LA GLOIRE ET L INDIGENCE
Ah ! qu'importe Tasile où repose ma tête ! Qu'importe que je rampe, ou je touche le faîte. De la mort quand l airain dit l'instant solennel , Hélas ! soit un peu plus , soit un peu moins d'espace , On a pour sommeiller toujours assez de place ; Qu'importe où vont dormir les restes d'un mortel !
Sans espoir d'un regret je m'éteindrai peut-être !
On osera gémir quand j'aurai cessé d'être :
Une larme s'accorde à qui laisse de l'or....
J'ai déployé ma voile au souffle de la bise :
Eh ! que faire aujourd'hui quand le prisme se brise?
Maintenant près de moi que regarder encor ?
Voir le inonde encenser , renverser un idole ^ Pour prix de ses accens mendier une obole ; Passer comme dans l'ombre, et sans être entendu; Voir lancer l'anathème à tout homme qui pense ; Et, sur son front empreint du sceau de l'indigence , Voir un glaive toujours s'agiter suspendu ! . . .
Que ce glaive , s'il faut, m'épargne ou me déchire ! Mais que jamais , captif , je n'attache ma lyre Au char de la faveur emporté loin de moi. Quel que soit le destin , je le souffre et le brave ! Avec des chaînes d'or en est-on moins esdave ? Analhème plutôt à qui n'ose être soi !
l52 LA GLOIRE ET l'iNDIGENCE.
J'ai vu les dieux du jour qu'adore le vulgaire, Traînant comme un fardeau leur puissance éphémère , Flétris par les soupçons , frères de la grandeur , Ou lassés de poursuivre un frivole mensonge , Désenchantés, pleurant au réveil de leur songe, Demander ce que c'est qu'on appelle bonheur.
Mais qui laisse à ses fils quelque nom sans mémoire Peut aussi demander ce que c'est que la gloire : C'est l'oubli du présent , l'attrait du souvenir j C'est un aspect des cieux que réfléchit notre âme ^ C'est dans le sein des nuits une magique flamme -, C'est un regard divin lancé dans l'avenir.
Inutile sans doute aux yeux de l'ignorance , Laissez-moi cette gloire; elle est mon existence. Dans ce noble désir de l'immortalité , La rouille du repos n'a point rongé mes armes -, Et , soldat attentif au moindre cri d'alarmes , J'ai frappé l'ennemi , j'ai vaincu. ... j'ai chanté i
Du mortel indigent coupable de génie , C'est , hélas ! au tombeau que le crime s'expie -, La pierre du cercueil est son premier autel. Il existe , on l'insulte-, il expire , on le pleure -, Il commence de vivre à cette dernière heure.... Sous la main du trépas il devient immortel.
(Mai 1827.)
ANNIBAL MOURANT
ODE
ANNIBAL MOURANT
ODE
Le >or! me foudroya prés d'atteindre les cieus.
Qui s'élève plus liaut, loinbe aïec plus de bruit! ËLiSi MEnccena.
Le ciel n'a pas voulu , qu'achevant mon dessein , Rome en cendre me vît expirer dans son sein.
[Milhndalc.]
RÊVE d'un cœur bouillant , idole du courage , Gloire , dieu de mon âme ! ai-je assez fait pour toi ? Destin , toi qui veillas sur l'enfant de Carthage , Ton livre inexplicable est-il fermé pour moi ? Touché-je ici, grands dieux ! à l'heure oii tout s'oublie •' Ma tâche sur la terre est-elle enfin remplie? L'avenir saura-t-il mon passage ici-bas ? Ce pied qui du pouvoir osa toucher le faîte
ANNIBAL MOURANT
Sur le sol de l'exil et se traîne et s'arrête ^ Devait-il donc ainsi marquer son dernier pas ?
Quoi ! celui qui tremblait que pour son char rapide Il fût trop peu d'espace en ce vaste univers , Sur ses derniers instans lorsque Rome décide , Serait enfin meurtri par l'empreinte des fers? Annibal courberait le genou comme esclave ? Non ! je l'emporte encor , rivale que je brave ! J'expire sans défense , et meurs en t'échappant. Vainqueur du vent fougueux qui l'agita sans cesse , Pour jeter sur ton front une ombre vengeresse , S'élève malgré toi mon laurier triomphant !
La mort en vain commande , et son muet abîme Vainement sous mes pas s'entr'ouvre dévorant j A ce monde surpris je laisse un nom sublime , Au-delà du Cocyte Alexandre m'attend.
Pardonne , ciel vengeur , à cet orgueil suprême -, Pardonne à ce regard qui tombe sur moi-même. Déjà , siècles futurs , de vos lointaines voix J'entends les sons divins consacrer ma mémoire 5 Je meurs environné de m'ille aspects de gloire , Des flots de souvenirs m'inondent à la fois !
J'ai voulu , j'ai marché -, réalisant naguères De mon âme hardie un songe audacieux >
ANNIBAL MOURANT. 167
Je m'élançai vainqueur loin des routes vulgaires ; Le sort me foudroya près d'atteindre les cieux. Seul j'ai rivalisé le héros du Granique , Et je meurs -, l'avenir , comme un écho magique Qu'une jalouse voix en vain étoufferait , Redira le serment d'une immortelle haine , La rive du Tésin , et Canne . et Trasymène , Redira.... Mais d'où vient tout à coup qu'il se tait?
Dieux ! qu'il n'achève pas I voluptés de Capoue ,
Sommeil de mon courage un instant amolli ,
Lâche et fatal repos quAnnibal désavoue,
Qu'on livre ton image aux serres de l'oubli.
Loin de moi ces instans ! qu'ils meurent pour l'histoire.
Les jours oii de son fils s'éloignant la victoire,
Mon glaive inoccupe fut pesant pour mon bras !
Où m'endormant bercé par un songe frivole ,
Le tonnerre tomba , lancé du Capitole ,
Sur celui qui jadis méprisait ses éclats !
Du joug de son effroi que Rome enfin soit libre ,
Assaz de mes succès l'univers fut rempli ;
Assez j'ai fait pencher l'incertain équilibre ,
Sous un bras de géant maintenant affaibli.
Je meurs, dernier flambeau qui brille sur Carthage,
A ses lâches enfans je ferme le passage
Que m'ont frayé la haine , et l'audace , et l'honneur -,
Carthage aux pieds de Rome ose prier tremblante ,
l58 ANNIBAL MOURANT.
Sa liberté chancelle et pâlit expirante ,
Ma gloire à moQ nom seul demande mon vengeur.
Fille de Tyr^ adieu ! sur le brûlant rivage Où ta main s'appuyait sur le sceptre des mers , Vont descendre bientôt la honte et l'esclavage -, Ton souvenir fuira loin de tes murs déserts. Lâche patrie , adieu ! des nuages de flamme Vont couvrir tes vaisseaux que l'abîme réclame , Qu'attend de tes revers l'inévitable écueil. L'ennemi te foulant sous son char de victoire N'aura plus rien de toi, plus rien !... que ma mémoire A jamais échappée à l'avide cercueil.
Le sommet et l'abîme ! étrange destinée '
Sort funeste et bizarre , où m'auras-tu conduit ?
La terre de ma chute est encore étonnée ;
Qui s'élève plus haut , tombe avec plus de bruit !
Ah ! que chaque sentier qu'a frayé'mon audace
Conserve de mes pas l'ineffaçable trace ,
Semblable au sol noirci quand le foudre est éteint.
Au lieu de vains regrets , la mort veut un sourire -,
La gloire est le seul but où le soldat aspire ,
Qu'importe ce qu'il souffre à celui qui l'atteint î
Dieux d'Amilcar , enfin je comble'ma vengeance . Je redeviens moi-même en ce sublime instant.
ANNIBAL MOURANT. iBq
Le trépas s'approchait , Annibal le devance : Le héros le prévient , quand l'esclave l'attend. A son noble serment , à sa haine fidèle , Rome , ton ennemi pour la rendre immortelle , Ressaisit l'existence au moment de sa mort. Sa poitrine brûlante enferme un souffle à peine.... La vie et le poison luttent dans chaque veine.... Rome ! Carthage ! adieu ! j'expire.. .. libre encor !!!
(Juin 1837.)