‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 28 sur 72 · UN BAL · texte numérisé non relu

UN BAL

Un bal ! Oh ! quand la vie est nouvelle , lorsqu'elle n'est point encore défleurie d'illusions , c'est chose ravissante qu'un bal ! — Cet éclat des flambeaux , ce parfum des fleurs, cette musique , voix humaine du plaisir, ces danseuses, sylphides légères, belles de parure , de grâces et de jeunesse. . . — Oh ! c'est une scène brillante du drame de l'existence; c'est une féerie d'amour, de bonheur et de riante folie !

Mais quand on sait la vie, lorsque, pour la connaître , on a pris leçon du temps ou du malheur ; lorsque l'expérience a déchiré le voile éblouissant ou sombre que l'apparence

jelle sur la réalité eh bien! c'est souvent

au bal qu'on se sent le front et le cœur traversés par les pensées les plus amcres , par la plus douloureuse prescience de l'avenir !

En contemplant cette foule animée , cette folâtre jeunesse , on se demande si ces beaux yeux étincelant de regards de joie n'étaient pas, il n'y a qu'un instant, baignés de pleurs, de tristesse; si ce sourire apparent de bonheur est à l'âme comme il est sur les lèvres. Et même , en croyant à la réalité du plaisir, si l'œil se porte sur la pendule muette , à laquelle une main prévoyante a vainement imposé silence, on sent qu'il est là, qu'on a debout devant soi , un hôte invisible et présent partout : le Temps ! — inévitable convive de toutes les fêtes, et qui pour l'emporter vient chercher sa part de bonheur, comme sa portion de peine ! Le Temps ! qui de sa clef

magique s'ouvre toutes les portes , passe tous les seuils , celui du pâtre comme celui du prince! Le Temps! qui, d'un seul pas, franchissant toute une existence, pose un pied sur un berceau d'enfant, l'autre sur une tombe de vieillard !

Et l'on se dit :

Lorsque l'hiver en finissant aura désuni ces groupes joyeux , cette chaîne défaite ne perdra-t-elle aucun de ses anneaux? Peut-être un souffle du printemps , le même qui aura donné la vie à des roses, effeuillera quelquesunes de ces fleurs humaines , si fraîches , si brillantes aujourd'hui, si parfumées d'espérance et d'amour, et demain peut-être , languissantes , fanées , tombées sur le sol ,* entrouvert pour dévorer leurs débris. — Compensation funeste, nature avare, que de roses du monde tu prends en échange des fleurs que lu donnes à la terre ! N'est-ce donc qu'à hauts intérêts que tu sais prêter l'existence?

Il est bien rare que cette triste image do

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la fragilité de la vie s'offre seule à l'imagination. Lorsqu'elle s'y présente, c'est ordinairement accompagnée de celle plus sombre encore de l'instabilité de la fortune. Et celui dont cette dernière image vient frapper les regards intérieurs , se demande encore à part soi si au bout de quelques années , de quelques mois seulement , ces femmes qui passent maintenant devant lui , éclatantes d'une double beauté , celle de la nature et celle de l'art , chargéee d'or et de pierreries ; ces élégans jeunes hommes, dont l'importante fatuité annonce la suprématie du rang ou celle de la richesse; si en un mot , tous ces êtres portant la livrée du bonheur , lui apparaissant plus tard sous celle de la misère , ne se montreront point à lui à peine recouverts de quelques haillons , le visage , le corps , les membres décharnés , les joues , les mains , les lèvres bleuies, violacées, ou vertes de pâleur ; s'il ne les entendra pas crier d'une voix déchirante : Oh ! par pitié ! du pain, du feu ! donnez ! j'ai faim , j'ai froid ! voyez !

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Et ne croyez pas qu'il y ait exagération ou démence à pressentir de telles choses; non : il y a un trop grand point de ressemblance entre le passé et l'avenir , pour ne pas confondre, à l'égard des deux, la crainte et le regret. — Combien de fois n'en a-t-on pas vu de ces changemens terribles , de ces métamorphoses épouvantablement rapides ! La main de la fortune retourne parfois l'échelle avec tant de prestesse, la chute est si prompte, qu'on est tout étonné , en abaissant les yeux , de rencontrer au niveau du sol ceux qu'on venait de voir montés sur le degré le plus élevé. Combien aussi n'a-t-on pas vu souvent s'opérer avec autant de vitesse d'autres métamorphoses plus effrayantes!

Combien de fois, l'être naguère pur encore , rêvant un beau songe de vertu , entraîné par l'exemple , la tentation , la misère ou le besoin de sa nature , avili , dégradé , flétri par sa conscience ou par la loi, s'est-il réveillé traînant au pied le boulet du bagne , ou faisant

crier sous son poids la planche raboteuse d'un échafaud !

Toutes ces pensées, dis-je, naissent souvent au milieu d'un bal ; on rêve de mort , d'infortune ou de crime , tandis que l'orchestre marque, avec des sons gais et bondissans, une figure de danse , ou qu'une jeune, belle et douce femme échange peut-être un regard de tendresse , une pression de main , un mot d'amour î

Mais écartons ces lugubres images. Oublieux du passé, insoucians de l'avenir, prenons le temps et la fortune heure à heure et mystère à mystère.

C'était à Nantes un samedi du mois de mai 1817, qu'un mouvement extraordinaire se faisait remarquer au premier étage d'une des plus belles maisons qui régnent le long du port. Les domestiques allant, venant, circulant, empressés sur l'escalier et dans toutes les pièces du. vaste appartement; le buffet se chargeant d'une profusion de vases

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de vermeil ; les tapissiers cachant les hautes et larges fenêtres sous les plis onduleux d'une riche tenture , plaçant le long des lambris nouvellement peints à fresque des banquettes de velours pourpre à franges d'or; le tailleur déployant un élégant uniforme d'antichambre ; les lustres , les candélabres se dépouillant de leurs robes de gaze ; les cheminées , les consoles se chargeant de fraîches et élégantes corbeilles de fleurs ; les salons enfin entièrement revêtus d'une brillante toilette de cérémonie; tout semblait annoncer l'approche d'une fête.

Et, en effet, il y avait bal le soir.

Or ce même jour, long-temps avant le lever du soleil , M. Ambroise Rémi , curé d'un gros bourg de la Haute-Bretagne, après avoir recommandé à Marie, sa vieille servante, le soin du ménage et des distributions aux habitans de la basse-cour, ainsi qu'aux pauvres du presbytère, monta dans une carriole que des paysans de la paroisse conduisaient à la ville.

La route fut longue , les chemins étaient mauvais; pour accourcir le temps, les voyageurs devisaient gaiement ensemble. Ce ne fut qu'après avoir roulé pendant plusieurs heures, et environ vers midi, que le bon curé fit son entrée dans la belle ville de Nantes.

Nantes, grande et majestueuse cité, puissante reine de la Loire. — La Loire , au manteau de navires , aux flots inspirateurs , tant de fois célébrés par les poètes, dans leurs chants d'amour ! — Doux et noble fleuve, enlaçant, caressant du baiser de ses ondes de frais et délicieux îlots. — La Loire, aux sept bras enchaînés d'une chaîne de ponts , aux anneaux d'arches. — La Loire , aux eaux parfois transparentes et pures comme le cristal immobile d'un lac; aux vagues parfois hautaines et fières comme des flots d'Océan.

Nantes ! qui reçoit aussi le tribut des eaux de l'Erdre et de la Sèvre : humbles rivières coulant oubliées auprès de leur orgueilleuse rivale, la Loire! Ahl peut-être

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un jour, égarant sa rêverie sous l'ombrage des saules de leurs rives, ou sur leurs flots paisibles, inclinant leur souplesse sous le poids d'une barque légère , un peintre , un poète, la mélancolie au cœur, et le génie au front , venant y respirer un parfum d'amoureuse tristesse, sentira-t-il l'inspiration passer des yeux à l'âme ; saisira-t-il son crayon ou sa plume , pour transmettre aux regards ou à la pensée un aspect, une description des doux rivages de l'Erdre, des poétiques bords de la Sèvrel

Nantes ! — la ville aux blanches maisons , aux murs de tuf et de granit, aux toits bleus, aux balcons avancés découpant sur le vide

leurs festons , leurs arabesques de fer !

aux places coupées de tant de rues , aux arbres si beaux de feuillage !

Séjour de commerce et d'industrie, Nantes a cependant un air de richesse et de grandeur, de noblesse et d'élégance. Si elle a ses vieilles rues , sales, sombres et dégoûtantes, son faubourg Saint- Marceau, elle a aussi son

fauboxirg Saint-Germain y sa Chaussée-d'Antin. Le quartier du cours dont les magnifiques hôtels sont exclusivement consacrés à la demeure des nobles ; le quartier Graslin , habité par de riches négocians ; les boulevarts, les quais, l'île Feydeau, ont une physionomie vraiment royale ; et si l'on voulait personnifier cette ville, on pourrait dire d'elle : c'est une princesse marchande.

En sortant de l'cvéché , M. Rémi traversa la place de la Colonne, ou Louis XVI, qui sépare les deux promenades nommées cours Saint-Pierre et cours Saint-André, dont chacune voit à ses pieds couler une rivière différente , et qu'un même regard peut embrasser.

Le curé suivit le bord de la Loire. Il s'arrêta quelques instans à contempler l'énorme masse de la citadelle dont les meurtrières, noires encore d'une vieille fumée du temps de la ligue , semblent toujours , quoique silencieuses , menacer le fleuve de lui parler

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haut , de lancer avec leurs voix la mort audelà de ses rives.

Pendant l'examen que ses yeux faisaient de ce château fort, dont une partie avait été quelques années auparavant emportée par une explosion de la poudrière , mais dont le côté qui regarde la Loire est resté intact, l'imagination de M. Rémi se peuplait peu à peu de souvenirs d'étude ; et sa pensée rétrograda dans le temps jusqu'aux jours du moyen-âge,

I Alors il évoqua, pour les faire passer en revue devant lui , les ombres des vieux ducs de Bretagne avec toute leur pompe et leur puissance ; il les entoura de l'élite des principaux seigneurs bretons, suivis à leur tour d'un nombreux cortège de vassaux portant leurs gonfalons de comte ou de baron , et enviant en secret le sort du lévrier chéri , que la main du maître , dépouillée du gantelet de fer , caressait d'un geste amical.

Sa pensée revenant dans le temps jusqu'à l'époque des guerres des huguenots, il leva

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les yeux sur le bastion de Mercœur , décoré partout de la double croix de Lorraine , pendant immobile à de larges chaînons de granit. Il crut voir errer sur les créneaux , évoquant aussi, lui, le fantôme de toute cette puissance morte , l'âme absorbée dans ses rêves d'ambition , les mains se crispant de rage de ne pouvoir presser un sceptre... il crut voir, dis-je, le fier duc de Mercœur, l'orgueilleux Philippe- Emmanuel de Lorraine , qui fit élever ce bastion qui a gardé son nom , et rappelle ses prétentions à la souveraineté de Bretagne , sa coupable résistance au pouvoir du Navarrois , sa tardive soumission , ce contrat de mariage de mademoiselle de Mercœur et du duc de Vendôme , signé comme traité de paix entre Henri IV et lui.

Son imagination revenant toujours , d'autres souvenirs beaucoup plus jeunes se présentèrent à sa pensée. Mais en foulant cette terre qui avait été arrosée de tant de flots de sang, en regardant ce fleuve dont tant

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de cadavres avaient gonflé les ondes , il s'efforça à l'oubli; car l'écho qui redisait ces derniers souvenirs, ce n'était plus l'esprit, c'était le cœur, le cœur tout saignant de regrets ; et le curé , pour lui imposer silence , ne jeta plus qu'un regard sur les fraîches giroflées dont les grappes d'or sortaient de la fente des pierres et continua sa route.

Après avoir traversé le pont sous lequel l'Erdre vient joindre ses eaux brunes aux flots verts de la Loire, il longea les quais, et se dirigea vers- la Fosse; c'est le nom du port.

L'aspect de la Fosse a quelque chose à la fois de noble, de pittoresque et d'animé. De hautes maisons, que l'œil d'un étranger doit prendre aisément pour autant de palais, régnent dans toute sa longueur. Des arbres géans , aux troncs séculaires , étendent d'un côté leurs vastes branches , au-dessus de ces maisons à l'architecture monumentale, et de l'autre, semblent près de heurter au passage les mâts des nombreux navires qui

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remontent le fleuve. C'est là , sous ce long toit de feuillage , que les dimanches , les jours de fête, les soirs d'été se presse, se grossit en foule , l'élite des promeneurs. Là circulent aussi les gendarmes , les commis , les inspecteurs des douanes. Ceux-ci font décharger , peser devant de petites tentes de coutil à raies bleues , les marchandises que les matelots descendent des navires , que les porte-faix enlèvent ou rangent dans de vastes magasins. — Oh 1 c'est alors un bruit confus, un concert discordant de voix dures, roques et glapissantes , auxquelles viennent se joindre le bruit de la chute ou du balancement des feuilles , le murmure ou le bruissement de l'eau, que la brise caresse ou que bat l'ouragan !

Le terme de la course de M. Rémi était tout juste cette maison où nous avons dit qu'il y avait bal le soir.

Il monta, et demanda au domestique qui lui ouvrit : — M, Dérigny.

— Monsieur n'y est pas.

■ — Mais le concierge m'a dit. . .

— Le concierge n'en sait rien. Monsieur ne peut vous recevoir.

Et la porte allait être brusquement refermée, lorsqu'un laquais qui traversait l'antichambre ayant reconnu M. Rémi : — Attendez, lui dit-il, je vais avertir monsieur. De retour au bout de quelques minutes : — Monsieur va venir, ajouta-t-il, veuillez vous donner la peine de passer au salon.

Il fit traverser au curé cinq ou six pièces très richement meublées , et le laissa seul dans un immense salon , décoré avec le goût le plus exquis, la plus grande magnificence.

Peut-être , en voyant rassemblés autour de lui tant d'objets de luxe , brillans hochets de l'orgueil , le bon curé faisait-il de sages et profondes réflexions théologiques sur le

néant des vanités humaines Mais M. Dé-

rigny parut.

— Quoi ! vous ici, mon oncle ? dit-il en s'efforçant de déguiser sur sa physionomie l'expression d'une surprise désagréable; je suis

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(•lésespdré de n'avoir pas été instruit de voire voyage ; j'aurais pu vous offrir un appartement préparé pour vous recevoir. Mais...

— Un cabinet à l'auberge, répondit froidement M. Rémi , me suffit pour un seul jour que j'ai à passer à Nantes. Je ne voulais que vous voir un moment et m'informer de votre santé. — Comment allez-vous?

— Assez mal ; vous le savez, mon oncle, je suis presque toujours souffrant.

— Il vous faudrait de l'air, Arthur, de la fatigue ; paysan , vous vous porteriez mieux que grand seigneur. — Et votre femme ?

— ■ Fort bien , je vous remercie.

— Veuillez lui présenter mes complimens, et permettez-moi de vous donner un avis que je désire qui vous soit inutile, mais que ie vous prie de ne pas oublier. — Arthur, continua-t-il en prenant la main du jeune homme que semblait gêner sa présence, vous savez qu'il est impossible à la 'sagesse humaine de prévoir la veille ce qui peut arriver le lendemain; si jamais vous tom-

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bez dans l'infortune , et si j'existe encore , venez au presbytère d'Ambroise Rémi ; frappez à sa porte, elle vous sera ouverte ainsi qu'à votre femme Adieu, mon neveu.

Et il sortit.

Troublé par ce peu de paroles, qui, quoique bien simples par elles-mêmes, portaient cependant le cachet d'une sentence , interdit par ce ton de froideur inaccoutumé dans son oncle, Arthur resta un moment immobile. Agité d'une vague inquiétude, les chances de l'avenir se présentèrent à sa pensée , et il se surprit à éprouver un involontaire mouvement d'efï'roi.

Maître de lui-même , d'une assez brillante fortune que son père avait acquise dans le commerce, Arthur, séduit par le succès qu'avaient obtenu plusieurs entreprises in dustrielles , avait placé la majeure partie de son héritage en actions sur oes établissemens. Ebloui par une première réussite, se flattant de compter bientôt par millions , et

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prenant aisément l'espérance pour la certitude, son esprit faible s'était laissé dominer par ce penchant frivole et dangereux : la manie du luxe; enfant de la vanité, cousine ou sœur de l'ambition, impression de la tête qui étouffe parfois tous les sentimens du cœur 3 qui a comme l'ainour et la gloire, ses rivalités , ses jalousies ; qui, telle que ces deux passions , lorsqu'elle est ramenée sur soi, n'ayant plus rien où se prendre, s'alimente encore ou s'empoisonne aussi des souvenirs du passé.

Cependant , revenu peu à peu à lui , il se rappela qu'il lui restait quelques ordres à donner pour les préparatifs de la soirée ; et quand tout fut prêt, quand l'œil du maître eut passé la dernière revue , il se rendit au cabinet de sa femme, dont la fête du soir célébrait l'anniversaire.

C'était une jeune et séduisante Espagnole, aux cheveux d'ébène , aux yeux noirs et brûlans, aux regards de Castillane, aux épaules de Romaine , et qui de son poids d'existence

ne portait encore que vingt ans et quelques heures. Elle achevait alors d'harmoniser, avec sa charmante figure , une fraîche et délicieuse toilette , mystérieusement arrivée de Paris. Sans changer d'altitude, elle tourna lentement ses grands yeux vers son mari, qui, placé derrière elle, avançait la tête pour admirer, dans le reflet de la psyché, l'élégante et gracieuse tournure de sa jolie compagne.

— Que tu es belle! lui dit-il, avec une indicible expression de bonheur orgueilleux. Puis, repoussant la main de la femme de chambre, qui présentait à sa maîtresse un écrin ouvert : — Pourquoi i)rendre cette parure, Francisca? on te l'a déjà vue, amie; celle-ci te siéra mieux.

Alors, ôtant d'une boîte de nacre à fermoir d'or un éblouissant collier et de magnifiques bracelets, il les attacha lui-même aux bras et au cou de sa femme , et s'éloigna d'un pas, pour jouir de l'effet de ce complément de toilette.

li était parfait. L'éclat des bougies se répétant dans les facettes brillantes de l'or et des pierreries de son collier, on eût dit que des vagues capricieuses et chatoyantes se jouaient sur les belles épaules de Francisca , et entouraient son cou charmant d'un lien de feu liquide.

— En vérité , Arthur, dit la jeune femme, il y a folié à vous de me faire un semblable présent. Mais vous restez là comme un boudeur— Allons, monsieur, approchez- vous et embrassez-moi ; je ne vous gronderai que demain.

Un bal de province , fi ! allez-vous dire , vous qui ne connaissez de salons que ceux de la Chaussée-d'Antin. Et déjà regardant à travers le télescope de votre critique : — Pitié ! vous écriez-vous. Des robes de grand'mères, qui, exhumées du fond d'antiques armoires , viennent d'être ajustées à la taille des petites filles, des habits de l'autre siècle, des tournures. Dieu sait ! des visages à dormir devant eux Oh ! pitié ! pitié 1

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En vérité, il eti est de ceitaius préjugés comme des grandes réputations; ceux-ci et celles-là vivent souvent en vieillissant aux dépens du passé. M. de Pourceaugnac est encore pour le Parisien l'homme type du provincial : sans se donner la peine de réfléchir à cette remarque du spirituel Figaro, qu'en passant par le temps , plus d'une vérité est devenue mensonge, on se dit : c'était, cela doit être. Etrange logique! Pour avoir la ressemblance d'un vieillard , prendriez-vous une copie de son portrait d'enfant?

Si l'habitant de la capitale et celui de la province se trouvaient jadis placés aux deux extrémités du chemin de la civilisation physique et morale, l'éducation, comme un fluide électrique, s'est répandue dans l'espace, et le temps a produit l'attractioii. Maintenant mesurez-les de rieuveau sur l'échelle des êtres , comparez les distances . vous les trouverez presque au degré du contact.

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Si, comme l'a dit un pensem- par excellence , on polit sa cervelle en la frottant contre la cervelle d'aulrui, la Province s'est si souvent frottée contre la Capitale , qu'elle s'est polie dans le choc ; mais les deux médailles y ont également perdu leur cachet d'originalité 5 et maintenant le Parisien ne se reconnaît pas plus en Province que le Provincial ne se reconnaît à Paris.

II était dix heures. La foule se pressait dans les vastes et beaux salons de M. Dérigny, La réunion était aussi brillante que nombreuse. Le concert était commencé.

Déjà plusieurs romances avaient obtenu la ritournelle obligée d'applaudissemens. L'intervalle de silence entre la dernière et le morceau qui devait suivre se prolongeait; l'attente de ceux qui ne respiraient qu'après le signal de la danse se voyait trompée, car on ne se disposait pas à se lever. Arthur s'agitait, inquiet , impatient. Chaque fois que la porte s'ouvrait : — Pas encore lui ! s'écriaitil ; mais c'est incroyable! Oh! le monstre!

Enfin , un domestique annonça M. Roger,

— Ahî pourtant, dit Arthur; vous êtes bien aimable !

Le retardataire était un grand et beau jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans, taille d'Apollon, figure d'Adonis, noble et gracieuse tournure, 'étourdissante réunion de toutes les perfections extérieures.

Roger conjura la tempête de reproches qui allait fondre sur sa tête , en présentant à Dérigny un petit homme dont la physionomie grotesque étincelait d'une spirituelle malignité.

C'était un rédacteur de journal : son introducteur avait été contraint de l'attendre à sortir d'un banquet diplomatique. Mais , comme la présentation d'un tel convive était une galanterie de sa part , Roger comptait trop sur la force de son excuse pour avoir obligation à l'indulgence de Dérigny du pardon qu'il était sûr d'obtenir.

En effet , l'espérance de lire une description de sa fête dans le feuilleton du journal

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changea en élan de reconnaissance la colère d'Arthur, qui se confondit en politesse auprès du petit homme, qu'il avait à peine daigné d'abord honorer d'un simple mouvement de tête.

Cependant notre Antinous avait traversé le salon. Moins reconnaissante ou moins généreuse , madame Dérigny le reçut avec un petit ton de boudeuse ironie; mais la paix fut conclue ; un humble baiser sur la main la scella, et l'accompagnateur s'étant remis au piano, un duo italien fut chanté par Roger et Francisca ; et la beauté des deux voix , la justesse et la suavité de l'exécution valurent une salve d'applaudissemens réels à ce morceau qui fut le bouquet du concert.

Dans un bal, le moment le plus propice à la causerie intime, est sans contredit celui où l'on commence à danser. Les jeunes gens occupés du choix de leurs danseuses , les danseuses flottant inquiètes entre la crainte et l'espérance ; les joueurs , les parieurs se rangeant en cercle autour des tables

QUATRE AMOURS. 2n

de jeu laissent toute latitude à ceux qui ne goûtent d'une fête que le plaisir de la conversation. C'est alors que les groupes se forment, qu'on s'adresse et se réplique à voix basse questions malicieuses et réponses équivoques.

Une conférence de ce genre s'était engagée entre un vieux monsieur et deux dames, dont l'une d'un certain âge, l'autre jeune encore, mais pauvre rose inaperçue ou dédaignée par les papillons du bal, et qui, bien que soupirant profondément après, n'avait point eu le plaisir de recevoir ce respectueux salut d'usage, d'entendre cette douce phrase : — Madame , voulez-vous me faire l'honneur de danser la première contredanse? Enivrantes paroles , surtout lorsqu'on y peut répondre : — Monsieur, je suis engagée !

— Eh bien, monsieur Duval, dit la mère, que pensez-vous de cette fête?

— Que je désire pour Dérigny qu'il en puisse donner beaucoup de semblables , et

qu'en même temps , j'ai peur de l'inutilité d'un tel souhait.

— Cela se conçoit-il? quatre voitures

Avez-vous vu son dernier attelage ?

— Magnifique; ce serait dommage de voir crouler une grandeur si brillamment échafaudée.

— Dommage ! il est bien insolent.

— Insolent, par erreur; il prend l'importance de l'orgueil pour l'aisance de la dignité. C'est au fond le meilleur enfant du monde.

— Dites-moi, connaissez-vous cet ami de la maison, ce beau jeune homme, si empressé, si rempli d'attention pour madame Dérigny , et près de qui la belle dame , si fière envers tout le monde , semble s'être si bien humanisée?

— Celui qui a chanté le duo italien? C'est je crois, un officier de la garnison, un élégant, un fat , assez mauvais sujet , mais joli garçon , ma foi.

— Oui, pas mal, dit alors mademoiselle

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Alphonsine. Aussi a-t-il obtenu le privilège d'ouvrir le bal avec la maîtresse de la maison. Avez-vous remarqué qu'il n'a dansé que cette contredanse?

: ^ — C'est qu'il est passé dans la salle de jeu. Reg^ardez , le voilà là-bas qui parie.

— Pendant le duo, avez-vous fait attention à la parfaite harmonie des deux voix?

— Méchante î

— Tenez, monsieur Duval , continua la mère , chaque fois que je vois ce pauvre Déligny auprès de sa femme, en contemplant ce visage si pâle et si froid , et cette figure si vive et si animée , je ne puis m'empêcher de croire —

Heureusement pour madame Dérigny , la danseuse qui vint se rasseoir auprès de mademoiselle Alphonsine, et à qui M. Duval rendit sa place , empêcha la fin de cette reremarque faite et communiquée par un esprit de charité chrétienne.

Enfin le temps qui ne s'arrête pas plus sur les heures de plaisir que sur celles de

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souffrances, amena l'aurore. Le silence succéda au bruit, la solitude à la foule. La lueur mourante des bougies luttant contre la clarté naissante du jour, des débris de fleurs flétries , écrasées , de la poussière sur

le parquet, les meubles et les draperies

Voilà ce qui resta de la fête, comme ce qui reste souvent de l'existence et de la fortune dans l'espace d'une nuit au matin.

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