CONTE FANTASTIQUE
nÈDik
A IVi\DAME LA MARQUISE DE GÉVAUDAN.
LA. CHATELAIIVE.
Orgueilleux apostats de ce culte ingénu, aux mystères duquel les récits d'une grand mère ou d'une nourrice avaient initié votre ferveur d'enfant; vous, qui ne croyez plus aux génies, aux fées, aux lutins, aux démons familiers,... malheureux incrédules, lisez ceci; car c'est écrit pour vous convaincre. Prenez-vous à réfléchir sérieusement à ces légères vérités; et quand vous
aurez lu, si, honlcux de vous-mêmes, le regret de votre douce croyance et le repentir de votre scepticisme ne vous ramènent pas à la foi de vos premières années... eh bien alors, anathème sur voqs!
D'après ce précepte entièrement philosophique, dans le doute abstiens-toi, les géographes anciens et modernes , n'ayant jamais connu au juste la position du pays où se sont passés les graves événemens que nous allons raconter, ont jugé à propos de ne pas l'indiquer sur la carte. Quoique ce pays n'existe plus, comme beaucoup d'autres lieux que les changemens du globe ont effacés de la terre, cependant tout nous porte à croire qu'il se trouvait dans un coin ignoré d'un cercle d'Allemagne. Nous pensons que quelques barx)nnies ou principautés avaient eu la courtoisie de se fouler un peu entre elles pour lui faire une place , et que depuis qu'il a été emporté ( on ne sait où ni par qui ) , elles se sont remises à l'aise comme auparavant.
Or, dans ce pays, une des plus étranges coutumes à l'usage des femmes était de s'ennuyer pendant l'absence de leurs maris.
Très humblement soumise à cette loi singulière , une jeune et belle châtelaine s'ennuyait de toute son âme dans son vaste manoir , veuf depuis quelques jours de la très chère et très redoutée présence du seigneur suzerain. Un soir, qu'assise dans un grand fauteuil , devant un feu qu'alimentait une moitié d'arbre, elle lisait, â la clarté d'une petite lampe , un chapitre de la merveilleuse et authentique histoire de la princesse Rose d'amour , et de la fée Tubéreuse sa marraine, peu à peu sa pensée quitta la lecture , ses yeux continuèrent à parcourir les pages de vélin que retournait sa main distraite , et tout à coup posant le livre sur la table :
«C'est bien dommage, s'écria-t-elle avec l'accent d'un profond regret , qu'il n'y ait plus de fées comme autrefois ! car s'il y en avait encore , et si j'en avais une pour marraine!...
2ÔU LE DOUBLE AlOi.
— Que lui demanderais-tu , jeune femme?» répondit à Texclamalion de la baronne une douce et noble voix.
A cette réplique inattendue, la pauvre dame frissonna de tout son corps. Cependant elle eut assez de courage pour regarder du côté d'où la voix était venue , et elle vit alors une forme idéale , aérienne , une blanche vision immobile à Fextrémit'é de la chambre.
«Ecoute, poursuivit la fée, je ne suis point ta marraine , mais , invisible protectrice , j'ai veillé sur la vie, je t'ai abritée sous mon aile. C'est moi qui ai guidé tes premiers sentimens , comme ta mère tes premiers pas. J'ai séché dans tes yeux ta première larme de douleur , j'ai recueilli ton premier soupir d'amour , et l'ai porté à qui tu l'envoyais. J'ai mis de touchantes paroles sur tes lèvres , de fraîches pensées dans ton âme , de suaves émotions dans ton sein. Parle, j'ai le pouvoir d'exaucer le vœu le plus cher qui soit au fond de ton cœur. In-
lerroge-loi , compare tes désirs , et dis-moi , comme tu le dirais au ciel dans le secret d'une prière intérieure, dis -moi, jeune femme , de tous les présens de la destinée quel est celui que tu souhaites le plus /l'obtenir. •
— Eh bien , répondit la baronne confiante et rassurée, je dois être mère; douez de bonheur l'enfant que je porte dans mon sein.
— De bonheur !.c. répéta lentement la fée. Il est bien difficile, même à une puissance surnaturelle , de réaliser un pareil vœu. Mais n'importe, il décèle trop de\ertu, de noblesse et de générosité, pour que je néglige aucun moyen de l'accomplir. Adieu, c'est la dernière fois que je revêts une forme à tes yeux. Tu ne me verras i^lus , mais lu me sentiras toujours auprès de toi. Jusqu'à ton dernier jour, mon influence mystérieuse se répandra sur ta vie; mon amilié t'a prise au berceau, elle ne te quittera qu'à la tombe. Adieu. «
Et la blanche vision s'évanouit.
Fidèle à sa promesse , Arnica ( c'est le nom de la fée) se rendit au palais du Destin. Cette divinité au front sévère, au cœur de broijze , était debout sur son trône , la Force , la Nécessité, le Temps et la Mort étaient assis à ses pieds. Là , ayant appris que c'était d'une fille que la jeune baronne devait être mère, la fée sollicita du Destin la permission de choisir elle-même, ou plutôt de faire composer à son gré l'âme qui devait habiter le corps de l'enfant de sa protégée.
L'objet de sa demande lui ayant été accordé , elle prit aussitôt congé du Destin , et se dirigea vers le laboratoire des âmes. Arrivée devant la porte , elle passa dans la serrure une toute petite clef de diamant. La porte colossale tourna silencieusement sur ses gonds d'airain, et la fée entra précédée de l'Expérience qui lui servait de cicérone.
LE LAliORATOIRE.
C'était une salle immense et ténébreuse, malgré la pale et bleuâtre clarté phosphorique que répandaient , çà et là , de légères flammes semblables à celles qui voltigent sur de l'esprit-de-vin embrasé. Sur un grand nombre de fourneaux allumés , étaient placés des creusets, remplis chacun de la substance d'une passion ou d'une qualité de l'âme, et l'alchimiste qui en surveillait la
préparation , était la passion ou la faculté personnifiée , mais privée, par la loi du Destin , de la puissance d'agir par elle-même , et réduite à la condition toute passive, celle de préparer éternellcme^^t l'inépuisable matière contenue dans son creuset. Cependant il était facile de reconnaître le caractère de chaque alchimiste , à Timmobile expression de sa physionomie. D'ailleurs , de fétides exhalaisons, de puantes odeurs, suffoquaient à l'approche du creuset d'une mauvaise passion , tandis que la substance des paisibles ou nobles sentimens embaumait l'air de purs et balsamiques parfums.
Des milliers d'esprits allaient et venaient dans la salle , prenant tantôt dans un creuset, tantôt dans un autre, et remplissant ensuite du mélange de ces doses plus ou moins nombreuses, comme chacune plus ou moins fortes, de petites fioles étiquetées. Chaque fiole étant remplie, contenait l'âme d'un mortel, composée de tels ou tels sentimens ; ces âmes restaient enfermées dans
leur prison de verre jusqu'à ce qu'il plût au Destin , de créer les corps qu'elles devaient habiter. Alors la fiole se brisait, la liqueur réduite en essence par la fermentation , s'échappait en jets de flamme, et la vie intellectuelle allait prendre possession de la vie physique.
L'Expérience prit au hasard trois ou quatre fioles, et les présenta à la fée, qui lut sur les étiquettes :
<t Ame d'un courtisan. Ambition, flatterie, « mensonge , ingratitude . orgueil , hypocri- • sie, envie, égoïsme, ruse, vengeance, etc.
« Ame d'un poète. Mémoire , cnthou- « siasme, amour de la gloire, jalousie, « entêtement , misanthropie , volonté , co- « 1ère , etc.
« Ame d'un usurier. Calcul, avarice, peur, « vol , mensonge , vigilance , égoïsme , envie, « défiance, ruse, ingratitude, etc. »
Œ Assez, poursuivit Amica, en repoussant de la main une quatrième fiole, que lui présenta l'Expérience. Je ne suis pas venue cher-
•2 M) LE DOUBLE MOi.
cher ici une âme déjà composée. J'espère que vous voudrez bien me guider dans mon choix. Vous savez que j'ai promis à la jeune baronne de rendre son enfant heureux. Il faut que je place par conséquent dans l'âme de sa fdle le plus d'élémens de bonheur et de vertu possible.
— Prenez d'abord dans ce creuset, dit l'Expérience en s'arrêtant devant le premier alchimiste ; c'est l'amour filial.
— Oui,, répond Arnica, c'est un noble et digne sentiment, c'est le premier qui s'éveille dans le cœur. Son langage est un doux salut à la vie. Heureux qui fait l'essai de son âme en éprouvant cette calme affection î Passion tout instinctive , elle se suffit à elle-même pour s'enivrer de paisibles joussances ; elle ne saurait être orageuse, car la raison l'approuve et les remords ne pourraient l'atteindre... Du moins les hommes n'ont point créé de loi qui dise à l'enfant : Tu n'aimeras point ta mère.
— Yoici l'ambition.
— Passons à un autre creuset. Il est impossible qu'un être ambitieux approche de ses lèvres la coupe du bonheur. Que lui importent les faveurs de la fortune, les douceurs de l'amour , les présens de l'amitié , si sa chimère est un songe d'honneurs, de puissance ou de gloire? Peut-il jouir d'un seul instant de paix , tant qu'il n*a point atteint l'objet de ses vœux? et même, lorsqu'il le possède, peut-il être satisfait? Non. Il lui semble alors tellement amoindri qu'il n'y retrouve plus aucun des charmes qui l'attiraient de loin ; il le rejette avec dépit, il s'écrie : Ce n'était donc que cela ! Ce qui lui paraissait un monde est alors à peine un atome , et , se retournant alors vers une autre chimère , il recommence à souffrir ses regrets , ses craintes , ses tortures d'espoir ; car l'espérance n'est pour lui qu'un breuvage empoisonné et puis arrive une autre déception... Oui, lorsqu'une fois l'ambition s'est cramponnée au cœur, comme un vau-
'2Ji> LE DOUBLE MOI.
tour à sa proie palpitantes , il faut qu'elle le dévore en entier
— Prenez un peu d'amour-propre : si l'ambition est une arme olFensive, Tamour-propre est un bouclier contre lequel s'émousse plus d'une flèche ennemie lancée par le vice.
— Oui , l'amour-propre est trop souvent confondu bien à tort avec la vanité qui n'en est que l'abus. C'est pour l'âme une sentinelle avancée; elle jette son cri d'alarme, et la vertu se tient sur ses gardes.
— La paresse.
— Ne nous arrêtons pas. La paresse n'est qu'une léthargie continue , une paralysie morale ; c'est une mauvaise conseillère.
— La bienveillance.
— Oui 5 car la bienveillance décèle les vertus de l'âme, comme le parfum qui trahit la présence d'une fleur inaperçue.
— L'égoïsme.
— Allons plus loin : l'égoïste est comme
lavare qui meurt de (aim auprès de son or; il craint de dépenser de son âme , et il se prive, l'insensé, des plus douces jouissances qu'il pourrait obtenir en échange de ses affections.
— La haine.
— Ah ! fi la hideuse ! si elle sied mal au cœur d'un homme, elle est encore plus horrible dans celui d'une femme l
— La mémoire.
— La mémoire , répéta la fée en s'arrêtant devant ce creuset, c'est une lampe divine allumée dans la nuit du passé ; sans cette faculté magique , la vie de l'homme se bornerait à l'instant présent , et un moment ne suffit pas pour mûrir les fruits de l'esprit ou du cœur. La mémoire est l'œil de l'âme ; c'est un miroir placé en face du temps , et qui garde l'image de ce qu'il réfléchit. Sans doute elle est terrible et douloureuse, quand elle évoque le fantôme d'un crime ou celui d'un malheur; mais qu'elle est douce et consolante loi'squ'elle fait apparaître aux regards
de la pensée de frais souvenirs d'enfance, de patrie ou d'amour! Ah ! si le coupable, avant son forfait, pouvait songer à elle, s'il pouvait pressentir combien seront accablantes à entendre les paroles vengeresses qu'elle doit prononcer en lui rappelant sa faute..., par pitié pour lui-même, ne repousserait-il pas le crime ? ne se rejetterait-il pas en arrière pour ressaisir l'innocence qui fuit?
— La vengeance.
— C'est la fille de la haine , plus odieuse encore que sa mère ! Sa joie ressemble à celle du tigre affamé , frémissant d'allégresse à la vue de sa victime.
— L'amitié.
— Je n'en saurais prendre une dose trop forte. C'est une si douce passion; si profitable au cœur ! On dirait que le temps lui donne ce qu'il ravit aux autres sentimens, qu'il ne les appauvrit que pour l'enrichir. L'amitié est une plante vivace , dont les fruits
LE DOUBLE MOi. 2l\}
sont plus savoureux encore aux lèvres d'un vieillard qu'à celles d'un adolescent.
— L'amour.
— Un moment , dit la fée , je ne sais trop si je dois puiser dans ce creuset. Combien de maux dont l'amour seul est la source n'accablent-ils pas l'univers! Passion reine et despote, ne soumet-elle pas toutes les autres à son pouvoir tyrannique ? Sa voix ne commande pas inobéie , et elle a tant de fois ordonné le crime !
— Elle a souvent aussi réveillé la vertu endormie , ranimé le courage expirant , fécondé le génie, et rempli des plus nobles et douces émotions le vide d'une âme incomplète avant de la connaître. L'amour est ce qui embaume la vie de ses plus suaves parfums , et la colore de ses plus vives couleurs.
— Eh bien ! mettons de l'amour.
- La prudence.
— Il est nécessaire d'en prendre après avoir puisé au creuset de l'amour. C'est un