LES AVANTAGES D'UNE BONNE ÉDUCATION
ÂGÉE DE 0^•ZE à.NS.
DÉDIÉE A M. DANGUY, SON PETIT MARI Le 1" janvier 1821.
Mon cher petit MAra ,
Je n'aurais jamais osé te dédier mes faibles essais littéraires, si je n'étais persuadée d'avance que tu t'arrêteras moins aux défauts dont fourmille cette petite histoire qu'au sentiment qui me l'a fait écrire.
J'ai voulu peindre deux personnes dont les tendres soins resteront à jamais gravés au fond de mon cœur, et je me flatte que le pinceau de vérité dont je me suis servie te fera reconnaître sans peine, dans madame Angcllo,ma chère maman, et dans M. de Guiani, M. Danguy, mon bon mari.
Les qualités que j'ai données à Herminie n'ont été que pour la rendre plus intéressante, car je suis loin de lui ressembler;
4 HEinilNJE.
mais je ne pouvais la faire sortir imparfaite des mains de deux si sages instituteurs.
Si je n'ai point commence par réclamer ton indulgence , mon cher mari , c'est qu'encouragée par tes bontés continuelles j'ai cru que la lecture de mon Herminie l'offrirait quelque intérêt, et que pour excuser les fautes sans nombre que tu y rencontreras à chaque ligne, tu te dirais : Elisa n'avait que onze ans lorsqu'elle composa ce petit ouvrage , qui fut celui de son cœur et non de son esprit.
Ta petite femme ,
Elisa Mercoeuu.
X ELISA MEUCOELR.
C'est avec le plus grand plaisir , ma chère Elisa , que je reçois la dédicace de Ion petit ouvrage. Il annonce dans son auteur les plus heureuses dispositions ; mais ce qui surtout est préférable selon moi , c'est qu'à travers le voile de ton ingénieuse allégorie ^ on découvre aisément toute la reconnaissance et la bonté de ton cœur. Continue , ma chère amie, de l'appliquer à tes devoirs. L'étude t'offrira des biens solides et durables; ceux de la fortune, au contraire, sont inconstans et périssables comme l'aveugle déesse qui les donne. Ne regrette donc pas ses faveurs et poursuis sans relâche la noble carrière des
vent favorable pour s'embarquer ; mais , après quelques jours d'une heureuse traversée il s'éleva une tempête si horrible que le vaisseau fut heurté et se brisa contre un de ces écueils qui sont auprès de Messine et que l'on nommait autrefois Carybde et Scylla. M. d'Albano périt ainsi que tout l'équipage. La nouvelle de sa mort se répandit bientôt dans Naples, et ne vint pas plutôt frapper les oreilles de son épouse, qu'elle tomba dangereusement malade et ne survécut que de quelques jours à la perte d'un si bon mari. Sentant sa fin approcher, elle fit appeler son frère, M. de Guiani, lui recommanda sa fille , le nomma son tuteur et mourut peu de temps après', regrettée de son frère qui l'avait toujours véritablement aimée. Aussi transmit-il à Herminie toute la tendresse qu'il avait eue pour sa mère.
Dès qu'elle put parler, iî la relira de nourrice et la mit entre les mains d'une dame de ses parentes, qui était supérieure d'un couvent et dont il connaissait le mérite. Madame
IIERMINIE. 9
Angello (c'était le nom de cette aimable religieuse) promit à M. de Guiani de regarder Herminie comme sa fille, et, dès cet instant, lui voua toute la tendresse d'une bonne mère, désirant que cette chère enfant lui en donnât le nom. Pour l'attacher à elle davantage, elle ne voulut pas que d'autres qu'elle prissent soin de cette petite orpheline, et pour cet effet elle la coucha dans sa chambre, afin d'être attentive à ses moindres besoins. M. de Guiani remercia sa parente de l'affection qu'elle témoignait à sa nièce, et, avant de prendre congé de cette femme estimable , il concerta avec elle le plan d'éducation qui convenait à Herminie. Ils décidèrent donc que sa maman lui montrerait à lire et à écrire, et que, dès qu'elle le saurait , son oncle , qui avait fait de très bonnes études, lui enseignerait sa langue maternelle, préférant pour elle les leçons de l'amitié à celles de l'intérêt. Tout étant aiasi arrêté, M. de Guiani et madame A.ngello se séparèrent fort satisfaits l'un de l'autre; lui, de laisser sa nièce sous la direc-
JO IIERMINIE.
tion d'une si sage institutrice, elle , de prouver à son parent qu'il n'avait pas mal j^lacé sa confiance, lorsqu'il l'avait jugée capable de l'élever.
Madame Angello s'occupa d'abord à étudier le caractère d'Herminie, qui lui parut sensible et facile a gouverner ; aussi vit-elle avec plaisir se graver dans le cœur de son élève les bons exemples qu'elle lui mettait constamment sous les yeux. Herminie, dès le berceau, se familiarisa si bien avec la vertu, qu'elle n'eut jamais que de légers reproches à se faire. Dès qu'elle avait fait fâcher sa maman , elle se jetait à ses genoux et la suppliait de si bon cœur de lui pardonner sa faute, que celle-ci le faisait toujours sans beaucoup se faire prier , profitant néanmoins de l'émotion de l'enfant pour lui faire connaître ses torts envers Dieu. Herminie, touchée jusqu'aux larmes de l'indulgence de sa maman, se précipitait dans ses bras et n'en ijortait jamais sans avoir reçu le baiser de réconciliation. Oh ! combien de fois les ca-
resses innocentes de cette pauvre petite ne firent-elles pas regretter à madame Angello de n'être pas sa véritable mère! elle s'en consolait en pensant qu elle lui en servait. Deux années se passèrent de la sorle , sans qu'il arrivât rien de remarquable. Mais madame Angello pensant qu'il était temps que sa fille apprit à lire , distribua les heures de la journée de cette manière : le matin elle lui faisait élever son cœur à Dieu et la menait à la messe avec elle; à la sortie de l'église, elles allaient faire un tour de jardin, afin d'avoir meilleur appétit au déjeuner qu'elles faisaient avec toutes les religieuses, qui voyaient sans jalousie les attentions de leur supérieure pour cette enfant. Cette communauté n'était pas de celles dont la mésintelligence fait la réputation ; jamais la moindre querelle ne troublait l'union qui y régnait. Toutes regardaient madame Angello comme leur mère , et demandaient sans cesse à Dieu qu'il la leur conservât. Herminie ne pouvait manquer ^'être heureuse dans cette maison ,
HFRMINIE.
aussi rétait-cllo. Mais revenons au déjeuner. Dès qu'il était fini, tout le monde allait ensemble au jardin y jouer chacun selon son goût. Après la récréation , les religieuses retournaient à leurs occupations ordinaires, et Ilerminie prenait sa Croix-de-Dieu , que sa bonne maman lui faisait lire. Quinze jours lui suffirent pour connaître ses lettres; elle fit des progrès si rapides , qu'au bout de six mois, elle lisait si bien , que sa maman jugea qu'elle pouvait apprendre à écrire , ce qu'elle fit avec le même succès. Entre ses leçons , elle s'amusait avec ses poupées, goût qu'elle conserva long- temps. Cela ne l'empêchait pas d'aimer beaucoup à lire ; aussi faisait-elle souvent des lectures à madame Angello , qui ne manquait jamais de faire remarquer à Hermiuie ce qu'il y avait de bon. Elle avait eu soin, dans le choix des livres qu'elle avait mis entre les mains de sa pupille . de ne lui en donner que de propres à former son cœur et son jugement. Herminie apprit aussi à travailler; tantôt Vile tricotait, 014 brodait.
IIERMINIE. 10
OU faisait du linge. Jamais elle ne manquait d'offrir ses actions à Dieu. Ce fut dans ces occupations qu'elle atteignit l'âge où M. de Guiani, qui n'avait jamais cessé de l'aller voir au couvent, devait lui montrer l'italien. 11 convint avec la supérieure du jour et de l'heure qu'il lui donnerait, ce qui fut remis au lendemain.
Voilà donc Herminie devenue l'écolière de son oncle , qui ne pouvait s'empêcher d'admirer avec quelle facilité elle saisissait les difficultés de sa langue. Quelle satisfaction pour la bonne madame Angello, qui assistait toujours aux leçons de sa fille , de voir le développement rapide de son esprit et de son jugement !
M. de Guiani lui fit faire en même temps un cours de géographie et d'histoire ; la fable ne fut point oubliée, et tout cela était plutôt un amusement pour elle qu'un travail fatigant, car ses leçons lui paraissaient toujours trop courtes. M. de Guiani , qui découvrait
l6 IlFRMmiE.
Elle ne pouvait retenir ses larmes, lorsqu'elle pensait que, dans quelques années, cette enfant , qui faisait toute sa joie , la quitterait pour toujours. Après l'étude des langues , Herminie se livra aux talens d'agrément; elle apprit la musique , la danse , et le dessin ; elle s'occupa de la sorte, jusqu'à l'âge de seize ans , qui était celui que M. de Guiani avait fixé pour la retirer du couvent. Il savait bien qu'Herminie ne se séparerait point de sa maman sans répandre un torrent de larmes , ce qui arriva comme il l'avait prévu. Pour la consoler, il lui promit qu'elle visiterait souvent celle qui lui avait servi de mère. Madame Angello fut d'avis que , pour habituer Herminie à cette séparation, M. de Guiani la mènerait quelquefois chez lui avant sa sortie du couvent. Un jour, qu'il la conduisait à une fête chez une de ses parentes , une vieille femme , qui se tenait toujours à la porte du couvent , et à qui Herminie avait souvent donné l'aumône, la tira par sa robe à l'instant qu'elle montait en voiture. Her-
HERMINIK. jy
minie, qui avait toujours été susceptible sur la propreté, et qui craignait que les mains noires de la bonne femme ne gâtassent ses habits , la repoussa durement sans lui donner. M. deGiiiani, à qui ce petit mouvement d'humeur n'avait point échappé , ne lui en fit point de reproches et attendit à être de retour au couvent pour lui faire connaître ses torts devant madame Angello. Herminie en convint et ne voulut point attendre davantage pour les réparer. Elle pria sa maman de faire entrer cette bonne vieille au parloir. Madame Angello l'envoya chercher; elle désirait être témoin des excuses d'Herminie. Dès que cette bonne femme parut, Herminie courut à elle et l'embrassa en lui disant : Daignez, ma bonne mère, me pardonner la manière brusque dont je vous ai repoussée ce matin ; et , pour me prouver que vous n*êtes pas insensible à ma prière, acceptez, je vous prie , ce qu'il y a dans cette bourse , pour vous acheter un habillement complet ; et chaque fois que vous le porterez, ditcs-