‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 10 sur 264 · XVIII MÉMOIRES · texte numérisé non relu

XVIII MÉMOIRES

mes yeux n'eurent plus de sommeil (i) , j'aurais trop craint qu'en les fermant la mort ne profitât de cet instant pour m'enlever mon trésor... Inutile précaution ! ne les avais-je pas ouverts lorsqu'elle ferma ceux d'Elisa pour jamaisl ! ! Ah ! pourqtioi la nature fut-elle si riante et se para-t-elle de sa robe de fleurs (2) pour

(i) Ce n'est que depuis la mort d'Elisa que je m'explique ce qui me causa tant qu'elle vécut une insomnie permanente ; il ne m'était pas possible de me mettre au lit sans me dire : Il ne faut pas que je m'endorme , car qui porterait secours à Elisa si elle se trouvait malade? Et cette crainte me tenait les yeux constamment ouverts. Je ne me se'cais jamais pardonné si elle était morte pendant mon sommeil, je me serais dit sans cesse : Si j'avais -veillé, Elisa vivrait !... Ah! je sens maintenant que cette insomnie que je regardais alors comme un délire de mon imagination n'était que l'effet d'un pressentiment qui m'avertissait que je ne posséderais pas long-temps ma fille et que je devais veiller religieusement sur le précieux et cher dépôt que Dieu ne me confiait que pour un temps. Aussi dès que je sentais mes yeux un peu s'appesantir, je me mettais sur mon séant, et ce n'était pas sans un frémissement horrible que j'étendais la main pour m'assurer si le cœur de ma pauvre enfant témoignait encore de son existence. Cette crainte qui me mettait à la torture m'avait fait contracter l'habitude d'avoir toujours une veilleuse allumée, à moins qu'il ne fît un beau clair de lune qui me laissât apercevoir tous les mouvemens d'Elisa.

(2) Je ne crois pas avoir jamais vu le ciel plus serein et les fleurs plus belles que le jour où Elisa vint au monde.

La porle de ma chambre donnait sur un joli parterre; et, conmif il n'y J^vait qu'un très petit pas démarche pour y des-

d'ÉLISA MERCœUR. XIX

recevoir ma fille à son entrée dans la vie , si elle devait sitôt la livrer à la mort !... Accueil décevant , que tu coûtes de larmes à celle qui avait pris ton sourire pour un pronostic de longue existence pour son enfant !... Mais , hélas ! devais-je me laisser surprendre à ce sourire trompeur? ne savais-je pas que la rose qui naît le matin d'un heau jour ne voit pas le soleil du lendemain , et que le parfum que ses feuilles répandent en s'envolant atteste seul son passage sur cette terre?... Puissent les feuilles qu'Elisa Mercœur parfuma de son génie devenir pour elle d'immortelles pages , et faire regretter qu'elle ait si peu vécu pour la littérature comme pour sa mère et pour ses amis 1

Je ne dirai rien des deux premières années

ceudre, il n'a-vait pas été possible , quelque chose que l'on put me dire et quelles que fussent mes souffrances, de m'erapêcher de m'y promener. Je crois que l'on m'aurait fait beaucoup de mal si l'on s'y était opposé. La vue des fleurs qui , la -veille, n'étaient pas encore bien ouvertes et qui cclosaient devant moi, me paraissait un présage de bonheur pour l'être à qui j'allais donner la vie; il me semblait que la nature ne se parait ainsi que pour fêter sa bienvenue , et que le ciel n'était aussi pur que parce que son âme serait pure comme lui... Enfin, ce ne fut que lorsque mes souffrances furent à leur dernier période que l'on me décida à me laisser conduire dans ma chambre. Deux heures après , Elisa Mercœur comptait au nombre des vivans !...

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