellion, — tout en se permettant de discuter *ses ordres et d’établir leur absurdité.
Quelle joie quand le fiacre eut dépassé la barrière et quand il les mit tous à terre dans les champs ! — Félix s’élançait et courait à fond de train sans but, sans rai> son,* ou franchissait les fossés ; l’air de la campagne l’enivrait. — Raoul était plus calme, mais son bonheur muet tenait de l’extase. — Marguerite donnait le bras à son père et tenait Alice par la main. Enfin on arriva au bord de la Seine ; — on voyait de l’autre côté de l’eau les grands peupliers et l’herbe verter de l’île. —
C’est là qu’était le but de la promenade. On appela Bourdin, — et un batelier vint offrir ses services. —
Toute la famille entra dans le bateau de Bourdin, et l’on traversa la rivière. A moitié chemin, Raoul demanda an batelier la permission de le remplacer, — et se servit des rames de façon à s’attirer les éloges de Bourdin, qui dit : — Monsieur est marinier? — Le talent révélé de Raoul fit imaginer un autre itinéraire. — On devait d’abord traverser l’île pour allez déjeuner chez le meunier dont le moulin est sur l’autre bras de la Seine; mais on demanda à M. Bédouin la permission de faire le tour de l’île en côtoyant le rivage. — On garda le bateau de Bourdin. — M. Bédouin suivit sur^ terre les sinuosités de la rivière, tandis que Raoul re-' montait le courant en les suivant sur l’eau, — sous les branches des grands peupliers. — De larges nappes de v feuilles vertes supportaient les petites fleurs blanches de la renoncule d’eau. — Au-dessus de ces fleurs voltigeaient des libellules aux ailes de gaze, — au corps
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de saphir, de turquoise et d’émeraude ; — un martinpêcheur vert, bleu et jaune , s’échappant des saules dont le pied baignait dans l’eau, poussa un cri aigu et traversa la rivière avec la rapidité d’une flèche. Le solail ardent était tempéré par une brise rafraîchissante.
U vient un moment où, — arrivé à la pointe de l’Ua, — vers Clichy, — le bateau doit passer entre l’Ue et un petit îlot couvert de saules ; — puis on traverse la rivière, et l'on descend alors le courant qui conduit au moulin. — Rien ne porte à la rêverie comme le bruit d’un moulin à eau. Félix, de temps en temps, laissait échapper une exclamation. — Marguerite était silencieuse. — Pour Raoul, — il sentait des fleurs inconnues s’épanouir dans son âme. Il lui semblait que c’étaH pour la première fois qu’il voyait des peupliers, qu’il entendait le bruit d’un moulin, le murmure du vent et le bruissement de l’eau, ou du moins que ce qu’il avait vu et entendu jusque-là sous ces noips usurpés — n’était que de pâles imitations de ce qu’il voyait et de ce qu’il entendait en ce moment.
Enfin, on arriva au moulin, où on amarra le bateau à un pieu. — Raoul offrit la main à Marguerite pour mettre pied à terre. — C’est le plus grand trait de courage que son historien connaisse de lui.
On trouva au moulin, où était le rendez-vous général, M. et madame Desfossés, avec leur enfant, — la tante Clémence, — et un peu après on vit arriver dans tout son éclat Calixte Mandron. — Un cabaret attient au moulin. — On eut bientôt commandé le déjeuner, et quel déjeuner I du lait, de la crème, des œufs liuis et
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du pain bis. — Raoul n’était ni gaache ni embarrassé ; — sa force, son agilité, scn adresse, son audace, l’emportaient de beaucoup maintenant sur le maintien compassé, sur la roideur de Calixte Mandron. Ou servit le’ déjeuner, tout le monde avait un appétit dé* vorant; — Marguerite seule était un peu distraite, ** préoccupée. — Raoul, pour le moment, oubliait les rêveries vagues, il dévorait.
La table était mise sous de grands arbres à travers lesquels le soleil tamisait scs rayons. — Par-deseous les arbres on voyait la rivière, divisée 'en deux bras ; —l’un s’en allait calme, insoucieux, — baignant l’herbe,
— du côté de la Garenne-Saint-Denis ; — Ibntre, coil* damné au travail, écumeux, murmurant, fàisatt tourner la roue du moulin. Une troupe de canards, *— le màit avec son col d’un vert changeant, la femelle modeste* ment vêtue de gris, voguaient avec leurs petits, cou* verts d’un léger duvet.
Mandron crut du bel air de traiter avec un profond mépris le vin et la chère.
Après le repas, on se promena dans l’ile, on cueillit dans le foin de grandes marguerites blanches et du sainfoin aux épis roses, et l’on en tressa des couronnes
— Toutes les élégances de Mandron étaient noo-seul« ment perdues, — mais encore elles loi donnaient m
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désavantage marqué. — Félix et Raoul le défièrent à la course, ■— puis à franchir une haie. — Il refusa. — Ses deux camarades laissèrent leurs habits au moulin. Calixte n’éta pas môme ses gants. — Aussi, quand on parla de remonter en bateau, comme la société s’était fort accrue, — et comme il n’était pas possible qu’une partie allât par terre à l’ile Saint-Denis, où l’on devait dîner, — on prit un second bateau. — ; Raoul s’écria * . — Allons, Calixte, ■— à chacun le nôtre !
— Est-ce qu’on ne peut pas avoir un batelier? demanda Calixte.
— Mais tu m’as dit que tu conduisais si bien un bateau...
Oui... oui... quand je suis seul ; mais j’aime mieux causer... et d’ailleurs, après déjeuner... et encore, je ne connais pas cette rivière...
On alla appeler Bourdin, mais il promenait quelqu’un et ne devait revenir,que dans une heure.
Si M. Mandron ne se crpit pas capable de conduire un bateau, dit M. Bédouin, — il a parfaitement raison de ne pas courir et faire courir à d’autres un danger sans gloire. Nous allons encore nous promener pendant une heure en attendant le retour de Bourdin.'
— Ah!’ quel ennui! s’écria Félix, il n’y a pas le moindre danger. — Raoul passera devant avec son bateau, et nous le suivrons avec le second ; je resterai avec Mandron.
Après quelques objections, on se divisa dans les deux bateaux. — La tante Clémence, Marguerite, Alice et l’oncle Desfossés entrèrent dans le bateau de Raoul. —