‹ OEuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 38 sur 511 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

DES PLAYES l)V THORAX OV POITRINE'.

Des playes du Thorax ou Poitrine, les unes sont faites par deuant , les autres par derrière : aucunes pénètrent au dedans et profondément, les autres non : aussi aucunes sont avec lésion des parties contenues , comme mediastin , poulmons , cœur , diaphragme , veine caue et grande artère ascendante : et quelquesfois pénètrent de part en part lout au trauers du corps, auec fracture d'os poussés au dedans par l'entrée de la playe , et à la sortie chassés au dehors : parquoy aucunes sont mortelles, les autres non.

Les signes qu'elles pénètrent au dedans , sont connus, quand l'air sort de la playe auec vn sifflement. Et pour

» Presque loulc la partie dogmatique de ce chapitre paraît avoir él(^ puisée dans Vigo, qui lui-même n'avait guère fait que copier Guy de Chauliac. Mais les observations que Paréy a ajoutées oflcnt un puissant intérêt et ont trait pour la plupart à des questions neuves. Ainsi on y trouve le premier exemple connu d'une plaie de cœur qui n'ait pas été instantanément mortelle; de même je ne sache pas que personne avant Paré ait fait mention des hernies diaphragmali(iues, dont il rapporte deux observations, .le n'ai pas trouvé non plus avant lui les signes de l'épanchcmcnt du sang dans la poitrine ; Guy et ceux qui l'ont suivi ne parlant que de l'épanchemenl ancien où le sang est déjàpu-

tréfté.

DES PLAYES EN PARTICVLIfR.

bien conrioistre cela, on fera boucher le nez et bouche du malade, à fin que son vent soit retenu. Ce faisant, si la playe pénètre, on verra sortir le vent, approchant vne petite chandelle allumée près la playe , et lors on voit la flambe se mouuoir, et quelquesfois esteindre la chandelle : ioint aussi que le malade a peine de respirer et expirer , et principalement quand il y aura du sang tombé sur le Diaphragme.

Les signes par lesquels on connoist le cœur eslre blessé , c'est qu'il sort grande quantité desang,auec vu tremblement vniuersel de tout le corps : Je pouls est fort languide et petit, la couleur fort palle , et sueur froide , auec syncope , les extrémités demeurans refroidies : et promptement la mort s'ensuit.

Toutesfols ie proteste auoir veu à Thurin vn Gentilhomme, lequel se combaltoit auec un autre, qui lui donna vn coup d'espée sous la mamelle senestre, pénétrant iusques en la substance du cœur , et ne laissa de tirer encores quelques coups d'espée contre son ennemy qui s'enfuyoit , le poursuiuant la longueur de deux cents pas , puis tomba en terre mort:

et en feis ouuerlure, où ie trouuay vne playe en la substance du cœur, de grandeur à mettre le doigt, et grande quantité de sang tombé sur ie Diap'iragme.

Les signes qui aduiennent quand les poulmons sont vulnerés , c'est qu'il sort de la playe vn sang spumeux avec vne toux : le malade se couche volontiers sur la playe, et en telle situation quelquesfois parle aisément, et se tournant de lautre costé perd la parole, et a grande difticulté de respirer, el douleur aux costés, qui n'estoit au parauant.

Les signes qui demonstrent le Diaphragme estre blessé, sont pesanteur au lieu blessé, délire, c'est à dire, perturbation de raison, qui se fait par la communication des nerfs de la sixième coniugaison qui s'insèrent au Diaphragme : grande difficulléd'halener, toux, et douleurs aiguës : les flancs se retirent et resserrent contremont : et par ceste grande et véhémente inspiration , est quelquesfois attiré l'estomach et les intestins par la playe en la capacité du Thorax, ce que i'ay remarqué à deux personnes.

L'vn estoit aide à maçon, lequel fut blessé au milieu du Diaphragme, en sa partie nerueuse, dont il mourut le troisième iour : et luy ayant ouuert le ventre inférieur, ne peus trouuer son estomach : ce qui me fit grandement esmerueiller, pensant que ce fust vne chose monstrueuse d'estre sans estomach. Mais ayant diligemment considéré, connus en fin qu'il estoit monté dans le Thorax, iaçoit que la piaye du Diaphragme ne fut plus grande qu'à mettre le poulce:et ayant ouuert le Thorax, trouuay ledit estomach enflé et plein de vent, auecques peu d'aquosité.

D'abondant ie ne veux omettre ceste histoire aduenue depuis peu de temps, d'vn Capitaine nommé François d'Alon, natif de Xaintonge, lequel estant à la suite de Monsieur de liiron, Grand maistre de l'artillerie de France, receut douant la Rochelle vn coup d'harquebuse, dont l'entrée estoit à la fin du Sternum près le cartilage scutiforme, passant au trauers du Diaphragme en sa partie charneuse, dont la sortie estoit entre la cinq et sixième des costes vraycs du costé gauche, duquel coup sa playe fut bien consolidée par dehors, toutesfois il luy restoit tousiours depuis vne

LE HVITJÉME LIVRE

(lebililé d'cslomach , comme vne espèce de colique, à raison deqiioy il n'osoit souper que bien légèrement. Huit mois après luy suruint vne grande douleur au petit ventre, comme vne colique, et fut secouru bien soigneusement par Monsieur de Maimcdy, Docteur Régent en la faculté de Médecine et Lecteur du Uoy, et Monsieur du Val, pareillement Docteur en la faculté de Médecine, hommessçauansen la Médecine et Chirurgie: neantmoins quelques remèdes qu'on y peut administrer, mourut. Et fus d'aduis l'anatomiser, pour sçauoir la cause de sa mort, et des grandes douleurs qu il sentoit pendant sa maladie : ce qui fut fait par lacqucs Guillemeau, Chirurgien du Roy, et iuré à Paris, grandement versé en Tanatomie, et es autres parties de la Chirurgie. Et fut trouué en la capacité du Thorax vne grande partie de l'intestin Colon rempli de vents , qui estoit entré par le trou du Diaphragme fait par la blesseure :

toulcsfois n'est oit ledit trou suffisant qu'à mettre le bout du petit doigt.

Maintenant nous retournerons à nostre propos.

On peut connoistre le sang estrc tombé dedans le Thorax par la difficulté de respirer, pourueu que le patient soit assis ou debout : car estant sus l'espine du dos , le sang contenu en la capacité s'espanche du long de Tespine, ne comprimant ny les Poulmons, ny le Diaphragme, qui fait que quelquesfois il y a grande quantité de sang contenu audit Thorax, au moyen dequuy le Chirurgien ne situant bien son patient , peut eslre trompé en son pronostic. Pareillement aussi se connoist par là, et par raccroissemenl de la fiéure , ayant l'haleine puante et crachement de sang, et autres accidens qui prouienncnt , lors que le

sang est hors de ses vaisseaux, se conuertissant en vne sanie fétide , altérant les parties esquelles elle louche de sa substance ou de sa vapeur.

Aussi que le malade ne peut demeurer couché que dessus le dos, et a volonté de vomir : désire estre souuent leué , qui est cause qu'il tombe en syncope , à cause de la faculté vitale qui souslient le corps estant grandementdebiliîée, tant à raison de la playe, qu'à raison des gremeaux de sang, qui en quelque partie qu'ils tombent, acquerans qualité vénéneuse par corruption du sang sailli de ses vaisseaux, affoiblissent et dissipent grandement les forces du cœur.

Les signes que la moiielle de l'espine est blessée , c'est qu'il se fait paralysie, et souuent conuulsion ou spasme : le sentiment et mouvement des parties inférieures subit se perd, et les excremens, comme matière fécale etrvrine,sontietlées inuolontairement, et souuent du tout retenues.

Les signes que la veine caue et grande artère sont vulnerées, c'est que le malade meurt promptement, à cause de la subite et grande vacuation qui se fait du sang et esprits qui remplissent le Thorax, faisant cesser l'action des poulmons et du cœur, dont le panure malade est promptement suffoqué.

De Vigo, au Traité des Playes de la poitrine , chap. 10. dit qu'il y discord entre les Chirurgiens, parce que les vus sont d'aduis de clore la playe pénétrante au dedans le plus subit que faire se pourra, sans s'amuser à la tenir ouuerteauec tentes, de peur que l'air froid n'entre au cœur, et que les esprits vitaux sortent et se dissipent : les autres tiennent le contraire , et commandent de tenir la playe ouuerte : voire si elle n'est

DES PLAViiS EN PARTICVLIER.

grande, qu'il la faut ouurir, à fin que le sang contenu au dedans puisse estre vaciié, craignant qu'il ne se pourrisse et putréfie, dont fiéure , fistule et autres pernicieux accidens aduiendroient. Or véritablement ceux qui tiennent que promptement faut clore laplaye sans y mettre aucune tente, ont grande raison, pourueu qu'il n'y ait point de sang, ou bien petite quantité tombé au dedans, de peur des accidens susdits. Aussi ceux qui tiennent qu'il faut tenir la playe ouuerte , ont semblablement raison, pour les accideus qui peuuent venir, estant le sang tombé en grande quantité au dedans, et retenu. Et en cest endroit le veux reciter ceste histoire».

Estant à Thurin au seruice de défunt Monseigneur de Montejan, ie fus appelle pour penser vu soldat nommé l'Euesque, natif de Paris, qui estoit lors sous la charge du Capitaine Renouart, qui fut blessé de trois grands

I Cette histoire est rapportée déjà dans la première édition du Traité des Plaijes d'hacquebiaes, 1645, fol. 57; avec la mention de l'année 1538, et avec une rédaction un peu différenfe du texte actuel. Ainsi on y lit que Paré fut appelé à Monicailler pour panser ce soldat; le capitaine y est nommé Regnoard, et le chirurgien qui avait pansé d'abord le blessé y est moins ménagé.

« La playe estoil grande de cinq doitjiz ou enniron, dit l'auteur, pénétrant dans la cattitc du thorax •' ce que n'auoil cogneu le chirurgien quiprernieremem le pensa. Car il n'ciist si indiscretcmenl {comme ie croy) cousu la plaijc , comme il fcit, en sorte que rien n'en sorloit...

II raconte ensuite comment il fut appelé : « Et estant arriué , ie doubtay , voyant lelz

signes, s'il estoit pleur etique: pour ceste cause i'interrogay celuy qui l'auoit pensé, sçauoir si la playe penetroil dedans la capacité du thorax, lequel respondit que tion: toulesfois i'osay descoudre laplaye, à l'orifice de Inquelle ie trouuay gros thrombes de sang coagulé. »

coups d'espée , desquels en auoit vn au costé dextre sous la mammelle , où la playe estoit assez grande , pénétrant en la capacité du Thorax : et estoit découlé grande quantité de sang sur le Diaphragme, qui empeschoit la respiration : et ne pouuoit qu'à bien grande peine parler, ayant vue fiéure fort véhémente, et auec la touxiettoit le sang par la bouche, et disoit sentir vue douleur extrême au costé blessé.

Or le Chirurgien qui premièrement lauoit pensé , auoit cousu du tout sa playe, de sorte que rien n'en pouuoit sortir : et le lendemain ie fus appelle pour visiter le malade , où estant arriué , voyant les accidens et la mort proche , fus d'aduis de descoudre la playe, à l'orifice de laquelle trouuay du sang coagulé. Dont subit feis esleuer le malade par les iambes,la teste en bas, laissant vue partie du corps dessus le lit, s'appuyant vue main sus vne escabelle plus basse que le lit : et

II évalue le sang qu'il retira à enuir on trois palettes; et enfin après avoir raconté l'effet des injections amères, et donné son explicacation à cet égard ;

« Parquoy, ajoute-t-il , ie fus contrainct les oster, et suiure la cure selon les docteurs de noslre art, par laquelle fut ledict patient guary. »

On retrouve cette observation avec la même rédaction dans la 2' édition des Playes d'hacqucbuies, 1552, fol. 76, sauf la date toutefois, et dans les dix Hures de chirurgie, 1ÙG4, fol. 127.

Je noterai ici que cette suture de la plaie, regardée par Paré comme si indiscrète, et qui n'avait été employée que parce que le chirurgien n'avait pas jugé la plaie pénétrante, fut érigée par Wurtz, en 1576, en méthode générale pour les plaies pénétrantes de poitrine ; chose d'autant plus remarquable que Wurtz lui-même dénonce l'abus de la suture dans les plaies ordinaires. Voyez mon Instruction.

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estant ainsi situé, Iny feis fermer la bouche et le nez , à lin que les poulmons se tuméfiassent et le Diaphragme s'esleuast, et les muscles intercostauxsecomprimassent,ensembleceux de l'Epigaslrc , à fin que le sang découlé au Thorax fust ielté hors par la playe : et encores pour mieux faire, mettois le doigt assez profondément en la playe pour desboucher ladite playe du sang coagulé , et en sortit près de sept à huit onces ja fétide et corrompu : puis le feis situer au lit , luy faisant des inieclions en sa playe d'eau d'orge , en laquelle auois fait bouillir miel rosat et sucre candi :

puis le faisois tourner de costé et d'autre : et de rechef le feis esleuer par les iambes comme auparauant.

Lors on voyoit sortir auec ladite iniectionde petits trombusetgremeaux de sang. Cela fait , les accidens diminuèrent, et petit à petit cessèrent. Le lendemain luy feis encores iniection , en laquelle adioustay centaure , absynthe , aloés , pour encores mieux mondifier : mais le malade tost après me dit qu'il sentoit \nè très-grande amertume en la bouche , et volonté de vomir. Alors me vint en mémoire auoir veu aduenir vne pareille chose à l'hostel-Dieu de Paris, à vn quidam qui auoit vne fistule au Thorax : et considérant que telles choses ameres s'imbiboient en la substmcedes poulmons, et que par leur rarilé et spongiosité facilement se comniuniquoient à la Trachée artère et Oesophague, et par conséquent à la bouche, cela fut cause que n'y appliquay plus (et ne feray) telles choses ameres en telles playes, à cause qu'elles donnent plus de fascherie au malade que de bien. Or pour conclure , ladite playe ifut si bien traitée, qu'outre mon espérance le malade guarit.

ME LIVRE

le reciteray sur ce propos vne autre hisloinï. Quelque temps y a que fus appelle pour traiter vn Gentil-homme Allemand, au logis de saint Michel, rue saint Denys, lequel fut blessé d'vn "coup d'espée pénétrant au Thorax :

et pour le premier appareil le pensa vn barbier son voisin, et meit vne assez grosse tente dedans la playe. Le lendemain visitay ledit Allemand, et ayant veu sa playe et examiné s'il y auoit du sang coulé au dedans, connoissant qu'il n'y en auoit point, pource qu'il n'auoit fiéure ny pesanteur, et qu'il n'auoit craché du sang : lors luy ostay sa tente, et luyinslillay de mon baume , et par dessus vne emplastre de Diachalciteos , et tost après fut guari : ce que ie proteste auoir fait en cas pareil par plusieurs fois. Et puis icy attester, que par tenir trop longuement des tentes es playes du Thorax, icelles dégénèrent en fistules , et sont rendues incurables le plus souuent ^

Andréas à Cruce , Médecin tres-fameux à Venise , en son quatrième liure , section première de sa Chirurgie, parlant des playes du Thorax, et comment il faut tirer le sang ou autre humeur de la capacité d'iceluy, recommande entre tous remèdes l'emplastre qui s'ensuit : duquel voicy les paroles expresses :

« Nous trouuons tres-seur et expe- » dient vser de l'emplastre qui sen- » suit , aux playes du Thorax et sem- » blables, appliqué extérieurement, • sans mettre aucunement tentes ny » canules, que ie puis asseurer, et » prens Dieu à tesmoin, qu'il est d'vn

1 Ces derniers mots : Et sont rendues incurables le pins souucni, manquent encore dan» la seconde édition , de même que la citalioa qui suit d'André de la Croix.

DES PLAYKS EN PARTICVMER.

effet merueilleux : pour raison dequoy il est appelle Saint , digérant les playes profondes , angustes et cauerneuses , roborant les parties voisines , attirant par vne merueilleuse prouidence les matières estranges du profond et centre du corps, et si il absterge, desseiche et consolide toute playe faite d'estoc, sans nullement trauailler le malade. C'estoit des secrets de défunt mon père, qui a long temps reregné en ces quartiers auec vne honnesle réputation *. Il est préparé comme s'ensuit :

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