LE CENTENAIRE
Il dépage ses mains des chaînes de la terre. Eli?» Mebcœvb.
Le poids de tout un siècle a fatigué sa tête ^ Que de jours sont passés (soit de deuil ou de fête) Depuis que dans son sein est enfermé son cœur ! Combien d'êtres , hélas ! qui passaient sur sa route , Avant lui parvenu au terme qu'on redoute , Ont délaissé le voyageur!
Oublié par le temps, ruine de soi-même, Cherchant en vain quelqu'un qui le comprenne ou l'aime; Du naufrage des ans il n'a sauvé que lui. Tour à tour dans son cœur laissant leur place vide, Pour adieu, sur son front, imprimant quelque ride. Toutes les passions ont fui.
Jî48 LE CENTENAIRE.
Enfant, il avait ri dans les bras de sa mère ^ Car ce n'est pas au bord que la coupe est amère -, Dans le monde , plus tard, lorsqu'il s'est élancé. Quand son âme rêvait d'honneur, d'amonr, de gloire,
Il a cru Maintenant, même de sa mémoire.
Chaque songe s'est effacé;
H a vu le délire affecter la sagesse -, Il a, soit dans sa force ou soit dans sa faiblesse. Vu tout homme ici-bas sur soi-même abusé 5 Il a vu qu'en tout lieu d'un masque on se recouvre ; Que ce n'était jamais que quand la tombe s'ouvre Que le masque était déposé.
C'est quand on a vécu qu'on sait ce qu'est la vie , Que l'on voit le néant des biens que l'on envie , Que, fatigué du jour, on n'attend que le soir. Désenchanté de tout , lorsque la nuit arrive , A quel banquet encore, et près de quel convive, Le vieillard pourrait-il s'asseoir?
(Février 1829.)
NOTICE
Un jour que nous déjeunions chez le baron Alibert, il dit à Elisa du ton le plus sérieux qu'il lui fut possible de prendre :
— Pourriez-vouâ bien me dire, mademoiselle Mercœur, pourquoi les journaux ne publient plus rien de vous , et à quoi vous employez le temps que vous consacriez à la poésie ? car il est bien avéré que vous ne vous en occupez plus Qu'un poète de médiocre talent, effrayé des obstacles qu'il lui faudra surmonter pour arriver, retourne sur ses pas, je le conçois; mais vous, mon enfant, vous qui, sautant à pieds joints par-dessus les difficultés, avez, du premier bond , touché le but que d'autres mettent quelquefois tant d'années à atteindre ,
2t)0 NOTICE.
Cl qui , à lâgc où la jeune fille sait à peine ellemême si elle existe , avez été saluée du nom de poète , je ne vois pas ce qui pourrait vous décourager.,.. . Craignez-vous que le succès ne réponde pas à tous vos travaux? Et quand cela serait, ma chère petite, ne connaissez-vous pas le proverbe qui dit : N'est pas marchand qui
toujours gagne? Le laboureur, pour prix
de ses constantes fatigues, récolte-t-il chaque année une abondante moisson?... L'avocat gagne-t-il toutes les causes qu'il défend?... Le médecin sauve-t-il tous les malades auxquels il prodigue ses soins?... Les mères enfin ne donnent-elles leur lait qu'à des enfans reconnaissans?... Si toutes ces considérations, ma chère Elisa , ne suffisent pas pou» vous engager à reprendre vos travaux , n'oubliez pas , du moins , que l'enthousiasme que votre début a excité dans le monde vous impose l'obligation de justifier, par de nouveaux succès , ceux que vous avez déjà obtenus. En agir autrement serait ingratitude; oui, Elisa, oui, je vous le répète, dussé-je même vous fâcher; mais non, vous êtes trop convaincue de l'intérêt que vous m'inspirez pour prendre en mauvaise part les avis d'un homme qui a reçu tant d'utiles leçons de
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rexpéricncc. Vous seriez doue (comme je vous le disais, mon cnfaul) non seulement ingrate envers la société qui, en vous tendant la main . vous a dit : Soyez la bienvenue parmi nous , chantez, et nous vous applaudirons; mais vous le seriez aussi envers la nature qui ne vous a pas donné un si beau génie pour le laisser inculte Penseriez-vous , par hasard, qu'elle
le jette à la tête du premier venu? vous seriez dans l'erreur, Elisa. N'en a pas qui veut dans les répartitions qu'elle fait çà et là de cette noble faculté de l'âme : tous n'en reçoivent pas une part aussi forte que la vôtre ; la nature a été si prodigue pour vous , qu'on croirait qu'elle a voulu faire un aîné du plus jeune des nourrissons des muses Sortez donc de cette
sombre apathie où vous semblez plongée ; laissez, croyez-moi, ce sérieux à la vieillesse, la lyre sied mieux à votre âge ; elle est , d'ailleurs , si flexible sous vos doigts que je ne sais pas pourquoi vous hésiteriez à la reprendre Mais
mademoiselle ne veut rien faire pour la satisfaction de ceux qui l'aiment et qui seraient si
heureux de ses succès Tenez ^ vous le dirai-
je, mon enfant, je n'entends parler de vous non plus q-ïie si voue étiez morte, et lorsque jo
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VOUS ai écrit pour vous inviter à venir déjeuner^ eh bien ! ne sachant si mon invitation pourrait vous parvenir dans ce monde-ci , j'ai été tenté de vous l'adresser dans l'autre Voyons, coupable défendez-vous maintenant du mieux
que vous pourrez.
— Et cela ne me sera pas bien difficile , docteur, répondit Elisa. .. D'abord, je commencerai par me débarrasser du reproche d'ingratitude qui m'afflige!... Si vous avez été tenté de m'adresser votre invitation dans l'autre monde, moi je serais tentée de croire que vous avez perdu la vue dans celui-ci ; car l'enveloppe qui recouvre mon cœur est si peu compacte qu'il suffit d'un coup d'œil pour voir qu'il n'a pas de place pour \ ingratitude... Et s'il suffit aussi de faire des vers pour prouver ma reconnaissance à ceux dont j'ai reçu un si touchant accueil , je vous dirai, docteur (mais prêtez-moi toute votre attention) , qu'il y a aujourd'hui un an et huit jours que je suis à Paris ; que, sitôt mon arrivée, je me suis occupée de publier une seconde édition de mes poésies que j'ai, comme vous le savez, augmentée de six morceaux, dont deux seulement, à la vérité, ont été faits ici; les autres datent de Nantes... que j'ai fait une tragédie
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en cinq actes, dans l'espace de six mois... que j'en ai fait la moitié d'une autre à laquelle j'ai renoncé, parce qu'il m'est absolument impossible de rien faire d'un sujet que je n'ai pas choisi, et celui-là m'avait été conseillé... J'ai fait aussi quelques petits morceaux qui ont été insérés dans des Revues... Quant aux journaux qui ne publient plus rien de moi , vous saurez, monsieur le baron , que chaque fois que vous y avez trouvé de mes vers, c'est que les journalistes avaient eu l'obligeante politesse de venir me les demander; et, comme je n'ai pas l'habitude de les offrir, lorsque vous n'en trouverez pas , c'est qu'il ne m'a point été adressé de demande; car je puis vous certifier que je n'ai fait essuyer de refus à personne Maintenant, examinons si le sérieux dont vous me conseillez de me défaire dépend du caprice ou d'une cause... Voyons... vous connaissez mon amour pour ma mère, bon monsieur Alibert, vous ne doutez pas de tout ce que je serais capable de faire pour embellir sa vie. . . Eh bien ! sachez donc que depuis que mon digne protecteur, l'excellent M. de Martignac, a quitté le ministère, son successeur m'a retranché le quart de ma pension , et qu'en perdant l'espérance d'assurer le bonheur de la
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meilleure des mères , le sourire a cessé de se poser sur mes lèvres ! ! î
Ici la voix d'Elisa cessa de se faire entendre ! Il y avait eu quelque chose de si solennel dans la manière dont elle avait prononcé cette dernière phrase, que le silence qui succéda semblait ne devoir être interrompu par personne... Qu'il y avait d'éloquence dans cette muette admiration qui se communiquait de cœur à cœur !!!... D'une main s'essuyant les yeux , de l'autre prenant une de celle d'Elisa , le bon docteur la porta à ses lèvres ; l'accusée venait de gagner sa cause...
Déclarée innocente par les larmes de son noble et vertueux accusateur, chacun s'empressa de lui en témoigner sa satisfaction dans des termes qui lui prouvèrent que le cœur des assistans n'était pas resté insensible à sa touchante et candide défense.
Rentrée à la maison , Elisa prit la plume , écrivit les douze vers qui suivent , et les envoya de suite au baron Alibert.
V^ Mercoeur ,
îSée Adcla'ide Aumaîd.
A M. LE BARON ALIBEUT.