‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 3)Chapitre 9 sur 45 · II · texte numérisé non relu

II

KjG LA COMTESSE DE VILLEQUIER.

trahison devait frapper. Henri, ne voyant moyen de s'en défaire que par un assassinat , s'y résout ; la haine d'un roi , comme luimême l'avait dit à madame de Yillequier , est promptement obéie ; les ordres de vengeance d'un monarque sont peul-élre ceux que Ton suit le plus fidèlement. L'arrêt porté contre Bussy ne manqua pas d'exécuteurs. Ce fut ainsi que le complot fut arrêté : des hommes masqués et armés de stylets à la trempe italienne devaient , le soir , l'attendre au sortir du Louvre , se précipiter à la fois sur lui , le saisir , le percer de coups , et députer un d'entre eux pour aller crier au duc d'Alençon : Au secours! on assassine Bussy! afin de l'attirer dans le piège, et de l'envelopper luimême dans la ruine de son favori.

Le moment était pris : la nuit était sombre , nuageuse, propice au crime par son obscurité. Ignorant de son sort, Bussy sortait du Louvre en sifflant quelques notes d'un refrain guerrier. Les assassins s'élancent sur lui; sa bouche se referme sur le cri qu'il allait jeter,

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sa main saisit sa dague ; il recule d'un pas , s*adosse au mur , et se défend. Son bras fait a lui seul ployer ceux des assaillans : ils cèdent d'abord, puis reviennent ; ils ne l'ébranlent pas , ils le heurtent plus fortement ; enfin il crie : A moi , d'Alençon 1 Sa voix de Stentor résonne, et l'écho la roule comme un bruit de tonnerre; des cris lui répondent; on accourt, on accourt armé. Les assassins font à la fois en arrière un mouvement spontané : ils fuient, mais non tous , car un des défenseurs en a renversé un dans son choc contre lui. Les genoux du traître' se sont ployés; le pied du vainqueur est sur sa poitrine , comme celui de Jacob sur le sein de l'ange son céleste adversaire ; la pointe de l'épée vengeresse est près de son cœur , elle y va toucher. . . La lune , dévoilée un instant , passe alors entre deux nuages ; un rayon pâle et clair porte sa lueur sur le visage du meurtrier démasqué en s'agîtant , et se réfléchit dans l'acier brillant de l'épée de son antagoniste deux cris s'entendent :

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— René de Villequier !

— Adhémar de Birague! Malédiction!...

L'épée s^éloigna du cœur.

— Comte de Villequier, dit Adhémar à \oix basse, en s'inclinant vers l'oreille de son ennemi, rendez grâce à l'amour de votre épouse : c'est pour épargner ses pleurs que j'épargne votre sang ! Rendez-lui grâce ; c'est en son nom que je vous fais don de la vie.... Adieu.

René se redressa.

La mort était destinée à arriver au cœur de Bussy portée à la pointe d'un poignard d'assassin. Échappé à ce danger, il succomba plus tard dans un événement semblable d'effet, mais différent de cause.

Amant heureux de la femme de Charles de Chambre, comte de Montsoreau, il écrivit au duc d'Alençon qu'il avait fait tomber dans ses filets la biche du grand-veneur : Montsoreau possédait cette charge. Le duc , riant de cette lettre , la montra au roi. Henri la lui demanda, et l'envoya à son grand-ve-

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neiir. Enflammé de colère et de vengeance à cette lecture , le cOmte de Montsoreau contraignit par la force sa femme à écrire im billet de rendez-vous à l'adresse de son amant. Bussy d'Amboise se rendit au lieu indiqué par la comtesse. 11 y était attendu , non par sa maîtresse, mais par des assassins apostés là par la fureur de son rival. Sa mort était une rude tâche ; le colosse n'était pas facile à renverser : ce ne fut qu'après de longs efforts et une vigoureuse défense , qu'on parvint à lui arracher la vie.

Le lendemain de la scène nocturne jouée devant les murs du Louvre, Villequier fut rendre compte du dénoùment à Henri III , qui l'attendait dans son cabinet. Le visage du roi s'enflamma de colère , puis s'assombrit aussitôt d'un nuage de mécontentement. Il garda le silence pendant quelques minutes, fit plusieurs tours dans son cabinet, la tête baissée sur la poitrine, les bras croisés ; il s'arrêta devant le comte , releva la tète , et dit, en le mesurant des yeux :

— Si j'étais homme à donner dans les rêveries astrologique? de ma mère , je croirais, monsieur de Villequier, que votre étoile étant dominée par le pouvoir d'un astre ennemi , vous vous trouvez maintenant sous l'effet de cette maligne influence; vous ne réussissez en rien.

— Je serais tenté de le croire , sire. Il faut qu'il y ait réellement quelque sort jeté sur moi; car si le succès me fait faute, ce n'est pas manque de précautions ni de bonne volonté. . .

— Ils iront crier partout que j'ai voulu essayer d'un fratricide; que je ne tuais Bussy que pour avoir meilleur marché de mon frère... Ils le diront... Comment, à vous tous, vous n'avez pu en venir à bout... l'assommer...

— Ma foi ! sire , ce n'était pas chose si facile ; il faudra de fameux coups d'épieu , je le jure , pour terrasser un bœuf comme maître Bussy d'Amboise... Si jamais on le couche à terre...

— Et ce jeune homme , si malencontreusement survenu pour vous. .. et pour moi. .. vous le nommez?...

— Adhémar de Birague.

— Birague!... Serait-ce un fils du chancelier ?

— Oui , mais enfant naturel , et fort mal avec son père.

— Tant mieux ! nous n'aurons pas la famille à nous harceler... Ah ça! messirc de Villequier, il s'agit de revirer promptement notre barque : nous l'avons menée bien près de recueil; il nous faut un coup de vent qui la pousse au large. Ce Birague possède un secret dont je vous laisse le soin de le décharger... Vous m'entendez, monsieur le comte?

— ^ire, j'espère prouver bientôt à votre majesté que je sais la comprendre.

— Ne perdez pas de temps , surtout. Par la mort-dieu! René, votre chute de cette nuit nous embarque là dans une méchante affaire! .. Et ce chien de Bussv.... Mais lais-

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sez-moi... il faut que je voie ma mère. Envoyez-moi Du Halde.

Le comte sortit, rêvant au complot que le roi venait de former contre Adhémar; mais l'ajournement de l'exécution était encore décrété par le ciel.

Averti parBussy , le duc d'Alençon, épouvanté, prend la résolution subite de s'éloigner de la cour, suivi de ses plus dévoués serviteurs. Il sort , dès le matin , de Paris , sous le prétexte d'une partie de chasse. Il se sauve; et la nouvelle de sa fuite arrive au Louvre avant qu'on ait eu le temps de la soupçonner. Le roi de Navarre ne tarda pas à briser sa cage et à rejoindre le duc. La guerre se ranime. Catherine, effrayée de la réunion des deux princes , députe vers le Duc pour l'engager à revenir à la cour*: les envoyés échouent dans leur députation.

Enfin , elle fait signer au roi un ordre d'élargissement pour François de Montmorency, maréchal de France , détenu à la Bastille comme coupable ou soupçonné tel , pour

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avoir trempé dans une conspiration contre Henri III , en faveur du duc d'Alençon. La reine-mère le fait venir devant elle , le charge d'aller trouver le prince , et d'user de tout son pouvoir sur son esprit pour le décider à la paix et au retour. Le duc de Montmorency ne put s'empêcher de lui témoigner son étonnement d'être choisi pour une telle commission , et de l'être par elle , qui l'avait fait injustement renfermer à la Bastille, et ne l'avait rendu captif que parce qu'elle avait peur de sa liberté.

— Maréchal , dit Catherine , quand j'oublie ce qui s'est passé , vous ne devez pas avoir plus de mémoire que moi.

— Mais , madame , puis-je , en conscience, engager le Duc à se remettre volontairement au pouvoir de son frère ? n'a-t-on pas assez de fois trompé sa confiance, sans qu'il vienne encore se prendre lui-même aux pièges qu'on lui tend , sans que moi aussi je le trahisse , en l'amenant peut-être à courber, sans la voir, son front sous la hache?

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— Monsieur le duc, ne vous souvient-il plus que je suis sa mère?

Enfin, à force de promesses et de garanties données sur sa royale parole, en faveur du prince , Catherine finit par décider Montmorency à aller trouver le prince.

Son voyage eut l'effet qu en attendait la reine-mère.

Le Duc, vaincu par l'ascendant que le riiaréchal possédait sur lui, consentit à une entrevue avec sa mère. Catherine fut audevant de hri , menant la comtesse de Sauves avec elle. Le prince entièrement subjugué , moitié par l'adresse politique de la reine , et moitié par les charmes de la comtesse, se laissa conduire à son frère. Henri III ne tarda pas à arranger, par l'entremise de Catherine , une nouvelle pacification avec le roi de Navarre, qui s'était jeté dans le Poitou, où il avait rallumé le flambeau de la guerre.

Après la publication de l'édit de cette trêve , et l'acte de soumission effectué par

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les troupes du Béarnais , Henri III projeta un voyage en Poitou , et vint bientôt , suivi de toute sa cour, habiter pour quelque temps la royale demeure du château de Poitiers.

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René et Françoise furent du voyage.

Depuis l'entretien dans le jardin de la reine, Henri avait affecté de ne pas adresser la parole à la comtesse. Il lui parlait cependant, mais des yeux, et ses regards étaient durs et menaçans. Catherine, au contraire, se montrait de jour en jour plus affectueuse , plus intimement expansive auprès de madame de Villequier qui ne recevait qu'avec une

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invincible froideur, qu'elle-même se reprochait comme ingratitude, les marques d'intérêt que lui prodiguait la reine-mère; c'était avec une toute autre disposition qu'elle répondait du cœur à celles de la reine Louise, qui lui avait tenu sa promesse d'amitié fraternelle ; c'était réellement en sœur que l'épouse délaissée aimait sa rivale et en était aimée.

Lorsque le comte lui dit que Catherine l'avait choisie pour être au nombre des dames de la cour destinées à être du voyage de Poitiers , il sembla à Françoise que la bouche de Villequier lui prononçait un arrêt de mort rendu contre elle par la reine-mère. Résignée à sa destinée, elle ne fit aucune objection , et s'occupa aussitôt des apprêts du départ. Une larme acre d'amertume roula sur sa joue brûlante quand Paris disparut à ses yeux dans le lointain de l'horizon ; et lorsque René la conduisit à l'appartement qu'elle devait occuper dans le château de Poitiers, elle se laissa tomber sur un siège , cacha sa

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tête dans ses mains , et se prit a pleurer silencieusement.

Le duc d'Alencon avait suivi son frère. Adhémar et Bussy ne l'avaient pas quitté. Yillequier se souvenait de la tâche de vengeance qu'il avait à remplir ; mais le prince et ses gens étaient sur leurs gardes. D'ailleurs l'assassinat ne pouvait se commettre sans prétexte avoué. Yillequier s'apercevait que le roi ne le regardait plus des mêmes yeux , qu'il évitait de lui donner sa part accoutumée de confidences. Le comte tremblait : il savait bien que sa défaveur ne s'arrêterait pas au dédain de Henri. Il comprenait tout son danger; il fallait le combattre avant de le laisser grandir. Enfin il trouva des armes pour repousser le péril.

Un nouvel entretien avait eu lieu entre Françoise et son redoutable amant. Le roi en quittant la comtesse lui jura une haine implacable. Peu d'heures après celte conversation , la reine-mère , qui se promenait dans les jardins avec quelques seigneurs, appela

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Villequier et causa avec lui à \oix bass(; et long-temps. Le comte, en quittant Catherine, était sombre, agité; quelque chose de terrible se reflétait sur son visage pâle comme la mort; il frémissait d'un frisson d'horreur; il ressemblait à une vision du crime.

Le lendemain matin, un Italien nommé Cecco , attaché à la maison de la reine-mère et venu jadis de Florence à Paris , à l'époque du mariage de Catherine de Médicis, se rendit par un escalier dérobé jusqu'à la porte du cabinet du comte. Villequier vint lui-même ouvrir et referma la porte , que masquait aux regards un immense tableau. Cecco remit au comte une bague de la part de Catherine. René , après quelques mots d'explication , le fit asseoir devant une table où se trouvait tout ce qu'il fallait pour écrire, et fut chercher dans une armoire une petite cassette de bois précieux qu'ouvrait une clef d'or qu'il portait sur lui.

Il l'ouvrit : un doux parfum s'en exhala. Ce qu'elle renfermait c'était un fonds de bon-

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heur, nu Irrsor de vertus et d'amour, de tendres, de longues lettres, aux lignes dictées par une ame suave et pure, celles que la comtesse avait écrites à son époux bien-aimé. Le comte les déploya, les plaça devant Cecco ; puis, tirant de son sein un papier qu'il posa également sur la table , il dit :

— Voici la copie du billet que vous allez écrire. Je pense, signor Cecco, que ces lettres vous suffiront pour imiter l'écriture....

— Que dites-vous , signor comte ; une ligne serait assez pour moi , et je défierais l'œil le plus exercé de remarquer la moindre différence.... Mais avec tout cela, ce sera moins long.

— Vous êtes habile , je le sais , et je ne vous fais pas , croyez-moi , l'injure de douter de votre science....

— J'ai tant exercé dans ma vie ! Si ma tête avait dû être séparée de mon corps pour récompense judiciaire de nion premier faux , signor Jésus , il y a long-temps qu'elle ne tiendrait plus sur mes épaules.

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— Allons 5 maitrc Cecco , encore un chefd'œuvre.

— Voyons... L'ouvrage, ma foi, ne sera pas difficile; voilà l'écriture la plus commode Mais, sancta Maria, signor comte,

la jolie lettre! les délicieuses phrases ! Votre langue française , quand on l'emploie ainsi , peut rivaliser de grâce et de sentiment contre notre langue italienne , même parée de sa douceur et de sa pureté florentine. Il y a là telles pensées qui feraient merveille dans un sonnet de Pétrarque, c.

— Oui, mais de grâce, dépéchez -vous , signor.

— M'y voilà , ce ne sera pas long. . . . Tenez , regardez.

— Brava... Admirable... Attendez, Cecco, écrivez cette phrase au lieu de celle que vous alliez mettre. Elle va bien dans cette place; elle est plus vraie que la mienne, n'est-ce pas.^ Et son doigt se posa sans frissonner sur la phrase qu'il indiquait. Hélas ! pauvre comtesse , quand tu la faisais passer pour lui de

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