CHAPITRE XXIII
CVRE DES CATARACTES PAR l'OEVVBE DE MAIN 3.
Ayant ainsi conneu par ces signes la cataracte estre confirmée et curable, sera procédé par opération manuelle. Toutesfois, si le patient a douleur de leste, toux, ou vomissement,
> Pierre Franco, en son livre Des hernies. — A. P. — Cette note existe déjà dans la petite édition de I66I ; ce qui prouve raanifesteriient , comme je l'ai dit dans mon introduction, que dès-lors A. Paré connaissait cette publication remarquable.
» Ce dernier paragraphe a été ajouté dans l'édition de 1586.
5 Ce chapitre était confondu avec les deux précédents dans la première édition des OEuvres complètes. Dans la petite édition de 166( , il n'en était pas même séparé par un alinéa.
OPERATIONS DE CHIRVRGIE.
ne luy faut toucher iusques à ce que tels accidens soyent remis : car en vain lu labourerois. Et lors que lu voudras ouurer, te faut eslire vn temps propre pour telle chose, c'est à sçauoir, en decours de la huie, et que ne soit au temps des foudres et tonnerres, et au temps que le soleil est au signe d'Aries qui regarde la iesle *.
Adonc le chirurgien prendra conseil du docte médecin , à fin que si le patient a besoin d'estre purgé et saigné, le soit : de peur qu'il ne suruienne aucun mauuais accident, qui par faute de ce pourroit aduenir.
Puis deux iours après auoir fait les choses vniuerselles, faut eslire vnlieu médiocrement clair : et à ieun faire asseoir le patient sur vn banc assez estroit, le visage tourné non vis à vis de la lumière, c'est-à-dire, du iour ou de la chandelle, mais à costé : et dois de rechef bien noter que la lumière ne doit estre grande, ce qui est commandé par Hippocrales au liure de l'officine du médecin , et luy bander l'œil sain auec coton ou chose semblable , à fin qu'il ne se meuue pendant l'œuure. Puis le chirurgien s'asseoira ^ sur le banc vis à vis de luy ( comme deux fourbisseurs ) toutes-
* La recommandation astrologique que j'ai mise en italique manque dans la petite édition de 15Gl,et même encore dans la grande de 1575; c'est en 1579 que Paré a eu la malheureuse idée d'en enrichir ce chapitre Elle appartient à Guy de Chauliac, qui veut que l'opération soit faite vn beau iour à heure de tierce , la lune croissant et ne voyageant par le signe du Bélier; mais Paré l'a prise directement de Dalechamps , qui dit que nos operateurs ne font ceste opération quand le soleil est au signe d'Aries qui regarde la teste , et si la lune ne decroist. Ouv. cité * p. 103.
» Les dernières éditions du 16'" siècle disent: s'asserra; celle de 1561 ; s'asseoira.
fois le chirurgien vn peu plu« hâu t que le malade , luy faisant poser les mains à sa ceinture, et doit embrasser de ses iambes les genoux du patient :
et qu'il y ait vn seruiteur qui tienne la teste du malade par derrière» à fin qu'il ne la tourne ny cà ny là , ains qu'elle demeure ferme et stable. Et ayant préparé Taig^uille, qui sera l'auoir passée plusieurs fois au trauers de son bonnet ou autre accoustrement. à fin de la rendre plus polie et aucunement escfaauffée, pour accomplir l'œuure à moins de douleur. Ladite aiguille doit estre de fer ou d'acier, plustost que d'or ou d'argent : et la pointe un peu platte , à fin qu'elle entre plus aisément et abatte ladite cataracte : et sera insérée dedans vn manche , de peur qu'elle ne vacille ^ comme tu peux voir par ce portrait.
Aiguille pour abattre les Cataractes, auec son manche^.
^ SSî-
• La figure de l'aiguille ne concorde guère avec celte partie de la description : et la pointe vn peu platte, à fin qu'elle enife plus ai'
IJÎ QVINZIEME LIVRH,
Ayant ainsi situé le malade et préparé raiguille , luy commanderas qu'il reg^arde vers son nez : adonc poseras ladite ai<?uille tout droit (iusques en la cauité deToeil sans aucune crainte) dedans laconionctiue, entre le petit canthus et la tunique cornée, droitement au milieu des deux , euitant les veines qui sont en ladite conionctine: et alors pousseras la pointe de l'aig^uille iusques à ce qu'elle soit au milieu de la pupille. Puis estant là paruenue, faut abattre la cataracte , en commençant à la partie supérieure , la tournant tout doucement par le milieu , et l'abbaisser tout au bas de l'œil , et toute entière s'il est possible. Et estant ainsi abbaissée la luy faut laisser, la tenant suiette de l'aiguille par l'espace de dire vne patenostre ou enuiron , de peur qu'elle ne remonte , et pendant faire mouuoir vers le c el l'œil au malade. Puis faut retirer l'aiguille en haut, peu à peu, en la tournant , et encores ne la tirant du tout hors de l'œil, à cause que si la cataracte remontoit , faudroit de rechef la rabattre vers le pt^tit canthus , tant de fois qu'elle y demeure.
Et icy noteras qu'en faisant telle chose , se faut bien donner garde de toucher à l'humeur crystalin ^pource que, comme nous auons dit, il est le principal instrument de la veuë ) ny
sèment el abatte ladite cataracte. C'est qu'en effet celle phrase ne se lit point dans la petite édition de 1561, d'où la ligure a élé Irop exactement copiée ; dans une autre édition de 1664 , Paré a encore flguré la même aiguille sans modification (fol. 2 IG); cl ce n'est enfin qu'en 1575 qu'il a eu l'idée d'en aplatir la pointe. Cette idée me parait lui aiiparlenir sans conleslaliou ; Paul d'Kuiue ncuI qu'elle soit arrondie à son extrémité ; Arculanusla figure 1res fine; Vigo la décrit très aiguë , et l'on voit que Parc les avait dabord imités.
pareillement à la pupille , de peur de la dilater : puis sera l'aiguille tirée hors de l'œil doucement , en la tournant ainsi qu'elle y avoit esté mise , pour crainte que l'on ne retirast la cataracte sur la pupille K
Quelques-vns apresl'operation faite présentent quelque chose au malade pour connoislre s'il peut discerner et voir distinctement ou non : ce que toufosfois défend Paulus iEgineta , liure 6, chap. 21 : parce , dit- il, que quand le malade vient à s'efforcer pour regarder ententiuement, la cataracte derechef remonte proraptement : parquoy le plus seur sera d'appliquer subit vn restreintif sur l'œil et parties voishîes , fait de albumine Quorum et aqud rosarum, ensemble agités auec alum de roche crud : el iie faut remuer ce remède que iusques au lendemain. Aussi ne faut omettre à bander l'œil sain , comme nous auons dit : car s'il n'estoit bandé, se mouueroit, et ce faisant l'œil malade seremueroit aussi, pour la grande colligance qu'ils ont ensemble , comme nous avons dit :
et partant la cataracte pourroit remonter.
Le malade estant ainsi bandé , doit estre posé dans vn lit la teste assez haute. Et doit estre hors de grand bruit , et ne doit mascher choses soli-
■ ' Ce procédé opératoire est , à fort peu de chose près, le même qu'avait donné Guy de Chauliac; c'est la même crainte de toucher au cristallin et à la pupille, ce qui était d'accord avec les idées erronées que l'on se faisait de la cataracte; seulement au lieu d'une puieiiotie , Guy veut qu'on ait le temps de dire trois fois le Paier nosier ou vu JMiscrere. Le même Guy veut qu'après l'opération on fasse voir quelque objet au malade ; elParé avait d'abord Uanscrit ce précepte en 1561 et même encore en 1575.
Et alors , disail-il , lera monstre quelque
OPERATIONS DE CHIRVRGIK.
des : car en masticant pourroit faire remonter la cataracte : mais vserade panade, orge-mondéoit amande, coulis , pressis , gelée, œufs mollets, et leurs semblables. Et ayant ainsi demeuré par l'espace de huit iours , le faut débander et luy lauerl'œi! d'eau rose, et luy commander non regarder promptement grande clarté, luy faisant porter deuant l'œil talTetas vert ou lunettes, iusques à ce qu'il puisse bien tolérer la clarté sans douleur.
Et s'il aduenoit quelques iours après que la cataracte remontast sur la pupille, alors la faut rabattre
chose au patient pour cogiioi^tre et scauoir ii l'œuvre eut parfaite. Et subit on appliquera , etc.
Maisen 1679, ayantsans douleluavecplus d'altenlion la traduction de Paul d'Égine dans l'ouvrage de Dalechamps , il changea d'opinion, et modlGa son texte comme on le lit aujourd'hui.
J'ajouterai, quant au procédé, que Paré s'est borné à transcrire celui qui était le plus généralement suivi, et qu'il aurait pu trouver dans Guy de Chauliac quelques notions sur d'autres. Voici la phrase par laquelle (iuy termine son chapitre de la cataracte :
« Quelques vns des anciens Grecs (comme récitent Albucasis et Auicenne) faisans vn trou sous la cornée auecvne aiguille cannulee, la tiroyent en fucceant: ce que ie ne loiic pas, car peutestre que auec l'eau il ne sortiroit humeur albugineux: et le dernier erreur seroit pire que n'esloit le premier. >.
Je me sers de la traduction de Joubert qui rend littéralement le texte, à l'exception d'un mot peut-être. Dans l'édition latine de 1546 , on lit cum acu, avec l'aiguille , là où Joubert a lu cum aquâ, avec l'eau ; ce qui est une autre leçon, d'ailleurs parfaitement indifférente pour le sens.
Or le sat'ant Peyriihe n'a pas voulu croire, malgré l'assertion de Guy, que celui-ci avait puisé ce qu'il dit de celle opération dans Albucasis, où cependant elle est l'orniellemenl indiquée ; et il a imaginé d'en rechercher l'origine dans Galealius de Sainlc-So-
de rechef comme dessus : mais il ne faut passer l'aiguille au lien où elle aura esté posée parauant , à raison qu'il est plus douloureux '.
Or quelquesfois la cataracte n'est abattue entière, mais se rompt par pièces : adonc faut abattre toutes les pièces l'vne après l'autre : et encores qu'il en demeurast quelque petite portion , ne faut douter qu'elle ne se consomme par le bénéfice de la chaleur naturelle. Pareillement aucunes cataractes, en les voulant abattre , deuiennent comme lait ou eau trouble , à raison qu'elles ne sont
phie. J'ai déjà relevé cette erreur dans njon Introduction; voici toutefois le passage cini par Peyriihe :
« f'^el aliter Jiai hic rnodus marjislralis, quem crjo Gdleatius de Sancta-Sophia javiUtcdum iinayinalus fui. Primo er(jo accipialur una acus aurea per totuni , subtilitcr concavata prope cuspidem, et dicta acus sit perforala usque ad concuvitatem foraminis parvi. Quo facto, perfora oculum ut supra dictum est, et cum upposuisti acum intra illam aquam , tune volve diclam acum bis vel 1er, et postea cjclrahe llatum a superficie acûs superiori forltler, ad hoc ut dicta aqua ingrediaiur concavitateiu acûs. Et si iota aqua imjredi non possit, acum bis vel 1er traheiido, tune bene ipsam preme inferiùs , ut hihil remaneat. Num sic exlrahendo du tant aquam extra tolum oculum est cura cœieris perfectior, quâ amplius dicta materia reverii non pole.sl pupillam. Dico tarnen quod hœc cura jieri débet per medicurn vulde periium in liûc arle. Et quamvis hanc curam hoc modo Jieri non vidi, ipsam tamen posai quia uiilii possibile videiur esse. » Hist. de la Chirurgie, t. u, p. 61^.
Toufefois je remarquerai que ce procédé n'a probablement été imaginé que pour l'hy popyon.que beaucoup d'auteurs decetlc époque ne distinguaient pas bien nellement de la cataracte.
«L'édition de \h{jl ajoutait ici: Aussi seront euiices les veines qui sont dissctnineer en la conionciiue comme a esté dit.
encore» assez dures : et que telle chose aduienne , encore y a-il espérance de guaiison , pource que puis après elle ne se peut rassembler , et après quelque temps l'œil se clarifle , principalement aux ieunes.
S'il suruenoit quelques accidens, on prendra nouueau conseil , diuersifiant les remèdes selon qu'il en sera besoin .