II
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Reprenez votre ancienne couturière; cette robe-ci ne vous va pas , à beaucoup près , aussi bien que celle que vous avez portée l'autre jour ; vous savez ? celle que vous aviez au bal de la baronne , où Ton a tant admiré votre voix, où l'on vous a trouvée si jolie! »
Fulbertine est au lit. Pendant qu elle dort, causons un peu, nous qui ne dormons pas. Mais parlons bas , car si ses yeux feignaient le sommeil , malheur a nou»!
Voyons , que pensez-vous du caractère de mademoiselle de Lucé ? Qu'elle est méchante, orgueilleuse et jalouse. Méchante? non; jalouse? peut-être ; orgueilleuse? par accident. Nous la connaissons mieux que vous , qui ne la jugez que par le masque. Nous qui sommes d'anciennes connaissances de son cœur, nous allons vous dire ce qu'il est.
La nature avait donné à Fulbertine de Lucé un esprit souple, un jugement développé 5 une âme simple et douce. Malheureusement pour elle, elle n'était encore qu'une enfant , une jolie , spirituelle et naïve
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petite fille, lorsqu'elle perdit sa mère. Son père 5 officier supérieur, obligé de suivre son régiment, remit le soin de son éducation à l'amitié de sa sœur , madame de Causin.
Madame de Causin était veuve, déjà âgée, et n'avait jamais eu d'enfant. Elle avait passé une partie de sa vie à demander au ciel de lui accorder un héritier, et le reste à regretter de n'avoir pas été exaucée dans ce vœu le plus fort , le plus constant de son âme. Elle voulait être mère , pour ne remplir que la tâche la plus facile de la maternité : celle d'aimer, de caresser, de louer, d'embellir, d'adoniser son enfant ; mais elle n'aurait pas voulu s'acquitter de la tâche la plus sacrée, la plus noble, la plus généreuse à remplir : celle d'éclairer l'obscure raison d'un enfant, de lui montrer ses devoirs, de le reprendre sur ses défauts , de le récompenser du bien comme de le punir du mal; enfin, de le conduire au bonheur en le faisant passer par la vertu,
La colère rend malade , le dépit fait pleurer ; peut-on faire souffrir et pleurer les en-
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fans! disait madame de Causin. Pauvres chères créatures! pourquoi les rendre malheureuses? .11 n'y a dans la vie que trop de sujets de larmes! Ah! que du moins on les éj^argne tant qu'on le peut aux yeux d'un enfant. Que son malin lui soit embelli; et quand son sort lui appartiendra, si le midi et le soir lui sont orageux ou glacés, qu'il puisse se rappeler que le ciel était pur , que la terre avait des fleurs à l'aurore de son existence. Oui , ceux à qui la nature ou le hasard a confié la destinée d'un enfant sont coupables des chagrins qu'il éprouve. Il est si facile de composer du bonheur pour les premières années des autres! La vie n'est point encore amère; il faut si peu pour qu'elle soit douce!
Tel était son système sur les devoirs de la maternité , quand elle fut chargée d'élever la fille de son cher Fulbert de Lucé. Elle mit alors en pratique, dans toute l'étendue d'application dont ils étaient susceptibles, ses principes erronés , et plus que cela dan-
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geieiix. Elle ne conlraignit en rien les désirs de sa nièce , l'approuva sur toute chose , bonne ou mauvaise, se mit à genoux devant tous ses caprices, défendit à ses gens, sous peine d'être chassés , d'être assez hardis pour contrarier mademoiselle ou refuser de lui obéir. Et elle réussit, à l'aide de toutes ses petites concessions , à faire de Fulbertine un véritable despote.
Il y avait heureusement dans l'esprit de la jeune fille de l'émulation et l'amour de l'étude. Elle apprit , parce qu'elle voulait apprendre, pour être louée de ses progrès, pour dépasser ses amies , pour faire admirer partout ses talens. Si elle avait voulu ne rien savoir , on l'eût laissée libre de rester dans son ignorance. L'étude la fatigue , aurait dit sa tante, je ne veux pas détruire sa santé! D'ailleurs, ma nièce est jolie , elle est riche ; qu'a-t-elle besoin de se casser la tête? Yoilà certainement ce qu'eût répondu , pour sa justification, la trop faible madame de Causiii , qui n'eût pas songe qu'un accident peut
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rendre laide , qu'on le devient par Tinévitablc effet du temps , et que , riche la veille, on peut se trouver pauvre le lendemain.
Qu'était-il résulté de tout cela ? que Ful- Lertine ayant de la fortune , de la beauté et des talens, s'était facilement imaginé qu'elle pouvait se passer de toute autre chose. Habituée à l'adulation continue de sa tante , à la flatterie qu'on prodigue dans le monde avec tant de facilité à ceux qui ne demandent pas autre chose , elle s'était persuadée que toute volonté devait s'incliner devant la sienne; que partout où elle paraissait elle devait être au premier rang , et qu'elle seule avait la permission d'être belle et de bien chanter. S'avisait- on maladroitement de prétendre qu'une autre femme était jolie? vite elle la détestait. Une autre femme avaitelle une belle voix , était-elle bonne musicienne? Il était sur-le-champ décidé qu'elle ne pourrait jamais la souffrir, qu'elle lui déplairait à la mort dans tous les endroits où elle la rencontrerait. Aussi arréta-t-elle bien
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( dans son esprit seulement ) qu'elle aurait pour Mathilde une haine invincible , et que jamais elle ne chanterait en même temps que mademoiselle Aubry. Elle appuya fortement cette résolution de la pensée que M. Adolphe de Norville lui avait aussi, lui, parlé avantageusement de sa mélodieuse rivale. Or, vous avez peut-être deviné qu'elle aimait ce M. Adolphe. Si cela est, vous avez pensé juste; Fulbertine l'aimait , et depuis quelques mois on avait dit souvent dans le monde qu'il était très probable que mademoiselle de Lucé serait un jour madame de Norville.
Les réunions de la vicomtesse avaient lieu tous les mardis, et la soirée commençait toujours par un concert. Deux jours après le bal où nous avons assisté , madame d'Arcy vint rendre visite à madame de Causin. Elle parla , sans mauvais dessein , du talent de Mathilde, après avoir d'abord renouvelé ses complimens à Fulbertine, qui soutint cette conversation avec assez de courage.
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— « Chantera- t-elle mardi? demanda-t- ( lie à la vicomtesse.
— Oui , elle a même eu la bonté de me promettre d'apporter deux morceaux; c'est trop peu de n'avoir à écouter qu'une fois une voix aussi belle, aussi ravissante. J'espère 5 ma chère amie, que nous aurons aussi le plaisir de vous entendre?
— Je ne sais pas encore. N'y compte* pas beaucoup.
— Et pourquoi , je vous prie , ma bonne, voulez-vous nous priver?...
— Elle doit chanter lundi chez la marquise d'Ermont, interrompit madame de Causin, dont les yeux venaient de rencontrer un regard de sa nièce. Elle dansera probablement toute la nuit, et sans doute elle aura le lendemain la voix fatiguée... Vous ne voudriez pas...
— Et puis, on ne doit pas se prodiguer, ajouta Fulbertine.
— Cette raison-là ne vaut rien , ma belle amie ; celle de votre tante est meilleure : je
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l'accepte... Ainsi, comme vous voudrez, Mais si nous ne vous entendons pas, nous vous verrons?
— Oh! oui. Aurez-vous madame Blondel?
— Je ne l'ai pas revue depuis l'autre soir, et j'ignore. ..
— Puisque cette dame veut utiliser son talent, je lui conseille, dans son intérêt, de se faire entendre chez vous le plus souvent possible : votre salon lui sera profitable , je crois.
— Je le désire sincèrement pour elle ; c'est une excellente personne.
— Quoiqu'elle ne soit pas jolie , sa figure me plaît.
— Son air simple réussit assez généralement. »
Madame de Causin et sa nièce allèrent chez la vicomtesse. Quel douloureux effort pour toutes les deux, que de se résigner à entendre Mathilde! Mais M. de Norville devait également écouter la jeune chanteuse , et il fallait que mademoiselle de Lucé ba-
5'] s FULBERTINE.
lançât par sa présence le pouvoir que pouvait prendre sur Adolphe celle de sa rivale de talent. Elle ne* devait pas lui laisser latitude entière pour devenir , peut-être aussi , sa rivale d'amour.
Elle chanta le mardi suivant , parce que Mathilde , engagée ailleurs , n'avait pu venir ce soir-là chez la vicomtesse. Les deux morceaux qu'avait annoncés madame d'Arcy , et qui furent rendus avec une rare perfection , avaient été le coup de grâce pour la jalousie de Fulbertine. Dès lors, elle ne put supporter ridée de se rencontrer avec l'objet de son antipathie. La pensée même de M. de Norville fut sans effet pour combattre sa haine, ou du moins le sentiment qu'elle nommait ainsi. Elle rencontra Mathilde dans plusieurs mai sons, mais jamais elle ne chanta quand celleci devait se faire entendre ; elle fit plus , elle se priva d'aller au bal quand elle pensait devoir y trouver mademoiselle Aubry. Le mystère de cette tracasserie d'orgueil devint bientôt le secret de tout le monde; on s'en
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amusa, on se fit un plaisir de la tourmenter; Adolphe lui-même lui adressa de sévères reproches ; elle se fâcha, pleura, se fit du mal, mais ce qu'elle appelait sa haine tint bon.
La femme de chambre l'avait conduite un matin chez la vicomtesse et l'y avait laissée pour qu'elle passât la journée avec cette dame. Se trouvant seule avec madame d'Arcy, Fulbertine lui ouvrit entièrement son cœur dont elle lui avait déjà laissé voir une grande partie. La vicomtesse la gronda; son éloquence amicale était au milieu du sermon qu'elle lui faisait lors.qu'on vint lui annoncer la visite de M. et de mademoiselle Aubry.
— « Ah ! grand Dieu ! dit Fulbertine , et moi qui ne veux pas la voir.
— Eh bien ! ma chère amie , passez dans ma chambre à coucher.
— Pour la rencontrer en sortant du salon et lui montrer que je me sauve?
— Entrez , si voulez , dans ce cabinet ; vous serez à même d'écouter, si bon vous semble.
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— Siirlout, je vous en prie, ne lui demandez pas de vous chanter quelque chose!
— Non, non, soyez tranquille. »
La vicomtesse ferma la porte du cabinet, et M. et mademoiselle Aubry entrèrent après l'échange des complimens d'usage. Mathilde et son père demandèrent affectueusement à madame d'Arcy des nouvelles de sa jeune amie, mademoiselle de Lucé, et firent tous deux le plus gracieux éloge de Fulbertine. Mademoiselle Aubry parla beaucoup de la jolie figure, de l'air spirituel, de la belle voix et des talens de sa rivale. La vicomtesse répondait le plus naturellement possible quand un nouvel arrivant fui annoncé : c^était M. de Norville.
— Nous parlions de Fulbertine, lui dit madame d'Arcy après l'avoir salué.
— Et peut-on sans indiscrétion vous demander ce que vous disiez?
— Répondez, Mathilde, que disions-nous?
— Que mademoiselle de i.ucé paraît être.
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SOUS tous les rapports , une charmante personne.
— Nous exprimions à madame , ajouta M. Aubry, le désir que nous aurions, ma fille et moi, de connaître plus particulièrement l'aimable nièce de madame de Causin.
— Mademoiselle Fulbertine , répliqua Adolphe d'un air embarrassé , ne peut qu'être excessivement flattée d'inspirer un pareil désir. »
Mathilde et son père laissèrent bientôt M. de Norville seul avec la vicomtesse.
— « Eh bien ! madame d'Arcy?
— Eh bien! monsieur Adolphe?
— Que ne donnerais-je pas pour que Fulbertine eût été cachée ici et eût entendu ce que vient de dire mademoiselle Aubry!
Peut-être aurait-elle été touchée de la bienveillance de celle qu elle déteste ; aurait-elle rougi de la haïr, et peut-être son cœur ému aurait-il imposé silence à son orgueil mécontent. Elle a grand besoin de faire un retour sur elle-même , et , si elle veut changer
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il est temps qu'elle s'y prenne , car , à la ma* nière dont son caractère s'aigrit de jour en jour, je crains qu'il ne soit plus possible d'en corriger l'âcreté.
— Vous êtes bien sévère aujourd'hui , Adolphe.
— Non je ne suis que juste et vous en conviendrez vous-même. Fulbertine devient d'une arrogance insupportable , son orgueil n'a plus de frein, sa jalousie plus de bornes : c'est un petit tyran. Si elle est encore entourée de flatteurs dont la complaisance se résigne à subir son despotisme , elle finira par trouver des gens qui préféreront leur liberté au très faible avantage de lui plaire.
— Allons, vous exagérez ; doit-on pour des caprices d'enfant...
— Eh 1 non , madame , elle n'est plus un enfant ; et ce qu'elle fait à l'égard de mademoiselle Aubry ne peut être excusé sous le nom de caprice. Ce n'est pas moi qui voudrais ajouter à ses torts des torts imaginaires; il m'est assez pénible de ne pouvoir me cacher
FULBERTINE.
ceux qu'elle a, sans que j'aille encore lui en prêter. Et, tenez, madame, puisque nous parlons d'elle , je vous dirai ce que je ne dirais à nul autre qu'à vous; mais je connais votre cœur, je sais que le secret du mien peut y descendre en toute sûreté; eh bien! lorsque je réfléchis au caractère de mademoiselle de Lucé, je sens que cette réflexion ébranle fortement la résolution que j'avais prise d'unir ma vie à la sienne.
— Que dites-vous là , Adolphe ? Et cette pauvre Fulbertine qui vous aime? et le monde qui la croit destinée à devenir votre femme?
— Que voulez-vous, madame; si, en devenant son mari , je n'ai que la chance d être malheureux, dois-je, pour le monde et pour elle, me soumettre à cette infortune?
— Elle peut changer , elle vous aime.
— Je veux bien le croire ; mais les sentimens qu'elle peut éprouver pour moi sontils de sûrs garans de mon bonheur? Renoncera-t-elle , une fois mariée , à ce despotisme qu'elle exerce sur tout ce qui l'environne?
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Permcttra-t-elle à ma volonlo de marcher ail niveau de la sienne ? Ne croira-t-elle pas devoir faire céder ma conviction au moindre de ses caprices? Dans un ménage il faut un égal échange de concessions; l'un ne doit pas faire tous les sacrifices ni l'autre les exiger tous. Il doit y avoir partage de devoirs comme de droits. Un mari , quelque amitié , quelque amour même qu'il ait pour sa femme, n'a pas toujours des complimens à lui faire ; il a parfois des vérités à lui dire. En ménage . le catalogue des flatteries est bientôt épuisé. Il serait à désirer que toutes les vérités fussent aimables , mais cela ne se peut pas; et Fulbertine ne voudrait de ma franchise que ce qui pourrait avoir la gracieuseté d'une louange. Si j'avais un reproche à lui adresser, un conseil à lui donner, n'étant plus un flatteur je deviendrais un monstre. Et puis, si j'avais la faiblesse, pour conjurer l'orage, de mentir à ma conscience , de céder à ses fantaisies , ne faudrait-il pas me charger l'esprit de mille pe-
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lites haines, de niaiseries de vanité, de dépits de toutes les minutes? Ne faudrait-il pas me brouiller avec chaque personne qui déplairait à ma femme pour ne pas l'avoir assez adulée ou pour avoir osé disputer avec elle de charmes ou de talens? N'aurais-jc pas sans cesse les oreilles fatiguées des continuelles doléances de son amour-propre blessé en se heurtant contre celui des autres ? Dans le commerce du monde, Fulbertine, pour ne pas croire y perdre , voudrait tout prendre et ne rien donner. Non , madame , il est impossible qu'un mari trouve le bonheur auprès d'une femme hautaine , orgueilleuse et vindicative , et je ne dois pas m'oublier assez moi-même pour accepter le poids d'une chaîne qui me meurtrirait à la porter.
— Vous chargez le tableau de bien sombres nuances , Adolphe ; vous mettez sur le compte du cœur les fautes de l'esprit. La contagion n'a pas été jusqu'à l'âme de Fulbertine : sa tète seule est égarée, et la tâche