‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 65 sur 264 · CLXXVIII MEMOIRES · texte numérisé non relu

CLXXVIII MEMOIRES

tout l'essor à son génie... Quinze jours après, M. de Martignac n'était plus ministre... Elisa éprouva un grand chagrin de la retraite de son noble protecteur. Quoiqu'elle perdît dès lors tout espoir de voir représenter sa tragédie, cela ne l'empêcha pas cependant de mettre tous ses soins à la corriger. Enfin , une lueur d'espérance vint briller à ses yeux; mais elle se dissipa bientôt. Elle avait sollicité et obtenu une lecture au Théâtre-Français ; sa pièce, qu'elle lut elle-même, fut acceptée à l'unanimité par les acteurs, et refusée par M. Taylor (i). Là s'évanouirent tous les songes de gloire d'Elisa. . . Elle continua de travailler et travailla beaucoup , la nécessité l'y forçait ; mais elle travailla sans plaisir... Elle travailla bien, parce qu'elle avait du génie... Son Louis XI seul, sur lequel elle fonda des espérances, apporta quelque adoucissement à son chagrin , mais sans le guérir : il était devenu incurable... Elle tomba malade; les médecins me déclarèrent que si je ne la menais passer toute la belle saison à la campagne , qu'elle était perdue ; il n'y avait point à hésiter. Effrayée des frais dans lesquels ce déplacement obligé allait nous entraîner, madame Récamier, toujours préoccupée de la fâcheuse

(i) Voir sa lecture après sa tragédie.

D ELIS A MERGCEUR. CLXXIX

position d'Elisa, lui conseilla d'adresser, avant notre départ, une demande à M. Guizot, qu'elle la lui ferait remettre par M. et madame Lenormand... Elisa la fit en vers ; elle se trouve dans ce volume. M. Guizot ne fut point insensible au cri poussé par le cœur de ma bonne fille : « Sauvez-moi pour ma mère ! « Il lui envoya 200 fr. , et nous partîmes. L'air de la campagne sembla la ranimer un peu ; mais je crois qu'elle dut le mieux qu'elle éprouva aux preuves d'intérêt qu'elle reçut du Roi et de la Reine (ils lui envoyèrent deux fois de l'argent ) , de madame Récamier et de Victor Hugo (1). Privée du coup d'œil des charmants points de vue de l'endroit que nous habitions, puisqu'elle avait la vue basse, elle s'occupa dans ses promenades, sa pensée ne pouvant rester inactive , à faire des plans. Elle en fit un d'une comédie en un acte

(i) Lorsque Victor Hugo apprit la maladie d'Elisa et la gêue où cette maladie nous jetait, puisqu'elle ne pouvait travailler, il dit à la duchesse d'Abrantès qui lui en parlait : « Mais je puis être utile à mademoiselle Mercœur, madame. Lorsque j'ai résilié ma pension , M. d'Argout m'écrivit qu'il la tiendrait à ma disposition lorsqu'il me plairait de la reprendre , ainsi que ses arrérages; je vais écrire à M. Thiers qu'il donne le tout à cette pauvre jeune fille, je me trouverais bienheureux si je pouvais, par ce moyen , la ramener à la vie. » Mais la pension avait été donnée , et M. Thiers, en considération de ce noble et touchant intérêt de Victor Hugo pour Elisa , ajouta 200 fr. à un secours de 3oo fr. qu'il venait d'accorder pour elle à madame Récamier.

r.LXX^ MEMOIRES

sur Marguorile de Valois; ellu en fit un aussi d'un mélodrame et d'un roman sur Giles de Rez^ maréchal de France, surnommé la Barbe-Bleue, Mais rien ne pouvait éloigner sa tragédie de son souvenir...

Désirant rentrer à Paris absoute de ses fautes, Elisa dit au curé du village qui venait la voir plusieurs fois par jour :

« Voudrez-vous, bon vieillard (il avait quatrevingts ans), entendre demain l'aveu des fautes d'une pauvre jeune fille qui se trouvera heureuse, si die meurt, d'emporter au ciel votre sainte bénédiction , et si elle vit de porter dans le monde ce doux fardeau de grâces?) Puis, s'apercevant de l'effort que je faisais pour repousser mes larmes... « Du courage , ma bonne mère, me dit-elle en me serrant fortement la main, du courage, n'affaiblis pas le mien par les larmes, j'en ai tant besoin pour supporter ridée du désespoir que te causera notre séparation... » L'honnéle curé pleurait à sanglots. Dès qu'il lui eut administré les secours de notre divine religion , je la ramenai à Paris : le souvenir de sa tragédie l'y suivit. Un monsieur, à qui elle en parlait quelques jours après notre arrivée, lui proposa, si elle le voulait, de s'employer pour la faire représenter à la Porte-Saint-Martin.

d'élisa mercobur. clxxxi

« Non, dit-elle, il est trop tard, la moindre émotion me tuerait , et ma pauvre mère a besoin de moi ! car qui prendrait soin de ses

vieux jours si elle venait à Oh! changeons

de conversation , je vous en supplie, dit-elle, celle-ci m'agite beaucoup trop. » Et elle pencha sur mon épaule sa tète brûlante de fièvre ! ! !

« Mais, mademoiselle, songez donc que votre succès vous rendrait la santé; songez au bou/heur d'être couronnée! ! !

— Le Tasse ne le fut qu'après sa mort, ditelle avec un sentiment profond de douleur, si j'ai même destin et que maman me survive, elle m'apportera la couronne. N'est-il pas vrai , ma bonne mère , me dit-elle en s'efforçant de sourire, que tu me l'apporteras, tu me le promets, n'est-ce pas? » Et elle m'embrassa.

Depuis lors Elisa ne cessa de me parler de sa tragédie et du mauvais procédé de M. Taylor à son égard. Un jour qu'elle m'en avait entretenue pendant deux heures , sans qu'il m'eût été possible, quelque effort que je fisse, de détourner un seul instant son attention de ce sujet, elle me dit :

« Si Dieu m'appelle à lui, ma pauvre maman, on fera mille contes sur ma mort; les uns diront que je suis morte de misère, les autres d'à-

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