SCÈNE III
BOABDIL , IBRAHIM , chef des juges.
BOABDIL
Quoi ! dans ces lieux venez-vous seul , mon père? Les juges convoqués ne vous suivent-ils pas ?
IBRAHIM
Ils viennent ; d'un moment jai devancé leurs pas , Remplissant un devoir que l'équité m'impose ; Qu'à ton courroux ou non ma franchise m'expose, Je viens pour te donner un conseil paternel ; Le veux-tu recevoir ?
Un conseil , et lequel ?
IBRAHIM
Jusques à ce moment j'ignore quels coupables, Pour subir aujourd'hui ses décrets redoutables , Doivent être remis au pouvoir de la loi. Mais tandis que leur sort dépend eucor de toi , Avant que dans ces lieux sur eux ma voix prononce , Quels que soient les forfaits que ce jour nous dénonce , Je dois te rappeler que trop d'injustes coups...
588 BOABDIL
BOABDIL
Arrêtez !.... que veut dire ?.... Eh quoi! prétendez-vous Absoudre un accusé sans connaître sou crime?
IBRAHIM
Tu te méprends , ô roi , sur le soin qui m'anime , Je n'absous pas d'un crime, avant d'en rien savoir : Mais juge, je n'en vois que ce qu'on m'en fait voir; Et quand j'ai condamné sur quelque faux indice, Celui qui le donna répond de l'injustice.
BOABDIL
Osez-vous me traiter de faux accusateur ? Et votre conseil ?
IBRAHIM
Est d'interroger ton cœuf.
Demande-lui , crois-moi , quel est , dans cette cause'^ L'intérêt qu'elle sauve , et celui qu'elle expose ! Et si ton cœur te dit que tout est juste, eh bien ! Aux yeux de Dieu du moins tu ne réponds de rien. Mais....
BOABDIL, furieui.
Ah ! c'en est assez ! je devine , je pense, Quel est dans votre esprit le doute qui m'offense. Vieillard , y songez-vous ? Que tout soit juste ou non , Est- ce à vous, devant moi , d'émettre un tel soupçon ?
IBRAHIM
Oui , c'est à rrloi , mon fils , d'éclairer ta jeunesse.
D'un troupeau de flatteurs environné sans cesse,
Par eux, la vérité ne t'approche jamais.
Tout est bien , tout est beau, quand c'est toi qui le fais :
L'esclave ne peut pas contredire le maître ;
Dans mon zèle hardi , je l'ose seul peut-être.