DES SIGNES DES MORTIFICATIOXS PARFAITES
Si on connoist en la partie affectée noirceur et froideur, prouenant de l'extinction de la chaleur naturelle, non de l'air enuironnant : grande molesse, laquelle si on comprime ne se peut releuer, ains y demeure cauité ou fosse : séparation du cuir d'auecques la chair subiacente , et ne senton nul battement des artères * : grande puanteur, comme de charongne (principalement si ledit sphacele est vlceré) dont la senteur est tant acre et forte , qu'elle est intolérable à toutes personnes, et en sort vue liqueur visqueuse de couleur noire et verdoyante , totale priuation du sentiment et mouuement'-: soit qu'on lire, frappe, presse, brusle, coupe, touche, ou pique : certainement pourras conclure vue mortification parfaite ou sphacele. Toutesfois faut auec bon iugement explorer ladite priuation du sentiment. Car ie sçay que plusieurs ont eslédeceus, se fians à vn sentiment que les p-itiens disent auoir, si on pique , presse , ou autrement attouche , lequel est totalement faux et deceptible. Car il ne vient que d'vne grande appréhension de la douleur extrême, qui auparauant estoit en la partie : et principalement par la continuité et consentement qu'ont encore les parties mortes auec les viues.
1 Celte phrase, et ne sent-on nul battement des artères, a été ajoutée dans l'édition de 158.'>.
^ Les éditions de 1552 et de l5Gi portent: principalement totale priuation du sentiment et moitnement.
DES CONTVSIONS, COMBVSTIONS ET GANGREIN KS.
Comme pour exemple familier, nous voyons que si l'on tire nostre chemise ou autre vestement adhérant à nostre corps, nous disons le sentir, iaçoit que ledit vestement est insensible, et seulement contigu à nostre corps *.
De ce faux sentiment auras argument manifeste après Tamputalion des parties mortifiées. Car les patiens long temps après l'amputation faite, disent encore sentir douleur es parties mortes et amputées, et de ce se plaignent fort : chose digne d'admiration, et quasi incredible à gens qui de ce n'ont expérience. Parquoy se faut donner garde que tel sentiment ne nous retarde à faire le deuoir de la parfaite curation : comme quelquesfois i'ay veu couper vn membre à deux ou trois fois, pour s'estre arresté à vn sentiment faux et incertain.
Donc après avoir connu que la partie est vrayement morte , la faut promptement et sans delay, tant petit soit-il , couper et amputer : car la contagion et corruption rauit et gaigne sans cesse les parties prochaines saines et viues : et pource Ilippocrates en la septième section du sixième liure des Epidémies^ dit que les sections , vstions et trépans, se doiuent promptement exécuter ^. Ce remède est misérable et digne de compassion, tant au patient qu'au Chirurgien :
mais c'est le seul et dernier refuge que l'on doit tousiours préférer à la mort , laquelle s'ensuiura , si l'on cherche autres moyens que section de la partie mortifiée.
* Cette comparaison est des plus frappantes, et l'on n'a jamais mieux expliqué ce curieux phénomène.
2 Cette citation date de 1579.