JANE, HASSAN
JANE
Quoi! plus rien ! J'écoutais : parlez encor, mon pure; J'aime quand TOtre voix ou paisible ou sévère, Comme un son retrouvé des accens de Platon , Explique l'univers à ma jeune raison.
Eveillant tour à tour ma crainte et mon courage, Vous êtes un flambeau dans la nuit de mon âge ,
Et je sens a^ec vous ce que je ne vois pas
Dans le chemin du monde où vous guidez mes pas.
HASSAN
Oui , ma fille, j'ai vu ce monde , ce dédale ;
J'en ai payé bien cher la science fatale ;
De ce qu'il m'en coûtait , à la fin consolé ,
Pour mieux l'apercevoir, je m'en suis reculé.
Alors j'ai vu qu'un fils peut rougir de sa mère ,
Que l'époux s'enrichit d'un présent adultère ,
Que l'homme peut changer vingt masques en un jour,
Qu'on vend impunément sa haine et son amour.
Qu'on osait trafiquer du nom de ses ancêtres ,
Que l'esclave souvent commandait à ses maîtres ,
Et que le courtisan , adroit caméléon.
Tenant prêts dans ses mains l'encens et le poison,
Flattant ou déchirant ce qu'on flatte ou déchire ,
Se tait quand on se tait, rit quand on veut sourire ,
Et, toujours inconstant comme l'est le destin ,
S'en va briser le soir l'idole du matin.
J'ai vu que l'on s'élève à force de bassesse ,
Et j'ai vu le poignard dans la main qui caresse.
JANE
Non 1... ce funeste aspect épouvante mon cœur. Si vous avez dit vrai, mieux vaut cent fois l'erreur. Ah ! si c'est là du monde une image sincère , Mon père, la vertu n'est donc plus sur la terre.
HASSAN
Hélas! comme la honte, elle se cache au jour. Heureux qui sait pourtant lui garder son amour. A ce dieu blasphémé que le sage révère , Heureux qui peut donner son cœur pour sanctuaire.