‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 3)Chapitre 10 sur 45 · II. Il · texte numérisé non relu

II. Il

ï62 LA COMTESSE DE VILLEQUIER.

ton âme a la plume, tu ne te doutais pas que le monstre la traduirait, pour te perdre, en ligne accusatrice.

— La signature est apposée. Youlez-vous bien lire, maintenant, signer comte?

— Donnez.... Il prit les lettres de Françoise pour comparer récriture. On ne peut mieux, maître Cecco. C'est parfait.

— Ah! Diavolo, et l'adresse!

— Eh ! bon Dieu , je l'oubliais aussi. Cecco reprit la plume.

— A messire Adhémar. ... Après?

— De Birague.

— Serait-ce ce jeune gentilhomme de la suite du duc d'Alençon? un ami du signor Bussy?

— Vite , vite , Cecco.

— Si c'est lui , voilà de la tendresse qui ira frapper à bonne porte. Sancta Maria, c'est un bien joli garçon ! Je gage que son pauvre cœur battra vite en recevant cette amoureuse missive.

— Oui , s'il la reçoit. Mais je dois propor-

lionncr le salaire à l'excellence du travail : tenez, prenez cette bourse, maître Cecco. hles-vous satisfait?

— Mille grâces , signor , mille grâces

A votre service.

— Je n'ai pas besoin , je crois de vous recommander le silence?

— Soyez tranquille. Le soin que je prends de moi-même me le recommande assez.

— Adieu , donc.

— Adieu, signor.

Demeuré seul, Villequier reploya toutes les lettres de Françoise , et les renferma dans la petite cassette parfumée, mais il garda sur lui celle que Cecco ^H}nait d'écrire René relut ce billet , ainsi conçu :

« Cher Adhémar ,

Pourquoi faut-il que votre Françoise ait été si long-temps aveugle du cœur? Hélas ! il a profond et douloureux repentir, ce cœur contrit d'avoir vu si tard que c'était vers vous

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qu'il devait aller. Désabusée plus tôt je serais libre encore , libre, ou par l'honneur rangée caplive d'amour sous voire loi chérie. Ah ! si j'ai fait grande faute , subis aussi grande peine; car lui, c'est mon maître, et je le hais bien , lui ; je le hais surtout d'être obligée à feindre l'aimer. Mais la pensée de votre salut m'aide à la contrainte : c'est pour vous seul , mon cher Adhémar , c'est pour éviter à mon amant bien-aimé la fureur et la vengeance de son rival que je me résigne à paraître aux yeux du comte épouse affectionnée et soumise. Ah! me devez bien de l'amour pour me payer de subir le sien, Adhémar. Je vous attends; Marie, ma fidèle suivante , ira ce soir au-devant de vous , à l'heure accoutumée. Venez, ami, venez donner un moment de bonheur à votre Françoise, Je la trouverai bien longue à sonner cette heure lente et chère, ce signal du temps pour vous de venir à moi, pour moi de vous attendre. Je n'existe qu'en votre présence, le savez, ami; c'est avec vous

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qu'ost ma vie : loin de vous , je languis sans mon âme. Oh! venez me la rendre un moment heureuse et fîère de bonheur et d'orgueil d'amour! »

Allons ce n'est pas mal, dit le comte; c'est assez tendre... Mais Cecco a raison ; les lettres de Françoise valent mieux que celleci. Nous autres hommes, nous devons l'avouer, les femmes, quand elles aiment, savent mieux le dire que nous.

Il sortit calme au cœur comme au front.

Le comte se rendit chez la reine-mère qui l'attendait.

— Eh bien ! monsieur de Yillequier ?

— Tout est prêt, madame.

— Quand?

— Ce soir, pendant le concert.... C'est une odieuse tâche !

— Hésiteriez-vous , monsieur le comte?

— Non!... mais c'est horrible !

— Oubliez-vous que les intérêts d'un sujet disparaissent devant ceux d'un roi ? oubliezvous que la récompense donnée par un

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prince remporte toujours sur le service qu'on lui rend?

— Madame ! je me souviens du devoir que j'ai à remplir , et non du loyer qui m'attend.

— Allez donc , et soyez sûr que nous aurons mémoire complète.

Le soir de ce même jour, le malheureux Adhémar, attiré dans un piège, tombait dans l'ombre, frappé de mort par la main du comte de Yillequier , qui , sans remords et sans trouble, enfonça son poignard dans le sein de celui qui avait si généreusement éloigné son épée du cœur de l'assassin de Bussy.

René, après s'être assuré que Tinfortuné' Birague n'existait plus, s'éloigna, et reprit tranquillement son chemin.

Où allait-il ainsi baigné de sang, et le fourreau vide encore de la dague?

Dans l'aile la moins habitée du châleaii de Poitiers , on apercevait une lumière . dont la clarté passait immobile à travers les vitraux d'une haute fenêtre : c'était la lueur de la lampe allumée dans la chambre de la comtesse de Villequier.

Françoise devait, à l'invitation de la reinemère, se rendre ce soir-là dans la grande galerie du château . où la cour allait se ras-

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sembler pour entendre un concert de voix et d'instrumens , musique italienne, à la mode alors comme aujourd'hui.

La comtesse, seule avec Marie, achevait sa toilette. Elle était lente à ses apprêts ; triste et pâle, elle laissait échapper de sa poitrine agitée de longs et fréquens soupirs; sa main interrompait les gestes qu'elle commençait, arrêtée tout à coup comme par une pétrification magique. Ses réponses distraites ne s'accordaient pas aux paroles de Marie, qui, lui touchant le cou en plaçant son collier , s'écria :

— Bon Dieu 1 madame , vous êtes froide comme marbre!... comme vous êtes pâle!

— En effet. . . il y a harmonie entre mou esprit et mon visage... j'ai la figure triste comme la pensée.

— Et qu'avez-vous , madame?

— Besoin de pleurer; et pourtant, je ne me sens pas venir de larmes aux paupières. Ah! Marie, pourquoi faut-il qu'on m'ait fait sortir de la solitude où je vivais si paisible-

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ment heureuse î L'oubli , c'est un bon et solide manteau j)our envelopper l'existence ; malheur au jour où la mienne s'en est dépouillée ! Que d'ennuis et de craintes l'ont vêtue en place!

— Mais, madame, je ne vois pas ce que peut avoir de dangereux pour vous le séjour de la brillante et belle cour de France. L'accueil qu'on vous y fait doit aider, ce me semble , à s'y bien trouver.

— Tu crois , Marie?

— Sans doute; la reine- mère ne vous regarde-t-elle pas comme une fille ? la reine Louise comme une sœur?

— Pauvre Louise de Lorraine ! Oui , elle

m'aime, je le crois, je l'aime bien aussi!

Elle souffre tant ! Marie , c'est un grand malheur que de perdre le cœur de son époux!... et quand on ne peut lui reprendre le sien. . . c'est horrible !

— Mais vous , madame , vous n'avez pas à craindre une telle infortune....

— Oh ! non , grâce au ciel , j'ai gardé Ta-

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niour do René; je mourrais s'il me f allai l joiiidi'e un doute sur sa constance à m'aimer , aux inquiétudes que j'éprouve !

— Mais encore , madame , qui peut causer le trouble qui vous émeut si fortement?...

— Que veux-tu que je te dise, Marie! je le ressens, c'est peut-être folie à moi, vaine frayeur, faiblesse d'esprit... que sais-je!... Mais l'heure s'avance, je crois... achevons enfin cette ennuyeuse et longue toilette... Ah! donne-moi lé bracelet où se trouve le portrait de ma fille... donne. Le comte tarde bien à venir... je voudrais le voir.

Marie lui présenta le bracelet ; Françoise le prit, le regarda long-temps, puis une larme tomba des yeux de la mère sur l'image de la fille.

— Ma Catherine, mon enfant, que n'estu là ! ta douce voix peut-être me soulagerait à l'entendre. Ma fille 1... te reverrai-J€? hélas!.... Allons, Marie, dépêchons-nous!

Elle s'assit. Marie, agenouillée devant elle, tenait un miroir. La comtesse avança la tête

LA COMTESSE DE YiLLEQUlER. l'y!

pour s'y voir , et jeter un dernier coup d'œil sur sa parure. Elle portait sa main à ses cheveux pour les arranger plus artistcment sur son front, soudain elle se soulève de son siège , jette une épouvantable cri d'effroi ; puis retombe renversée, évanouie, sur le dossier du fauteuil.

Une horrible apparition venait de se montrer à elle dans le reflet de la glace : c'était Villequier , teint de sang , un poignard à la main... Rapide comme l'odieuse pensée qui l'entraînait, il s'élance vers Marie, la frappe; elle tombe et meurt avant d'avoir eu le temps d'apercevoir son assassin. Le miroir qu'elle tenait encore s'échappe et se brise en éclats. . . Villequier se retourne ; sa femme est encore évanouie; il lève le bras; elle se réveille... il recule. . . .

— Ah! qu'ai-je vu! c était affreux 1... je rêvais. . . c'était un songe de sang ! Ah ! que vois-je!... la même vision!... le sang!... il y en a davantage. . . d'où vient-il ?. . . comme il coule!... Marie!.,. Dieu! la voilà... Marie.

immobile.... morte aussi.... morte! Qui la tuée... Marie?... Quel rêve atroce... Oh!... le réveil... le réveil... Mon Dieu!

— Tu ne dors pas, comtesse de Villequier. . . tu ne dors pas encore. . . mais tu vas dormir... comme elle... regarde!... il lui tordait le bras.

' — Qui me parle?... c'est une voix de l'enfer! Ah! Villequier! Non... ce n'est pas lui... folle!... il ne lui ressemble pas! Que

disais-je donc! Mais quel est cet

homme?... que me veut-il?... Que viens-tu faire ici?... Réponds-moi donc! Oh ! comme tu es horrible!... tu me fais peur I... Ouil... va-t'en... Villequier! Viens donc!... René! René. . . à moi ! . . . Ah ! René !

Ce fut son dernier mot. Le monstre, c'était lui qu'elle appelait! il l'avait poussée dans le fauteuil. Ce fut assise qu'elle reçut le coup de la mort... La main du meurtrier laissa le poignard dans la blessure de la victime.

Villequier s'éloigna d'un pas. Là , immo-

LA COMTESSE DE VILLEQUIER. l'j'^

bile, pétrifié, froid comme la tombe, il regardait; il vit son crime... il frissonna... ses dents se frappèrent avec bruit. Sa voix poussa un cri étouffé... Il voulut fuir, son pied se heurta contre le cadavre de Marie. Il s'arrêta, subissant lui-même l'horreur de son forfait ; et tout à coup , obéissant malgré lui à l'ordre d'une puissance surnaturelle , poussé par une main invisible et suprême , il s'avance, se courbe, et, vaincu, ploie le genou devant sa victime morte , glacée , et belle encore !

— Oh! Françoise, du haut du ciel, ne maudis pas ton meurtrier ! Vois ton assassin incliner ses remords devant le souvenir de ta vertu ; pardonne 1 Toi qui l'aimas , ne le hais pas!

Et de sa main sanglante , il osa prendre la main que semblait lui présenter la malheureuse comtesse. La mort l'avait roidie lorsqu'elle la tendait en suppliante vers le monstre qui l'égorgeait.

René sentit le froid de cette main le glacer

jusqu'au cœur , et cependant ses lèvres s'en approchèrent... Le bras qu'il soulevait était celui que Françoise venait d'orner du portrait de sa fille. Un regard de Yillequier tomba sur le bracelet... Il se relève, il crie :

— Ma fille , ma fille ! et je suis l'assassin de ta mère ! Malédiction ! Qu'ai-je fait ! ma fille, ma femme!... Ah! mon Dieu , mon Dieu!

Il se roulait à terre... dans le sang... et son poignard était là. . . le lâche !

Et de l'autre côté du château résonnaient sous les voûtes de la grande galerie de doux accords , de tendres accens ; c'était un harmonieux langage de plaisir et d'amour , une suave mélodie , celle du concert commencé. Mais quelque chose de lourd , d'étouffant , pesait dans l'atmosphère; l'inquiétude peinte sur la figure du roi et sur celle de la reinemère s'était communiquée à tous les visages. Catherine était silencieuse, absorbée; Henri s'agitait , ne pouvait tenir en place. Cédant

à son trouble, il appelle, et dit à haute voix :

— Qu'on aille chercher le comte de Villequier , à cette heure , il doit être chez lui ; qu'on lui fasse savoir qu'il ait à venir sur-lechamp , que nous l'attendons.

René était encore à terre, ployé sous l'épouvante de son forfait. Mais au bruit des pas qu'il entendit , il se réveilla comme d'un songe. Il se releva redevenu lui-même, rendu au crime et sorti du remords , il se laissa conduire , sans résistance , jusqu'aux pieds du roi.

En le voyant entrer , toute l'assemblée se sentit froide d'horreur.

— Sire , s'écria-t-il , punissez-moi , si je le mérite , si c'est un crime que de venger son honneur... J'ai lavé le mien du sang d'une indigne épouse qui trahissait mon

amour, son devoir et ses sermens Je

l'ai tuée... mais sa vie me déshonorait. Sire, voyez -vous cette lettre? c'est la preuve de ma honte... de la sienne... je l'ai saisie sur

le corps sanglant d'un odieux rival, sur l'infâme Adhémar de Birague.... je l'ai frappé aussi.... Ouil

A ces mots, le duc d'Alençon fit un mouvement convulsif; Bussy d'Amboise serra la poignée de son glaive.

René présenta au roî un papier froissé : c'était le billet qu'avait écrit Cecco sous la dictée du comte... Henri le prit, le lut; en le lisant, il ressemblait à un spectre. Et d'une voix sourde, cadencée par une violente émotion :

— Monsieur le comte , vous avez sans doute exercé une vengeance cruelle; mais elle était juste et méritée. En frappant une épouse parjure, en immolant votre rival, vous n'avez usé que d'un droit que la loi vous reconnaissait. Yous avez été bien loin , mais pas au-delà du pouvoir légal que vous possédiez, comme époux offensé, d'appliquer vous-même le châtiment à l'injure. L'offense vous absout de la peine. Ne vous croyez pas coupable et déshonoré à nos yeux, et si la

certitude que nous vous regardons toujours comme un bon et dévoué serviteur , peut apporter quelque allégissement à votre souffrance 5 veuillez recevoir de nous sire , comte René de Villequier, cette nouvelle marque de notre royale faveur envers un fidèle sujet, et de notre estime pour sa personne.

Alors Henri, détachant de son cou le collier du grand ordre du Saint-Esprit, le passa d'une main tremblante à celui du comte , qui le reçut humblement agenouillé devant son royal complice. A cette vue , Catherine tressaillit. Louise de Lorraine , qui était restée anéantie en apprenant la mort de la comtesse, se leva, et, terrible, imposante, dit en s'avançant vers le roi , qui la regarda d'un air stupide :

— Que faites-vous , sire? vous le récompensez ! lui 1 Vous souillez cet ordre ,

en le plaçant sur la poitrine d'un infâme assassin !

— Madame, s'écrie le comte épouvanté, madame!... Il recule.

i'jS LA COMTESSE DE VILLEQUIEll.

— Ne parlez pas , malheureux ! n'oulragez pas la mémoire de celle que vous venez de massacrer! mouslre qui la dites parjure, et ne l'avez tuée que parce qu'elle était fidèle et vertueuse ! lâche meurtrier, qui achetez avec sa mort les honneurs qu'elle n'a pas voulu payer pour vous du prix de la honte et du crime! Noble Françoise, lève-toi! du sein de la mort , viens te défendre ! viens accuser à ton tour l'odieux calomniateur , dont la bouche infâme ose insulter sa victime innocente ! viens charger de ta céleste indignation celui qui fut ton époux, que tu adorais , qui t'a sacrifiée à son insatiable ambition , et qui n'abaisse pas dans la poussière son front teint de ton sang. . . qui fume encore !

Villequier y porta involontairement la main. . . il la retira humide, . . il frémit d'une horrible émotion !

Louise de Lorraine se retournant vers mademoiselle Louise de Savonnières, auprès de qui l'amabilité de Hené se montrait as-

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sidiie depuis quelque temps , fut à elle , i'arraeha brusquement de son siège, et la traînant vers le comte immobile :

— Mademoiselle, c'est vous , sans doute , que monsieur de Yillequier destine à remplir la place de la digne et infortunée Françoise de la Marck , c'est sur le bord de sa tombe ouverte que je vous fiance à son assassin. Ayez moins de vertu qu'elle si même fin vous épouvante. Louise de Savonnières , recevez de moi pour époux, et puissiez-vous l'aimer comme il le mérite, le comte René de Villequier , qui vous offre comme encens d'hymen la vapeur du sang de votre rivale.

Et Louise de Lorraine joignit les mains des deux fiancés !

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