LE LIVRE DES FEMMES
PAR MADEMOISELLE ÉLISÀ MERCOEDR, DE NANTES.
Dans une loi , qui pourvoit avec beaucoup de sollicitude à l'éducation des enfans mâles, on trouve une disposition additionnelle , vague et presque dédaigneuse , qui permet d etablir des écoles de filles suivant les besoins des communes : d'où il résulte que , si toutes les communes ont besoin d'avoir des garçons instruits , toutes n'ont pas besoin d'avoir leurs filles instruites, ou, en d'autres termes, que* les besoins de science ne sont pas les mêr#es pour le sexe le plus faible que pour le sexe le plus fort.
Cette disposition, que la presse a laissé passer inaperçue, la presse encore stérilement occupée à chercher la meilleure forme
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de gouvernement , au lieu de chercher à nous faire la meilleure société possible , cette disposition, dis-je, témoigne d'une manière éclatante de l'infériorité où notre civilisation si vantée laisse encore la femme , puisque le législateur daigne à peine prendre souci de son éducation. Pourtant ce qu'il fait est déjà beaucoup; il y a peut-être dans cet article insouciant toute une révolution future au profit des femmes.
C'est une vérité désormais incontestable qu'à mesure que les siècles s'accumulent l'empire de la force aveugle décroit , et qu'en même temps la condition des travailleurs et des femmes s'élève et s'améliore avec une correspondance constante, et qui ne s'est jamais démentie. Étonnez-vous après cela de la touchante pitié que les femmes témoignent aux classes indigentes, unigs avec elles par un lien si intime et si mystérieux, et demandez pourquoi c'est à la femme que le pauvre tend la main avec plus de confiance!
Si la civilisation continue sa marche, si
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l'on doit avoir la mcincî foi dans la stabilité des lois des choses humaines que dans la slabihté des lois de la nature, il est évident que, l'empire de la force sans cesse décroissant, et l'empire de la grâce croissant à proportion , l'homme perdant et la femme gagnant toujours, le temps arrivera où la femme sera parfaitement égale à l'homme , et l'un et l'autre , remplissant des fonctions diverses, j)arce qu'ils ne sont pas semblables, occuperont chacun le premier rang dans le cercle de ces fonctions : à cette élévation du sexe le plus faible correspondra l'élévation des classes qui travaillent. Si quelque chose est clair , c'est que nous sommes en marche vers cet idéal , que l'humanité atteindra ou n'atteindra pas , mais dont elle tend du moins sans cesse à se rapprocher. Si la femme n'est plus esclave , si son maître et seigneur n'a plus sur elle droit de vie et de mort , si elle n'est plus que très rarement battue par son mari , si même le plus souvent elle réussit à usurper le sceptre du ménage , les pro-
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gl^s déjà faits sont un gage infaillible des progrès qui suivront ; mais il en reste encore beaucoup à faire , les chaînes morales qui pèsent sur elle, à défaut de liens matériels, qui sont en partie brisés, sont nombreuses et lourdes ; elle ^ un immense terrain à coiiquérir pied à pied ; il est vrai qu'elle a affaire avec un ennemi de bonne composition , qui finit toujours par céder.
Autrefois on ne connaissait que l'histoire des princes ; depuis quelques années on fait rhistoire des peuples; mais l'histoire des femmes est encore à faire. Sur la scène de l'histoire , où bien peu de femmes apparaissent, et où nous croyons qu'elles ont joué un lôle plus grand qu'on ne pense communément, mais un rôle secr'et et usurpé, ce petit nombre , que le génie plus fort que les obstacles tire de l'obscurité à laquelle son sexe le condamne , est persécuté et comme mis hors la loi par la société, qui n'a pas pour lui une place légale : Jeanne d'Arc est brûlée comme sorcière , madame Roland
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monte à lechafaud, madame de Staël est traquée par toute l'Europe ; ou bien il trou ble un ordre social qui ne l'a point compris dans son sein , en se produisant sous la forme irrégulière des maîtresses royales. La femme du moyen-âge est belle, il est vrai, lorsqu'elle impose de nobles épreuves à son chevalier docile; mais elle est unie à un époux qu'elle n'aime pas. La fille de charité est belle , elle , la vierge-mère de l'orphelin : mais elle n'a pas d'époux.
L'histoire ne présente donc aucune situation où les femmes aient pu se développer librement et complètement; nous croyons que le dix-neuvième siècle ouvre pour elles une nouvelle ère, et que, guidés par madame Roland et par madame de Staël, leurs bataillons marchent à une grande conquête. La preuve en est dans la foule des célébrités féminines de notre siècle qui s'augmente tous les jours , et qui cultive avec gloire toutes les branches de l'activité humaine. Le Livre des Femmes , où chacune de ces celé-
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brités doit fournir son conlingent, est iv premier essai d'émancipation , le premier acte d'une sainte ligue d'un sexe qui commence a sentir sa force contre les hommes qu'il ne craint plus et à qui il prétend tout disputer. C'est ravant-<>arde de l'armée des femmes qui commence le combat.
Une chose digne de remarque, c'est que parmi les œuvres qui composent ce recueil , il n en est pas une où les hommes ne jouent un rôle vil ou odieux. L'un , c'est un jeune fat, qui compromet par son abandon une jeune fille qui l'aimait d'un amour éperdu ; un autre , c'est le jeune époux d'une vieille femme, qui a la lâcheté de se faire aimer par une jeune fille , et la livre à la vengeance de la vieille furie ; un autre répand la désolation et la mort dans une famille par un enlèvement; un autre, pour passer pour brave aux yeux de sa fiancée, arrange un duel avec unjournaHste qui, lâche aussi, veut avoir une affaire d'honneur à bon marché, afin de pouvoir lever la tête parmi ses confrères;
un autre, enfin... mais ceci n*est point une invention noire de ces dames , c'est de l'histoire pure, c'est le comte de Villequier, qui tue sa femme parce qu'elle ne veut pas se prostituer à Henri lïl. Vous voyez que c'est une hostilité déclarée contre les hommes, et qu'aussitôt que la parole leur est donnée , ces dames élèvent la voix pour nous maudire et pour flétrir les noirceurs dont elles sont les victimes.
Parmi ces femmes auteurs ^ et nous ferons observer en passant qu'en dépit de notre galanterie française, notre langue est brutale et n'exprime que des idées mâles, parmi ces femmes en insurrection de talent, nous sommes fiers de compter une Nantaise , mademoiselle Elisa Mercœur , déjà connue par des poésies qui lui ont assigné un rang distingué entre les femmes du dix-neuvième siècle. Sa belle Nouvelle du seizième siècle y la Comtesse de Villequier , le morceau fondamental du premier volume du Livre des Femmes . révèle une autre face de son talent
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jusqu'ici inconnue, une grande puissance dramatique et une vigueur de pens(^e extraordinaire.
La donnée historique était peu de chose ; c'était , sans autre détail , l'atroce lâcheté du comte de Villequier , faible germe qu'une imagination brillante et riche a puissamment fécondé. Il y a dans la nouvelle , comme dans toute nouvelle historique, deux choses , l'histoire et le roman. Le roman et l'histoire se sont admirablement pénétrés et fondus sous la plume de l'auteur, et ont composé un tissu parfait. L'époque est bien comprise, fidèlement représentée, et c'est merveille de voir avec quelle facilité et avec quel art les événemens ont été plies à la fable, et servent à son développement loin de le gêner. Ce que j'admire encore plus , c'est la gravité de style et la force de pensée à laquelle l'auteur s'est élevée dans l'appréciation des faits historiques : n'avais-je pas raison de dire que la femme empiète chaque jour sur le domaine de l'homme,
et se dispose à le chasser de poste en poste?
Pour le roman , c'est une composition vigoureuse et pure , où chaque personnage a sa physionomie propre et vivement caractérisée, où toutes les scènes sont habilement amenées et traitées avec vigueur; c'est un vaste tableau plein de mouvement et de vie , où tout est disposé dans l'ordre le plus artistique possible.
Bien que le style se plie sans efforts à toutes les situations , et que dans sa souplesse infinie, il soit tour à tour élégant, pathétique, sévère, son caractère dominant est la fermeté , l'énergie ; ce n'est pas un style ordinaire de femme ; et sa correction est telle , que l'œil de la critique la plus exercée ne saurait y découvrir une seule tache.
Les bornes d'un article nous forcent de ne parler de cette œuvre qu'en termes généraux ; au reste , analyser une œuvre d'imagination, à notre avis, c'est la flétrir. Pourtant nous voudrions donner une idée de la manière hardie , et en même temps pure et ir-
réprochable de l'auteur ; nous citons le dénoiiment, non pas parce que nous préférons la scène finale aux autres scènes, mais parce que c'est la seule qu'on puisse citer isolément, avec intérêt pour le lecteur : elle est vraiment belle.
« Marie , agenouillée devant elle ( la comtesse de Villequier ) , tenait un miroir. La comtesse avança la tête pour s'y voir , et jeter un dernier coup d'œil sur sa parure. Elle portait sa main à ses cheveux pour les arranger plus artistement sur son front ; soudain elle se soulève de son siège , jette un épouvantable cri d'effroi ; puis retombe renversée , évanouie, sur le dossier du fauteuil.
« Une horrible apparition venait de se montrer à elle dans le reflet de la glace : c'était Villequier, teint de sang , un poignard à la main.... Rapide comme l'odieuse pensée qui fentraînait, il s'élance vers Marie, la frappe ; elle tombe et meurt avant d'avoir eu le temps d'apercevoir son assassin. Le miroir qu'elle tenait encore s'échappe et se
brise (3n éclats.... Villcquicr se reloiune; sa femme est encore évanouie; il lève le bras;
elle se réveille il recule — — Ah! qu'ai-
jevu! c'était affreux!... je rêvais.... c'était un songe de sang! Ah! que vois-je!... la même vision!... le sang!... Il y en a davantage.... d'où vient-il?... comme il coule l Marie!... Dieu! la voilà... Marie... immobile... morte aussi... morie! Qui l'a tuée... Marie?... Quel rêve atroce... Oh!... le réveil... le réveil... Mon Dieu !
— « Tu ne dors pas , comtesse de Villequier... tu ne dors pas encore.... mais tu vas dormir.... comme elle.... regarde!... Il lui tordait le bras.
— < Qui me parle?... c'est une voix de l'enfer! Ah! Yillequier! Non... ce n'est pas lui... folle!... il ne lui ressemble pas! Que disais-je donc!... Mais.... quel est cet homme?... que me veut-il? Que viens-tu faire ici.^.. Réponds-moi donc! Oh! comme tu es horrible!... tu me fais peurî... Oui!...
va-l'cn... Villcquicr! viens donc René!
René. . . à moi. . . Ah ! René !
« Ce fut son dernier mot. Le monstre , c'était lui qu'elle appelait ! il l'avait poussée dans le fauteuil. Ce fut assise qu'elle reçut le coup de la mort. La main du meurtrier laissa le poignard dans la blessure de la victime.
« Yillequier s'éloigna d'un pas. Là , immobile , pétrifié , froid comme la tombe , il regardait; il vit son crime... il frissonna.,. ses dents se frappèrent avec bruit... sa voix poussa un cri étouffé... Il voulut fuir, son pied se heurta contre le cadavre de Marie. Il s'arrêta, subissant lui-même l'horreur de son forfait ; et tout à coup , obéissant malgré lui à l'ordre d'une puissance surnaturelle , poussé par une main invisible et suprême, il s'avance, se courbe, et, vaincu, ploie le genou devant sa victime morte , glacée , et belle encore 1
— « Oh 1 Françoise , du haut du ciel , ne maudis pas ton meurtrier ! Vois ton assassin
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incliner ses remords devant le souvenir de ta vertu ; pardonne ! Toi qui l'aimas , ne le hais pas! Et de sa main sanglante, il osa prendre la main que semblait lui présenter la malheureuse comtesse. La mort l'avait roidie lorsqu'elle la tendait en suppliante vers le monstre qui l'égorgeait.
« René sentit le froid de cette main le glacer jusqu'au cœur, et cependant ses lèvres s'en approchèrent... Le bras qu*il soulevait était celui que Françoise venait d'orner du portrait de sa fille , etc. »
( Extrait du Breton du 2g mai i833. ) Cet article est d'un jeune avocat de Nantes , noramé Henri
RlCHELOT.