ACTE I, SCÈNE I
JANE
Comme un pressentiment -votre voix me fait peur ; Je crains de me tromper en croyant au bonheur, En contemplant la vie ainsi qu'un jour de fête.
HASSAN
Trop souvent un ciel pur a couvé la tempête. Ma fille , à vos regards il semble encor serein , Comme il l'est aujourd'hui le sera-t-il demain? Peut-être le malheur vous attend pour victime , Peut-être il n'est qu'un pas entre vous et l'abîme. Que de fois....
, JANE
Ecoutez!... un confus souvenir...
Un songe... (s'il m'avait annoncé l'avenir 1..) Oh ! non... depuis ce temps comme autrefois heureuse, Rien ne m'a rappelé cette pensée affreuse ; Mais... quidoncla réveille?... Elle vient... elle est là... Je la sens... Attendez... un moment... la voilà. Jadis , je n'y crus pas , et maigre ma jeunesse , De m'en épouvanter je n'eus pas la faiblesse. Ce rêve, cet enfant d'un esprit éperdu , Ce sombre souvenir je le croyais perdu. Pourquoi donc maintenant ma mémoire cruelle Est-elle encore, hélas ! horriblement fidèle? C'était quand pour jamais le roi fermant les yeux , Edouard au tombeau rejoignit ses aïeux.
Je dormais ; je crus voir une antique chapelle... D'une expirante voix qui tout à coup m'appelle : Viens , Jane , me dit-on , viens , approche , il est temps , C'est l'heure; au rendez-vous , tu tardes bien long-temps. Dans mon effroi, docile, étonnée et timide, Je marche en écoutant cet accent qui me guide.
C'est Edouard vêtu de la pompe du deuil. Je monte en frémissant les degrés du cercueil. Une majesté sombre est là qui l'environne ; Soudain me découvrant un sceptre, une couronne : Dans ma tombe , pour toi , je les avais cachés , Me dit-il ; prends. Ses bras vers moi se sont penchés. Alors j'ai cru sentir, dans ma frayeur extrême, Se poser sûr mon front comme un froid diadème. Oui, j'eus froid, oui... Je fuis ce temple de la mort. Je m'élance, je vois qui ? Mon père et Gilfort. Un peuple répétant mon nom qu'il vocifère , Me proclame à grands cris reine de l'Angleterre. Mon époux le premier s'incline devant moi. Je m'assieds à la place où fut le dernier roi. Bientôt (à ce penser, mon père , je frissonne) Je cherche , je regarde et ne vois plus de trône ; Seulement il s'élève un immense échafaud. Je vois , je vois briller la hache du bourreau. Je me débats pour fuir l'épouvantable fête, De Gilfort à mes pieds soudain bondit la tête. Je tombe... Un cri de mort est encore entendu... C'était le mien , mon père, et je n'ai plus rien vu. J'avais jusqu'à présent considéré ce songe Comme une vague erreur, un futile mensonge. Ce rêve en mon esprit revenu malgré moi , M'inspire comme un trouble , une espèce d'effroi (i).
(1) Allons , voilà encore du travail inutile ; tout le inonde a fait et fait des songes,.. Et Elisa condamna le sien à ne pas voir le jour.
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES ET EN VERS