‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 2)Chapitre 67 sur 264 · CLXXXIV MÉMOIRES · texte numérisé non relu

CLXXXIV MÉMOIRES

qu'elle avait reçu de ses compatriotes lors de son début, m'avait fortement recommandé d'adresser, après sa mort , au maire de la ville de Nantes , pour être déposé dans les archives de cette ville , un volume de ses poésies , au premier feuillet duquel elle m'avait fait promettre de coudre moi-même une mèche de ses cheveux. Elle m'avait recommandé aussi de faire hommage, en son nom, à l'Académie française, d'une copie de sa tragédie : je l'ai fait présenter, comme elle le désirait, par l'un de ses honorables membres , M. Népomucène Lemercier.

Une seule de ses volontés , la plus sainte de toutes , me reste encore à remplir pour que ma

tâche soit achevée la publication de ses

Œuvres!!!

Le temps qui s'est écoulé depuis que cette publication a été annoncée a dû faire croire que j'y avais renoncé, et indisposer par là mes souscripteurs contre moi ; mais qu'ils apprennent que tel est le pouvoir que du fond de sa tombe Elisa n'a cessé d'exercer sur moi depuis qu'elle y est descendue, que ni le temps, ni les maladies, ni les difficultés sans nombre qu'il m'a fallu surmonter pour rassembler et classer les matériaux épars qu'elle m'a laissés , ce qui m'a coûté des peines

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infinies, n'ont pu un seul instant détourner mes regards du but qu'elle m'a désigné en mourant; but que j'aurais atteint depuis long-temps si je n'avais été victime de la mauvaise foi de ceux pour qui le malheur des autres est une bonne fortune, et qui ont exploité le mien à leur profit, et si je n'avais eu à remplir des engagemens antérieurs à ceux pris pour la publication , engagemens contractés avant et pendant la longue et coûteuse maladie de ma fille (i) , et dont il

(i) Parmi les dettes contractées avant la maladie de ma fille, «ne d'elles se trouvait pour une partie du mobilier que nous avait fourni un tapissier lors de notre arrivée à Paris. Il serait à souhaiter que je n'eusse rencontré que des créanciers semblables. Je fus obligée de lui écrire plusieurs fois d'apporter les billets qu'il avait d'Elisa pour qu'il s'y décidât, et lorsque je lui demandai pourquoi il avait tardé si long-temps à venir, il me répondit que j'avais assez de mon chagrin sans qu'il s'empressât de venir l'augmenter par sa présence. « Mais cependant , monsieur, lui dis-je, je vous dois de l'argent, et s'il m'avait été impossible de vous le payer, il aurait bien fallu que vous vinssiez pour reprendre des meubles pour la valeur de la dette... — Moi, en reprendre , me dit-il d'un air tout consterné ; mais vous avez donc bien mauvaise opinion de moi , pour croire que j'aurais été capable de vous dépouiller de meubles qui ont appartenu à votre chère enfant! Lorsque vous pourrez me les payer sans que cela vous gêne, j'en prendrai l'argent ; mais s'il en était autrement, rappelez-vous qu'ils vous appartiennent : je me trouverais trop malheureux d'avoir à me reprocher de vous avoir privée d'objets qui doivent être de saintes reliques pour votre cœur. « J'eus toutes les peines du mondeà l'obliger à prendre l'argent que je lui devais. « Donnez aux plus pressés, nie disait-il, j'attendrai. » Je

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m'eût élé impossible de m'acquitter, quelque grands que fussent mes sacrifices , si les deux médecins qui l'ont soignée n'avaient refusé de mettre un prix aux soins affectueux qu'ils lui ont prodigués (i), et si la cour, pleine d'une douce piété pour mon malheur, ne s'était empressée de venir à mon secours ainsi que M. Guizot (2), M. de Montalivet (5) et une jeune artiste dont tout Paris a admiré le beau talent sur le piano, mademoiselle Mazel , qui , aidée des artistes les

ne pus jamais l'empêcher de déchirer et de brûler un billet qu'Elisa lui avait donné pour couvrir les intérêts. J'ai le bonheur de l'avoir pour souscripteur ; mais j'ai eu la douleur de me voir enlever, par un propriétaire, les meubles que ce digne homme (*) voulait si délicatement me laisser ! ! ! (i) MM. les docteurs Dainac et Casimir Broussais.

(2) M. Guizot me fit remettre par madame Récamier, à la mort d'Elisa, une somme de 3oo fr., afin de m'aider dans les frais des funérailles , et , deux jours avant le décès de cette pauvre petite, il lui avait envoyé 200 fr. par cette digne dame, en lui faisant dire qu'elle ne se chagrinât pas , qu'elle ne songeât qu'à se rétablir ; * qu'il prenait l'engagement d'ajouter chaque année à sa pension une somme semblable. C'est sur la demande de madame Récamier que M. Guizot m'a accordé une pension et la souscription de l'instruction publique.

(3) Lorsque M. de Montalivet vint à mon secours, il s'empressa, sur ma demande, de faire l'acquisition d'un beau meuble gothique que je possédais, et me répondit, à la demande de sous, cription que je lui avais adressée, que la liste civile n'était pas dans l'usage de souscrire à des ouvrages qui n'étaient pas encore publiés; mais qu'il me priait de lui faire savoir lorsque les Œuvre»

CI M. DevilU, tapissier-décorateur, rae Taitbout, 12.

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plus distingués de la capitale , m'a donné deux concerts , qui m'auraient été très productifs si , parmi les placeurs de billets comme parmi les faiseurs de souscriptions , il ne s'était trouvé des gens qui en ont gardé le prix (i).

Enfin Dieu permet que ma tâche s'achève et que je livre au public les preuves du génie de ma fille ; puisse-t-il ne pas punir sa mémoire d'un Vetard qu'il n'a pas dépendu de moi d'em-

de ma fille paraîtraient, qu'il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour m'être utile et pour me prouver tout le cas qu'il faisait du talent d'une jeune rause dont il regrettait, avec tout les amis des lettres , la fin prématurée ! I ! Lors du premier avènement de M. de Montalivet au ministère de l'intérieur, ma fille et moi lui fûmes préseulées par M. Varsaveau , député de Nantes. Dans le courant de la conversation, M. de Montalivet dit à Elisa : « Ou dit , mademoiselle, que M. de Martignac a été bien bon pour vous. — Oui, monsieur le comte , il a été pour moi comme un père. — Je me trouverais bien heureux , dit-il en se retournant vers un jeune homme qui se trouvait placé derrière lui , si moi aussi je pouvais être utile à mademoiselle. » A peine étionsnous de retour à la maison que l'on remit à Elisa un mandat de 3oo fr. de la part du comte de Montalivet.

(i) J'ai pensé être précipitée du haut en bas d'un escalier par une personne qui avait fait une souscription pour moi et dont elle ne m'avait pas i-emis le montant, attendant pour le faire, disait-elle, que la somme fût plus forte, et qui, pour l'augmenter, m'avait demandé des billets de concerts dont elle a aussi gardé le produit. Une amie de cette personne, qui avait probablement besoin d'argent , et qui, pour s'en procurer, avait fait aussi une souscription en mon nom , dont elle avait retiré 3oo fr. , ayant appris que j'en avais été avertie , pour m'empêcher d'y croire , m'écrivit les plus grossières injures.

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pêcher, et qui n'aurait point eu lieu, comme il le voit, si toutes les sommes recueillies en mon nom m'avaient été fidèlement remises (i) ! Mais si de tels empêchements ne lui semblaient pas suffisants pour lui faire excuser ce retard bien long sans doute , s'il devait rendre nulle l'espérance que ma pauvre enfant a emportée au tombeau, et qui a semblé adoucir ses derniers moments , que son héritage mettrait les vieux jours de sa mère à l'abri du besoin ; si ses OEuvres restaient sans succès, que sa tombe aussitôt s'entr'ouvre pour me recevoir, afin que je puisse, par ma présence , consoler sa jeune ombre ; mais que je n'y descende pas sans que mon cœur ait fait retentir son cri de reconnaissance jusqu'aux personnes qui, par leurs nobles bienfaits ou leurs pieuses et douces exhortations , m'ont donné des preuves si touchantes de l'intérêt que leur inspire mon malheur, et qui, par leurs regrets et leurs larmes , ont honoré la mémoire de ma bonne et vertueuse fille ! ! !

V^ Mercœur.

(i) Au nombre des sommes recueillies en mon nom et dont j'ai élé frutrée , une d'elles se montait à 4>ooo fr., produit d'un volume vendu à mon profit , et dont Je n'ai pas reçu un seul denier.

A ELISA MERCOEUR

A ÉLISA MERGŒIUR.

J'ai paisé comme la fltur, j'ai sécLé comme l'Iictbt:

des champa.

OaiTEiTBRiiin {Atala),

Vojci , elle était jeune , aimée ,

Elle aTait uue toIi qui survit à la mort.

MtKCILI!(II DESBO*DBt>ViLIIORe.

En regardant briller la couronne âe rêves ,

Qui de ta pure vie agitait le flambeau ,

Triste , on reconnaissait sur ton front pâle et beau

Une fleur enlevée à de lointaines grèves ;

On n'aimait plus le monde où languissaient tes jours ,

Tes jours chantans, nourris d'une rosée avare ,

Où l'aurore est si froide et \^ soleil si rare I

Où sur ta frêle étoile on s'alarmait toujours.

Lorsqu'au bord des torrens Dieu sema ton enfarrce, Il ne t'y laissa point sans joie et sans défense :

4 A ÉLISA MERCOEUR

Tes longs yeux découvraient , dans le désert des nuits ,

Quelque astre sympathique à tes jeunes ennuis ;

Tu te chantais au ciel, à ta mère bénie,

Qui t'appelait son jour, sa naissante harmonie !

Et le ciel et ta mère et les flots et les monts ,

A tes cris : Aimez-moi ! répondaient : Nous V aimons.

Mais , Péri passagère et vouée à la flamme ,

La cité lumineuse éblouissait ton âme ,

Et, risquant ta faiblesse à d'arides chemins ,

Pour enhardir ton toI , on te battait des mains ;

Croyant qu'il est partout des brises embaumées ,

Tu vins heurter ton cœur à des portes fermées ;

Tu dis long-temps : «C'est moi I je passe... il faut m'ouvrir ! »

La réponse fut lente , et tu \iens d'eu mourir.

L'harmonieux tourment tremblait dans ta parole ,

Mercœur ! Ton premier chant couvait un cri d'adieu :

Ce cri poussé , perdu dans un écho frivole ,

Etait grave pourtant : il s'adressait à Dieu !

Que lui demandais-tu? de l'air libre et des ailes ;

Tu les as ! Nous vois-tu traîner nos pieds sous elles ?

Porter pierre sur pierre à ton doux monument ,

Pour charmer ta jeune ombre en son isolement ?

Pour dire au temps : « Voyez , elle était jeune , aimée;

Elle avait une voix qui survit à la mort ;

Une âme dont la forme est vite consumée;

Un espoir qui s'allume et s'éteint sans remord :

Un soupir, s'il vous plaît , à la poète fille;

Une brise au gazon qui la couvre déjà ;

Une fleur sur son nom qui se cache et qui brille ;

Un regret au roseau que le vent détacha ;

Une larme à sa mère... elle vit^iaprès elle!

Sans pleurer son enfant ne vous éloignez pas :

Ces cyprès verseront, dans leur culte fidèle,

Un chant à votre oreille et de l'ombre à vos pas;

Un soupir! im soupir ! l'horloge s'est trompée,

A EL [SA MERCOEUR

Elle a sonné la mort pour l'heure de l'hymen ; Vierge enfant , quand sa trame au hasard fut'coupée , Elle montait la vie et lui tendait la main. »

Moi, naguère vouée aux troubles des voyages , Posant à peine un pied sur de mouvans rivages, Y cueillant à la hâte un fruit rare , une fleur, Pour prendre un peu d'haleine au relais du malheur, J'écoutai , quand sa voix , à mon cœur parvenue , M'apprit le nom charmant d'une sœur inconnue : Sa voix fraîche et nouvelle , en pen ant l'avenir, Sa voix qui n'avait pas encor de souvenir, Chantait l'hymne de vie et de gloire trempée , Où sa tombe précoce était enveloppée.

J'écoutai sur ma route oii vibrait cette voix , Comme un oiseau qui joue et qui pleure à la fois , Dans les flots de la foule insoucieuse et vaine ; J'embrassai du regard la muse armoricaine. Et je n'entrevis pas sa crédule candeur. Sans plaindre de ses yeux l'ardente profondeur. On épuisait alors 'jclte vivante lyre ; Sa misère voilée on la^liii faisait lire ; Car le monde veut tout quand il daigne écouler, Et quand il a dit : Chante, il faut toujours chanter!

Par d'innocens flatteurs, innocemment déçue ,

L'âme se consumait, victime inaperçue;

Et quand l'oiseau malade à «on toit remontait ,

Sa tête sous son aile et sans graine... il chantait !

Il chantait d'autres sons pour attendrir la foule ,

Cette foule qui cause et qui rit et qui roule;

En vain les sons mêlés de courage et d'effroi

Disaient toujours : « Je souffre et j'attends , sauvez -moi ! »

Je rae pris à l'aimer d'une tendresse amcre ;

A ELISA MERCOEUR

J'assistai , prophétique, aux larmes de sa mère ; Puis a-vec le transport d'une interne frayeur. J'emportai mes enfans plus serrés à mon cœur.

Ce qui résonne en nous de tendresse profonde , Hélas ! n'a pas long-temps son écho dans ce monde ; Mais puisque vers le ciel nous regardons toujours , C'est qu'un bonheur s'y cache et qu'il manque à nos jours

Et quand nos souvenirs gémissent, Il est , dans un frisson sur nous prompt à couler.

Comme des ailes qui frémissent ,

Toujours prêtes à s'envoler !

Dis : n'est-ce pas ainsi , fille mélodieuse ,

Que s'élançait ton cœur pour entraîner tes pas ,

Lorsque ton vol s'ouvrit , plein d'une foi pieuse ,

Appelant l'avenir... qui ne répondit pas ?

Car voici ma prière envoyée à ta tombe.

Oh ! sur le bord de l'urne où s'amassent nos fleurs ,

Viendras- tu pas poser tou âme de colombe,

Pour compter les amis qui t'ont donné des pleurs?

Qu'importe que la voix soit vulgaire ou sublime :

La douleur n'a qu'un cri qui sort du même abîme ;

Et le Christ en mourant n'entendit sur sa croix ,

Que ceux qui lui criaient : « Mon Dieu ! j'aime et je crois !

M""' Mabgeline Desborues-Valmorb.

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