‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de Nantes (volume 3)Chapitre 28 sur 45 · II · texte numérisé non relu

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55/f NOTICE SUR LE DOUBLE MOL

le moyen dont ma mère s'avisa pour m'en corriger. Un jour, que j'étais de fort mauvaise humeur detre obligée de quitter ma poupée pour aller à table , elle me demanda lequel je préférais , ou de jouer ou de dîner, — Jouer, répondis-je sans hésiter. Eh bien ! me dit ma mère , à partir de ce moment, tu pourras jouer tant que tu voudras , on ne te dérangera plus pour manger. On se persuadera facilement de la joie que j'éprouvai d'une telle permission. Mais hélas! mon bonheur fut de courte durée, cela devait être; Fennui me prit juste au moment où la faim se fit sentir. Alors , je demandai pardon et à dîner; on m'en donna, mais n.on sans me faire observer que les occupations de la vie étant très variées, il était presque impossible de faire toujours la même chose sans que le dégoût s'en mêlât. Cette leçon m'est toujours restée présente]; et ce fut elle qui fit naître à Elisa la pensée pour corriger Lénida de lui

composer un double.

Veuve Mercœur ,

Née Adélaïde Aumand«

FULBERTINE,

NOIJVELEE.

FULBERTINE.

Savez-vous bien, Fulbertine, qu'il y a dans vos yeux de séduisans regards ? un sourire enchanteur sur vos lèvres? une douce et fraîche nuance de rose sur vos joues veloutées? Cette robe vous sied à ravir; cette façon de corsage vous donne une tournure sylphidienne : vous êtes admirable ce soir. Oh ! vous plairez, soyez-en sûre... Attendez; écartez un peu cette boucle , n'en voilez pas ce front si pur, n'en cachez pas cet œil si beau.

358 FULBERTINE.

Est-ce bien vrai ce que vous dites là , complaisante psyché qui reflétez Fulbertine toute parée pour le bal ? Elle n'ose partir que vous ne lui ayez dit : Tout est bien comme cela , vous pouvez aller.. . Elle attend votre dernier mot; doit-elle aller?...

Oui, répondez-vous dans votre courtoisie, glace qui avez un si doux langage pour causer avec une jeune fille , et qui peut-être n'auriez que de tristes paroles pour répondre aux questions d'une grand'mère. Que vous êtes flatteuse !... Mais qui dit flatterie dit souvent mensonge. Voyons, soyez vraie maintenant; n'avez-vous pas menti?

Il faut être juste , si le miroir consulté par Fulbertine de Lucé exagérait un peu les louanges qu'il lui donnait , il y avait cependant une assez forte dose de vérité dans les complimens qu'il lui adressait avec h-*, plus gracieuse politesse. Les glaces en disent quelquefois beaucoup plus et en pensent beaucoup moins que la psyché dans laquelle ma-

fulbï:rtine. jSc)

demoiselle de Lucé jeta un dernier regard avant de partir pour le bal.

— «Comment me trouvez-vous? demandât-elle en se retournant vers sa tante , la vieille madame de Causin dont la toilette était achevée depuis une heure.

— Belle comme un ange , répondit la tante en extase d'orgueil devant la beauté de sa nièce; n'est-ce pas, Marguerite?

— Sans doute , mademoiselle est charmante.

— Vous trouvez? répliqua la coquette.

— Si je le trouve ! Tu es bien tous les jours ; mais ce soir tu as un redoublement de grâce et de fraîcheur. . . Tu es trop jolie , en vérité ! Embrasse-moi , ma chérie.

— Prenez donc garde , ma tante ; vous froissez mes manches.

— Mon Dieu! mon Dieu! aussi pourquoi me rends-tu si fière de toi , enfant ; c'est ta faute. Mais voilà le mal réparé , il n'y paraît plus.

FULBERTINE.

— Madame, dit Julien en entratit, les chcveaux sont mis.

— C'est bien. Es-tu prête, Fulbertino?

— Je crois que oui, ma tante... Ah 1 mon bouquet... Marguerite, où lavez-vous mis?

— Le voici, mademoiselle. Attendez; penchez-vous un peu , que je place ime épingle pour fixer ce nœud de ruban qui se balance trop.

— Voyons , dit Fulbertine en courant vers la glace; oui , c'est mieux ainsi. Eh bien! ma tante , partons maintenant. Julien , prenez les manteaux; n'oubliez pas ma musique... Grand Dieu! déjà neuf heures!... vite, vite!

Les chevaux ne trahirent pas l'impatience de la jeune fille.

— Madame de Causin , mademoiselle de Lucé 5 prononça à voix solennelle le valet de chambre de la vicomtesse d'Arcy. »

Les salons étaient pleins. La musique allait précéder la danse : il y avait concert instrumental et vocal, et mademoiselle de Lucé devait chanter. Le concert commença par un

FULBERTINE. .)ni

duo de harpe et de cor. L'oreille fit aller doucement au cœur cette harmonie écossaise. Une dame se plaça ensuite auprès du pianiste accompagnateur; elle chanta, mais sa voix au mince filet , à l'expression commune , fit regretter que le duo qui avait précédé n'eût pas été plus long.

— tll est heureux pour cette dame qu'elle ait chanté avant toi; car, après t'avoir entendue , je doute fort qu'on Teût écoutée , » dit tout bas madame de Causin en se penchant vers Toreille de Fulbertine , enhardie par le peu de succès de la chanteuse et charmée de faire entendre sa belle voix après d'aussi maigres accens.

La vicomtesse vint la chercher pour la conduire au piano.

— « Surtout n'ayez pas peur , lui dit-elle.

— Peur ! Ce que je viens d'entendre m'a donné du courage , répondit mademoiselle de Lucé avec un demi-sourire tant soit peu ironique. Comment avez-vous pu faire chan-

3655 FULBEKTINE.

ter cette dame , vous , musicienne comme vous Ictes?

— Que voulez-vous , ma chère amie , ajouta la vicomtesse ; il y a des personnes qui aiment ce genre de voix. D'ailleurs cette dame n'est pas riche; elle désirerait trouver des élèves, et j'ai pensé qu'il lui serait utile de se faire entendre chez moi.

— Vous êtes si obligeante ! Mais , tenez , c'est dommage que vous ayez été aussi bonne ce soir.

— Ne dites pas cela, Fulbertine; car vous êtes méchante en le disant, et je veux que vous soyez douce, moi. »

Fulbertine chanta , on l'applaudit ; elle le méritait. Il lui manquait sans doute encore beaucoup du côté de la méthode; mais la nature lui avait donné une voix brillante dont la souplesse s'accommodait de presque toutes les intonations.

A peine fut-elle retournée en triomphatrice s'asseoir auprès de sa tante, qu'une jeune personne, placée non loin de ces dames, se

FULBERTINE. 363

leva et, venant à elle , lui prit la main en lui disant :

— « Mon Dieu ! mademoiselle , que vous m*avez fait de plaisir ! que je vous remercie d'avoir chanté! Si j'avais douté de la vérité des éloges qu'avant de vous connaître j'avais entendu faire de votre voix, je serais maintenant tout-à-fait convaincue que vous les méritez; mais j'y ai cru, et je suis heureuse de ne m'étre pas trompée.

— Mille fois trop bonne, mademoiselle,»

répliqua froidement Fulbertine, à qui , malgré son orgueil , cet éloge déplut dans la bouche qui le prononçait; car derrière elle on avait causé de la tranquille physionomie , de la simple parure et des manières aimables de mademoiselle Mathilde Aubry; c'est le nom de la jeune personne qui venait de la complimenter. Et malgré son joli visage, sa tournure élégante, nous devons l'avouer, mademoiselle de Lucé ne se plaisait pas beaucoup à écouter l'apologie d'une autre femme.

564 FULBEKTINE.

On exécuta un quatuor instrumental ; et lorsqu'il fut achevé, madame d'Arcy, traversant le salon , s'approcha de mademoiselle Aubry qui se leva et se rendit au piano.

— « Ah î dit Fulbertine à sa tante , elle va chanter aussi ! Je ne sais pas pourquoi , mais je n'ai pas une grande idée...

— Ni moi non plus, répondit la vieille tante, je ne...

Un chut prolongé qui lentement roula dans l'espace vint imposer silence à tous les auditeurs. Les touches du piano heurtées par une main hardie, les cordes émues rendirent majestueusement de graves et purs accords. Des sons ravissans, magiques , s'échappèrent des lèvres de Mathilde qui, triomphant sans eiFort des plus étonnantes difTicullés , emporta d'assaut tous les suffrages de l'assemblée.

Lorsqu'elle eut fini son morceau, on se leva, on l'entoura, on la combla de justes louanges. Deux personnes seules hésitèrent à s'avancer vers elle , et balbutièrent gauche-

FULBERTINE. 565

ment un compliment moins utile à celle qui le recevait que nécessaire pour celles qui le faisaient , car il y avait là des yeux observateurs , il ne fallait pas se distinguer des autres : ces deux personnes se nommaient de Causin et de Lucé.

Hélas! oui, Fulbertine n'était pas contente; sa physionomie s'était singulièrement assombrie tandis que mademoiselle Aubry chantait. Son front ne se dérida pas de toute la soirée, même pendant la danse, oii, par bonheur, elle fut très exactement invitée. C'eût été trop de contre-temps à la fois si , après avoir entendu Mathilde , il lui eût fallu tapisser le salon d'une oubliée de plus.

Elle dansa tout ce qui fut dansé , contredanses , galops et valses. Mais quel fut le sujet de la conversation qu'eurent avec elle presque tous ses danseurs ? Devinez : la belle voix, le gi^and talent musical, la modestie de madenivoiselle Aubry. Quel ennui d'écouter cela ! Il fallait pourtant répondre Oui ; il n'y avait pas moyen de dire Non ; enfin en di-

366 FULBERTINE.

sant : Oui , on pouvait au moins glisser un mais : c'est ce qu'on fit le plus adroitement possible.

— « Sans doute , monsieur, mademoiselle Aubry chante à merveille , sa méthode est , je crois , excellente ; mais il me semble que sa voix manque un peu de souplesse dans les hauts. Elle a les sons graves fort beaux; mais les sons légers ne lui paraissent pas être aussi faciles à rendre. Tenez, cette dame qui a chanté d'abord. . . comment la nommez-vous monsieur?

— Madame Blondel.

— Eh bien! madame Blondel a la voix plus flexible.

— Cependant, mademoiselle, je ne pense pas qu'on puisse établir de comparaison entre ces dames. Je ne dis pas que madame Blondel chante mal; mais combien mademoiselle Aubry l'emporte! Quelle âme ! quelle pureté de chant! quelle noblesse d'expression! C'est peut-être une des plus belles voix qu'on puisse entendre, et l'une

FULBERTINE. ^67

des meilleures musiciennes que l'on puisse trouver. Est-ce la première fois que vous l'entendez, mademoiselle?

— Oui, monsieur.

— Vous deviez la connaître de réputation, on ne parle que d'elle.

— Je suis honteuse de mon ignorance , mais jusqua ce soir son nom m'était inconnu.

— Plus vous Tentendrez, mademoiselle, plus vous l'apprécierez.

— Monsieur c'est à notre tour... une trénis. »

Le bal finit; madame de Causin et sa nièce rentrèrent chez elles de fort mauvaise humeur.

— «Que veux-tu, ma pauvre amie, il faut bien se consoler d'une injustice; tu as déjà obtenu dans le monde d'assez brillans succès pour supporter le petit revers de ce soir ; et puis , ce n*en est pas un ; on t'a beaucoup applaudie.

7,58 l-ULBERTINE.

— Mademoiselle Aubry a été beaucoup plus applaudie que moi, objecta Fulbertine avec un gros soupir.

— Par ses connaissances, probablement.

Mais, tiens, pendant que tu dansais, plusieurs personnes se sont approchées de moi et m'ont fait le plus grand .éloge de ton talent.

^ C'est possible , mais cela n'était dit qu'à votre oreille, tandis que cette petite Mathilde, c'était tout haut qu'on la louait. Quel engouement! c'était vraiment une folie.

Croiriez-vous , ma tante, que tous mes danseurs n'ont trouvé rien de mieux à me dire que de me parler d'elle ? Peut-on avoir assez peu de monde pour n'entretenir une femme que des louanges d'une autre !

— C'est manquer d'usage à un point!...

11 faut les plaindre plutôt que de les blâmer, et laisser ces messieurs pour ce qu'ils sont , d'ennuyeux personnages.

— Très ennuyeux, je vous le jure, ma

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tante. Enfin , il n'y a pas jusqu'à M. Adolphe , qui n'ait fait écho pour m'étourdir.

— M. Adolphe , ce n'est pas possible !

— Mon Dieu! oui, ma tante, lui aussi! Je ne sais pas même s'il n'a pas renchéri sur les autres.

— Il voulait sans doute te faire enrager.

— Oh! alors, il a parfaitement réussi.

— C'est moi qui me charge de le gronder,

— Non , je v<fus en prie , ne lui dites rien; il pourrait croire que je suis...

— Quoi donc?

— Tenez, ma bonne tante, n'en parlons plus. Déshabillons -nous plutôt... Marguerite! »

Mademoiselle de Lucé se fit déshabiller devant la même glace qui lui avait dit de si aimables choses , lorsqu'elle était partie pour le bal; mais la capricieuse psyché , qui avait de l'humeur aussi , elle , lui dit alors :

— « Yous n'étiez pas bien coiffée ce soir, Fulbertine, ce n'était pas votre jour de beauté. J'ai un conseil d'amie à vous donner.

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