‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 29 sur 72 · PORTRAITS DE FAMILLE · texte numérisé non relu

PORTRAITS DE FAMILLE

Comme il est possible que nous formions avec Arthur Dérigny une liaison plus intime que celle d'une connaissance de salon , il est bon, ce me semble, que nous prenions quelques renseignemens sur son compte, avant que la confiance entre lui et nous soit assez établie , pour qu'il en vienne au point de nous faire lui-même la confidence de ses pensées les plus secrètes , de ses émotions les plus voilées.

Quant à l'homme extérieur, voici, ou à peu près , ce qu'il est résulté de nos remarques sur lui , dans cette fête où, nous bornant au rôle muet d'observateur , nous avons pu l'examiner à loisir :

C'était un homme de vingt-cinq ans. Sa taille peu élevée au-dessus de la moyenne, mais souple et bien prise, sa mise simple , quoique riche et soignée, donnaient à ses mouvemens de la noblesse sans raideur, à sa tournure de l'élégance sans fatuité. Mais la fade blancheur de son teint, le blond jaune de sa chevelure, le bleu pâle de ses yeux répandaient sur ses traits , dont l'ensemble était assez régulier, une expression d'indolence passive , une monotonie fatigante.

Cependant, en l'examinant de plus près, en cherchant sur ce visage inanimé autre chose que l'expression pl^sique , et après avoir sauvé le premier coup d'œil , en le regardant ensuite de ce regard qui passe au travers des yeux de la personne que l'on contemple et voit en dessous du masque, il n'y avait ni

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reflet d'insouciance , ni froideur sur ce front décoloré, dans ces yeux presque sans lumière , dans cette blancheur de nuance morte.

A l'expression de sa voix faible et voilée , à la difficulté de sa respiration , il était aisé de deviner en lui une faiblesse de constitution, une lésion d'organes. Et en faisant attention à son geste habituel , à sa main droite prrsque toujours posée ouverte et fortement appuyée sur son cœur, on pouvait également s'apercevoir que cette main se plaçait là, moins pour faciliter le passage de l'air jusqu'à sa poitrine , que pour aider à celui de ses soupirs jusqu'aux lèvres.

Cette dernière observation nous ramenant à l'homme moral, pour le mieux connaître, il est de toute nécessité que nous fassions marcher sa vie de quelques pas à reculons dans la route du temps , et que nous exquissions rapidement les principaux traits des

personnes qu'il retrouvera sur ce chemin

que nous allons parcourir pour la première fois , et i\ue lui va explorer pour la seconde. Son père , d'une constitution robuste , d'une santé parfaite, était négociant, et entièrement absorbé par les intérêts de son commerce. C'était un homme froid et passif, méthodique dame comme de tête, et dont le cœur, aux mouvemens aussi réguliers que ceux d'un balancier de pendule gardait, sans jamais ralentir ou précipiter un seul temps, la plus admirable mesure dans les intervalles égaux de ses palpitations. C'était un de ces êtres comme on en rencontre parfois dans le monde, qui ayant fait une disposition géométrique de leur âme, casé chaque sentiment, chaque émotion, qui ne sentant le jour que ce qu'ils ont éprouvé la veille, que ce qu'ils ressentiront le lendemain, ne permettant jamais à aucune de leurs sensations d'empiéter sur le terrain d'une autre , de franchir la ligne de démarcation, traçant chaque compartiment où la raison a irrévocablement marqué leur place après avoir une fois pour

toutes pesé dans sa balance et mesuré de son compas leurs devoirs d'époux, de père, de citoyen et d'homme du monde.

Sa mère , au contraire , chétive et souffreteuse, était une femme impressionnable, expansive et tendre, souffrant à l'âme d'une plénitude de sensibilité. En veillant sur l'enfance maladive d'Arthur, en abritant cette fragile plante contre son sein maternel, madame Dérigny avait dû nécessairement projeter sur le caractère de son fils une ombre du sien. Arthur, d'enfant devenu homme, pendu encore au jupon de sa mère, avait pris d'elle cette habitude de tristesse permanente, de douleur, même sans objet, cette mélancolie profonde, amère et douce, se composant dans le cœur, de l'essence de ce qu'il peut avoir de plus tendres sentimens et qui n'est trop souvent, hélas I que le principe du spleen.

Dans une âme ainsi disposée pour le recevoir, l'amour devait occuper une place immense. Une femme ! oh! comme à ce mot , à

cette pensée , son sang bouillonnait dans ses veines , son cœur frappait sa poitrine à coups précipités, son pouls battait dans ses artères à larges pulsations ! Une femme ! il en avait une comme idole d'amilié , sa mère ; mais c'en était une comme idole d'amour qu'il rêvait sans sommeil , qu'il appelait sans parole, qu'il attendait, quelle qu'elle fût!

Car son imagination ne s'était pas créé une forme idéale modelée sur ses goûts, un ange à lui, non! Ce qu'il demandait: c'était un être à aimer de passion ardente, exclusive; il n'était pas d'avance arrêté par décision si ce serait un esprit aux yeux noirs, ou une âme aux yeux bleus , et quand il la vit pour la première fois , il ne crut pas la reconnaître , il ne se douta pas qne ce fût elle.

Elle venait de perdre son père , ancien ami de M. Dérigny; celui-ci, choisi pour son tuteur, l'avait fait venir auprès de sa femme.

Louise avait dix-huit ans. A son épaisse et longue chevelure d'ébène, à son teint brun

et coloré, à ses yeux noirs et brùlans, on eût dit une fille d'Espagne, une piquante et vive Andalouse. Chez elle, toute émotion ne pouvait exister qu'à l'extrême, toute pensée touchait à l'exaltation ; et elle avait dix-huit ans , et n'avait point encore aimé d'amour !

En voyant Arthur , elle ne se douta pas non plus que ce fût lui : aucun pressentiment ne vint l'avertir qu il était trouvé.

Ce ne fut que plus tard, lorsque l'intimité les eut amenés à une profession de foi, qu'ils se reconnurent , qu'ils s'aimèrent.

Il faut bien le dire: toute passion, pour être grande et forte, se compose moitié d'illusions, moitié de réalité; et ce n'est guère que la première fois qu'on les éprouve ainsi faites.

L'illusion s'use vite , le cœur en est prodigue et la dépense avec une effrayante vitesse ; quand elle est toute dissipée , c'est à peine si le sentiment amoindri, occupe, chétif, une étroite place dans l'âme qu'il remplissait à lui seul. Lorsqu'on en est réduit à n'avoir plus que la réalité, lorsque , joueur

habile , on peut calculer froidement toutes les chances possibles du jeu où l'on risque une passion, il est bien rare, si l'on en inspire une entière, qu'on la laisse telle à l'objet qui l'éprouve ; il est difficile de souffrir long-temps dans un autre, sans jalous^ie ou sans regret à la sienne, cette richesse de sensations qu'on a perdue. Devenu pauvre, il faut qu'on appauvrisse , qu'on fasse de l'âme sur laquelle on a droit, ce qu'on a fait de la sienne , et le succès est prompt et facile. Il y a quelque chose de salanique dans cette influence de désenchantement, qu'un cœur flétri et vieux d'expérience exerce sur un cœur jeune et frais d'illusions : — c'est l'ange déchu qui regrette le ciel!

Mais Arthur et Louise s'aimaient de passion complète.

M. Dérigny ne pouvait calculer ni les rapports de l'âge ni ceux du caractère et du cœur; mais il avait calculé ceux du rang et de la fortune; et, en faisant venir chez lui sa jeune pupille, il avait réfléchi d'avance que,

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VU les biens qu'elle possédait, son alliance ne pouvait qu'être avantageuse, et ce fut sans peine qu'il consentit à l'exécution du projet d'union entre elle et Arthur, que sa femme avait formé dans sa sollicitude maternelle.

La mère songeant au bonheur , le père à la richesse, se trouvèrent donc d'accord sur l'établissement du fils, et il fut décidé, à l'unanimité des quatre voix, qu'Arthur deviendrait l'époux de Louise. Le jour même de cette décision, arrêtée sans opposition aucune j on commença à s'occuper des apprêts du mariage.

Les formalités à remplir , I33 exigences de la loi , retardaient seules le moment que l'espérance des jeunes fiancés avait consacré dans l'avenir par le sceau d'une indissoluble félicité. Pour s'aider à l'attendre, ils se disaient que le bonheur coûte parfois si cher, qu'on l'achète souvent au prix de tant de regrets , de vœux trompés et d'amères douleurs , qu'il fallait bien qu'ils lepayassent d'un peu de patience ; et ils l'attendaient, ne doutant pas

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qu'ii vînt. C'était donc par conscience qu'ils se résignaient à supporter sans murmure ces retards toujours trop longs, au gré d'une impatience d'amant.

LA DERMERE FEUILLE.

Dépêchez-vous , car la jeune fille attend un beau jour; dépêchez-vous, car à prolonger l'espérance , le bonheur peut venir trop tard. Préparez le voile et les ornemens d'hymen , et la couronne d'épouse à fleurons d'oranger. Hâtez-vous , car le temps va vite , et la vie est trompeuse. Achevez le vêtement nuptial , car la fiancée peut avoir pour robe de noce le blanc linceul de vierge.

Et toi, joyeuse enfant, toi, dont le présent sourit avec tant de confiance à l'avenir, épuise-la toute , si tu peux , cette coupe remplie d'espérance et d'amour que tes lèvres pressent encore. Que ton âme brûlante et pure aspire à soi comme un souffle vital tout ce qu'elle pourra contenir de suaves et ravissantes émotions. Dépense ton cœur, jeune fille , replie ta vie sur quelques heures, hâtetoi d'exister avant que la mort vienne , car elle peut venir... Tu es heureuse.

Depuis quelque temps , les fraîches couleurs des joues de Louise se nuançaient de marques blanches et violettes ; une teinte noirâtre assombrissait l'incarnat de ses lèvres; ses yeux , qui étincelaient d'un éclat plus vif, avaient des regards plus ardens et plus prolongés ; mais sa voix , moins sonore et moins accentuée, ne laissait échapper que de lentes paroles que saccadait un léger frémissement. Souvent sa vue se troublait, ses membres tremblaient glacés par un froid subit , sa tête devenait brûlante, le sang se portait

violemment au cœur , qui battait à soulever ses vêtcmens; puis, à cette surabondance d'existence et de force, succédait cet état de faiblesse et d'anéantissement complet, court sommeil de l'âme , passagère imitation de la mort : l'évanouissement.

Quelque alarmans que fussent de pareils symptômes , la nature du mal n'était cependant soupçonnée ni par celle qui l'éprouvait , ni par ceux dont la tendre sollicitude veillait sur elle avec toute la ferveur de l'amour, tout le zèle de l'amitié. Ce qui ne provenait que d'un principe physique fut attribué à une cause morale : on prit les souffrances de Louise pour l'effet du contre-coup de l'ébranlement de l'âme à la veille d'un changement de destinée; et l'on s'attrista sans s'alarmer.

Un jour, les moyens ordinairement employés pour la rappeler à la vie restaient sans résultat; son évanouissement se prolongeait; éperdu , hors de lui-même d'inquiétude , Arthur , en imbibant de nouveau le mouchoir imprégné d'essence qu'on lui avait posé sur

les lèvres , jeta dessus un regard machinal. Il poussa un cri, laissa tomber le flacon d'éther qu'il tenait ; le mouchoir s'échappa de ses mains.... il était taché de sang!

— « Oh ! ma mère ! s'écria-t-il , ma mère! voyez- vous ? du sang 1 mon Dieu ! veillez sur elle — jereviens. »

Et il s'élança avec violence hors de l'appartement ; ses pas dévoraient l'espace. Il rentra bientôt suivi d'un médecin. Il était temps, le sang venait à flots , une profonde saignée le rappela vers les veines.

Le lendemain , Louise se trouva mieux ; mais Arthur avait reçu au cœur un coup terrible.

11 faut avoir vu mourir un être aimé , et aimé d'amour; il faut avoir veillé, assis près de son lit de douleur, avoir senti la vie s'échapper , soupir à soupir , d'un sein adoré , et la mort s'approcher comme aspirée dans chaque haleine , pour comprendre ce qu'est à la pensée une première crainte de mort , surtout lorsqu'étourdi par le bonheur, on

avait cru jusqu'alors à une éternité d'existence et d'amour.

Et quand on étouffe le besoin de pleurer, et que le salut même de l'objet aimé vous contraint à rester les yeux secs, à renvoyer vers le cœur des larmes acres, brûlantes, s'aigiissant encore à retourner vers lui... c'est horrible; c'est un supplice atroce que de grimacer l'espérance , quand le désespoir est dans l'âme. Arthur le souJBPrait. Louise ignorait son sort ; elle eût pu l'apprendre d'une larme, d'un soupir de son amant; le lui révéler, c'eût été la tâche d'un bourreau.

Le mieux qu'elle éprouvait n'était qu'une légère absence de son mal. Le mal revint et fit de rapides progrès ; cependant rien ne le trahissait aux yeux; on ne voyait pas au front paisible et gai de la jeune fille qu'elle était marquée pour mourir; toujours fraîche et jolie, c'était une plante, belle de tige, que le ver rongeait à la racine.

On ordonna l'air des champs ; madame Dérigny la ramena la maison de campagne

qu'on avait quittée avant l'époque habituelle du retour à la ville , pour s'occuper à Nantes des préparatifs de noces, qu'il fallut suspendre et qui ne devaient pas être repris. Cet air pur et léger , libre des pesantes vapeurs de la ville , sembla ranimer les forces de la jeune malade. Sa poitrine brûlante le respirait comme un souffle salubre et rafraîchissant. Et, toute joyeuse, souriant à l'espérance d'un prompt rétablissement , elle rêvait d'existence et d'hymen. Le pauvre Arthur en parlait comme elle, mais n'y croyait pas ; il savait que le temps ne devait pas mettre dans sa vie ce beau jour qu'elle appelait de tant de vœux; il savait, hélas! qu'elle serait vêtue pour la tombe avant d'être parée pour l'autel.

Louise aimait la lecture , celle de la poésie rêveuse et mélancolique. Un matin qu'elle se trouvait avec Arthur dans le cabinet de la bibliothèque, il lui prit envie de lire; elle se leva, son regard parcourut quelques titres , sa main s'arrêta un instant indécise •

enfin, son choix tomba sur un volume des œuvres de Millevoie , elle l'ôta du rayon : Arthur tressaillit en reconnaissant ce livre.

— « Louise, lui dit-il avec une inquiète « précipitation , remettez , croyez-moi , votre « lecture à ce soir ; prenez mon bras ^ fai- « sons quelques tours sur la terrasse ; il fait « si beau ! voulez-vous ?

— « Non 5 mes pieds n'ont pas besoin de « mouvement , ils ont un caprice de paresse, « comme ma pensée une fantaisie d'occu- « pation ; je veux lire.

— « Eh bien ! donnez-moi ce livre , l'at- 0 tention des yeux pourrait fatiguer votre « tête ; je lirai moi-même.

— « Je ne veux pas ! obstiné que vous « êtes ; rendez-moi ce volume. Ne dirait-on <v pas , à vous entendre , que je suis bien « mal ou presque aveugle? Donnez donc ! « Ah! pourtant. Maintenant vous pouvez « rester ou vous en aller, m'écouter ou vous « boucheries oreilles; à votre choix, mon- « sieur le contrariant. »

Et , d'un petit air boudeur, la folle enfant s'enfonça dans un siège auprès de la fenêtre, et ouvrit le livre au hasard.

Les premiers mots qu'elle lut de la page sur laquelle ses yeux s'arrêtèrent , furent le titre de cette immortelle élégie : La Chute des Feuilles.

Elle lisait haut; l'émotion d'Arthur devint horrible à contenir.

— « Malheureux versl s'écria-t-il en lui- « même. 0 mon Dieu! détourne sa pensée « de toute application fatale î »

Vaine prière, c'en était fait; le voile se déchirait , la vérité se montrait nue et terrible.

« De la dépouille de uos bois « L'automne avait jonché la terre , <( Le bocage étnit sans mystère , « Le rossiguol était sans voix.... »

Elle continua; sa voix, calme d'abord, devint tremblante, entrecoupée; son visage se contracta, c'est qu'il lui vint tout à coup à la mémoire de se rappeler sous quelle in-

spiralion le poète avait écrit ces lignes sublimes et touchantes dans la simplicité de leur tristesse, ce double et poétique adieu fait à la terre , à la vie.

La fenêtre , près de laquelle elle s'était placée était ouverte; elle avança la tête, regarda Les branches des arbres du jardin étaient déjà veuves de la moitié de leur feuillage , la terre portait le deuil de sa verdure et de ses fleurs ; et si le ciel, dégagé de nuages , souriait alors , ce n'était que du sourire d'un pâle et froid soleil d'octobre... C'était l'automne.

L'automne!.,. Elle réfléchit sur les symptômes de son mal. Ce sang arrivant tant de fois à ses lèvres, ce feu dévorant sa poitrine.... C'en fut assez, le secret de sa souffrance lui fut révélé par ce subit examen.

— « Si , moi aussi , dit-elle en se reîourft nant vers Arthur immobile et muet de « douleur; si, moi aussi, j'étais frappée à « mort , comme l'était Millevoie , lorsqu'il

« chanta de sa voix de poète son hymne de III. 4

5o QUATRE AMOURS.

«mourant! Si ma destinée, comme le fut « la sienne , était attachée au sort de la der- « nière feuille des bois ! Si c'était ma der-

« niere saison

— « Louise! que dites-vous? pouvez-vous « faire une aussi fausse comparaison ?

■ — « Fausse! Ne souffrait-il pas comme « moi!... Je m'en irai comme lui; le temps « du départ est venu.

Fatal oracle d'Epidauro

« Oh! oui, bien fatal!... Mourir si jeune ! « quitter la vie lorsqu'elle est si belle, si « pleine de bonheur ! la quitter quand tu « m'aimes ! quand j'allais être à toi ! Pauvre « Arthur, tu n'as plus de fiancée! je suis « maintenant celle du tombeau ! Oh ! mon «Dieu! mourir!... Il le faudra donc! si « vite c'est épouvantable! »

La malheureuse fille pleurait à sanglots sur la main glacée de son amant, qui, plus majheureux qu'elle encore, puisqu'il devait rester, n'avait, lui , dans Texcès de sa souf-

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france, ni larmes ni soupirs pour soulager, du moins , sa douleur à l'exprimer.

Ce fut en vain qu'on essaya de rallumer dans le cœur de Louise l'espérance éteinte pour jamais ! tout fut inutile. Pour croire encore à la vie, elle savait trop qu'entre elle et le temps , tout allait bientôt finir. Cette certitude, acquise aux dépens de toutes ses illusions, fut peut-être, pour ceux qui l'entouraient, quelque chose d'aussi pénible à subir que la pensée même du sort qui l'attendait.

Quand on est heureux, quel seeret terrible à deviner que celui de sa mort! Combien ne faut-il pas de courage, de stoïcisme, pour attendre avec calme l'arrivée de l'instant suprême! Ah! lorsque, sans espoir de retour, il faut dire adieu à tout à la fois, à la vie morale comme à l'autre ; lorsqu'il faut voir se briser, rompus ensemble, tous les nœuds de bonheur qui vous attachaient à la terre, il faut grande force à la pensée, grande résignation aux décrets du sort.

ponr ne pas se révolter contre la main qui frappe. C'est un bien haut paroxisme de vertu, lorsqu'on est riche de bonheur, que de s'en aller, sans regret à ce que l'on quitte; que de dire tranquillement à la mort : « Tu viens me chercher , me voilà , « prends-moi! *

Hélas ! la soumission de Louise n'était pas entièrement pure de regrets, et pourtant il y avait dans son âme une large place au courage! Pauvre enfant, elle abandonnait tant d'avenir au passé, elle avait vu l'horizon

s'étendre devant elle si large, si brillant

Oh! mon Dieu ! ne l'accusez pas de faiblesse; si vous la vouliez plus forte, pourquoi l'aviezvous faite aussi heureuse ? Ne l'était-elle pas trop jDOur incliner, toute résignée , sa tétc sous ce joug irrévocablement rivé, celui qui se soude à la tombe ?

Qu'on ne demande pas une description de la souffrance d'Arthur : comme il est de certains regards qui, pour les peindre, résistent aux pinceaux , et ne peuvent passer

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du modèle au portrait, il est aussi des sentimens qui, pour les exprimer, résistent aux paroles. Nous dirons seulement, il l'aimait, et la voyait mourir! C'est au cœur à deviner le sens de ces mots , dans leur profonde acception.

Qu'elle était noble et touchante , lorsqu'en souriant de ce sourire plus triste qu'une plainte :

— «Pourquoi, disait-elle, ami, maudis- « tu Millevoie de m'a voir éclairée? Remercie- « le plutôt ; ses vers m'ont appris que j'al- « lais mourir : au moins tu peux pleurer, « Pleure , mon Arthur , ne reliens plus tes « larmes , tu les a trop dévorées devant

« moi Car tu le savais, toi, que je ne ver-

K rais pas une autre saison; et quand je le « parlais de bonheur el d'hymen , lorsque « je te confiais mille projets d'avenir , mes « espérances devaient te faire bien du mal , « ma joie devait avoir pour toi quelque « chose de poignant et d'alroce. ... Tu souf- « frais terriblement, j'en suis sûre, à m'en-

« tendre te parler ainsi de lendemain , toi « qui savais que je touchais au soir de mon « dernier jour.... Je le sais aussi... Pleure « donc maintenant , pleure , tu le peux , tes « larmes n'ont plus rien à m'apprendre ! »

Et quand elle lui donnait ainsi cette liberté de larmes, Arthur les sentait retourner des paupières au cœur.

— « Oh! pourquoi, disait -elle aussi, a pourquoi la mort ne rn'a-t-elle pas prise « quand elle est venue chercher ma mère , « quand mon père fut emporté par elle ? « Alors je n'aurais pas eu regret à la vie , " mon cœur était vide , l'existence m'était « amère et pesante , la mort m'eût été douce « et légère. Je l'appelais , elle n'est pas veo nue. Oh ! je devine pourquoi je l'appelais « en vain ! j'étais pour elle une trop chétive «proie; malheureuse, j'étais dédaignée, il « lui fallait dans moi , pour me prendre , de «l'espoir, de l'amour, du bonheur enfin î « Maintenant je suis digne d'elle , et la « voici qui vient me chercher la cruelle! »

Chaque parole élait acérée et faisait plaie au cœur d'Arthur.

La vie se retirait peu à peu de Louise ; ses forces commençaient à s'en aller. Pouvant à peine se soutenir, elle se faisait descendre au jardin ; mourante , elle voulait assister à la mort passagère de la nature.

— «t Arthur , j'aime celte pâleur du so- « leil, cet air froid, ce jour terne. Cette « tristesse du ciel s'harmonise avec celle de « la terre, elle semble rendre plus facile la a pente qui mène à la tombe. Je n'aime plus « à voir un beau jour, il y a pour moi dans « son sourire une affreuse ironie , une in- « suite aux larmes. Ah ! mieux vaut , je le « sens, en lui disant adieu , voir à la nature « un vêtement de deuil qu'une toilette de «fête. Il semble qu'on perd moins quand « on la quitte ainsi. Je ne voudrais pas mou- « rir au printemps ! Oh ! de la neige , de la » glace pour mon dernier regard, mais pas « de fleurs, mon Dieu ! pas de fleurs ! »

La mort avançait , sa course était rapide et ses pas près du but.

Plus elle s'approchait , plus la jeune fille qu'elle venait prendre se sentait de courage pour la recevoir. On eût dit que le mal , qui la ployait sous son fardeau, reportait à l'esprit tout ce qu'il ôtait de force au corps. L'or de son âme s'épurait au creuset de la souffrance. La mort produit souvent aux yeux de la pensée un effet tout opposé à celui de la perspective ordinaire ; le lointain la grandit; elle diminue comme la distance entre elle et l'objet qu'elle attire à soi; et quand le choc arrive , le fantôme géant n'est plus qu'un nain , contre lequel on se heurte , on se brise, sans le voir.

Mais toujours le chant du cygne du poétique et mélodieux Millevoie , résonnait au souvenir de Louise. Ses yeux agrandis par l'amaigrissement de ses traits attachaient des regards inquiets , âcrement douloureux, sur les arbres dont les feuilles jaunissantes, épuisées de sève, tombaient à bruit léger ,^

mais aigu, inégal, retentissant au cœur. C'était un céleste avertissement, lui disant que sa vie se détachait comme les feuilles, et s'en allait comme elles. Elle les suivait de l'œil, dans leur course errante au gré du vent; et, lorsqu'un souffle plus fort les en levait de la terre , les dissipait en tourbillons légers :

— 0 Où vont-elles ainsi , pauvres feuilles « mortes? Est-ce à l'abîme, aux nuages, que «le vent les donne?... Mais qu'importe; « d'autres viendront, le deuil des arbres est « d'un hiver ; au printemps , ils dépouille- « ront leur manteau de frimas , ils repren- « dront leur robe de fête , leur voile de « fleurs ! . . . La nature ne meurt pas , elle « dort; et, rafraîchie par le sommeil, elle se «réveille belle et parée; mais moi, je ne « me réveillerai pas comme elle ; je ne re- « prendrai pas mon vêtement d'existence!...

— « Non , continua-t-elle en regardant « les cieux, non, je ne puis croire à une

« mort complète. Je sens qu'il y a dans moi « quelque chose qui ne peut s'anéantir. La « mort, de sa bouche glacée, ne souflle pas « sur l'âme ; elle ne l'éteint pas comme on «fait d'une lampe. Elle n'a droit, pour le « prendre , qu'à ce qui appartient à la terre ; « mais de ses longs bras, elle n'étreint pas, « pour l'étouffer, ce qui vient du ciel , et «l'âme en vient, n'est-ce pas? Oh! oui, « elle en vient, elle y retourne. Le corps est « un voile qui la couvre , comme un nuage » couvre le soleil. Le voile tombe , le nuage a passe, le soleil et l'âme brillent encore tous « deux d'une clarté plus pure!,... La vie! la « mort! étrange problème, dont la solution « résiste à toute sagesse humaine ! impéné- « ti^abîe énigme, dont le mot est encore in- «■ trouvé ! Quoi ! depuis si long-temps qu'on « existe et qu'on meurt, on ne sait pas encore « ce que c'est que vivre et mourir! Inféconde « leçon! quel esprit te comprendra jamais? « Doù vient-on? où va-t-on? qui le sait?.. . qui « le dira? Tout et puis rien, terrible doute!

« Quoi! l'homme tomberait tout entier au « gouffre muet du néant! Ah! c'est insulter « à la puissance divine, que de croire que « rien ne reste de ce qu'a fait Dieu liii- « même. Le néant 1 trompeuse et sombre « image. Que le crime, épouvanté d'une se- « conde existence, châtiment de lapremière, « se berce, dans son effroi sacrilège, de cette « chimère impie ; assieds-toi, comme un « fantôme consolateur, au chevet du lit du « coupable, se débattant dans l'agonie des « remords, heurtant l'erreur contre la vérité. « Mais va-t'en, n'approche pas de celui qui « meurt sans avoir renfermé dans son sein « un désir, un doute condamné par la vertu , « repoussé par la foi ; va-t'en , ne le fais pas « chanceler dans sa céleste croyance, dans « son espoir d'une autre vie ! Que l'athée « seul trouve dans le mot de mort le syno- « nyme d'anéantissement ; mais que celui « qui se confie aux promesses du Créateur , « ne voie dans l'instant suprême que l'heure « venue du rappel aux cieux , que l'affran-

« chissement de 1 amc esclave , sortie du a temps pour rentrer dans l'éternité ! »

Qu'elle était attendrissante et belle la jeune mourante , en jetant ainsi la lueur de sa pensée dans la nuit des secrets théoligiques ! Combien il y avait de sublimité dans cette religieuse espérance dont rayonnait son cœur ! Qu'elle est puissante de persuasion, cette éloquence funèbre dont les expressions, quelque simples, quelque vulgaires, quelque étranges même qu'elles puissent être, prennent une signification prophétique et sacrée , lorsqu'elles sondent le grand mystère de la Divinité , celui du but de la création. Il semble , pour ceux qui les entendent , que les paroles d'un mourant s'exhalent de ses lèvres comme une émanation d'âme. Oui , souvent sur le crime et l'incrédulité il y a plus d'empire de conviction dans les accens qui montent des bords du cercueil que dans ceux qui descendent du haut de la chaire. La tombe est une tribune où l'orateur ne parle pas inécouté,

QUATRE AMOURS. 6î

incompris. Là, toute parole trouve un écho, toute pensée enfante un souvenir.

Qu'il devait y avoir longue mémoire dans le cœur d'Arthur pour celles que Louise venait de prononcer ! Elle avait cessé de parler, il l'écoutait encore, et prétait l'oreille comme à une lointaine vibration.

Mais soudain elle trembla d'un froid convulsif, poussa un cri déchirant, se leva, fut se jeter dans les bras de madame Dérigny, et, posant sa tête sur l'épaule de sa mère adoptive, les yeux fermes :

— « Sauvez-moi , s'écria-t-elle ! ma mère. . . « Arthur, la voyez-vous? elle vient , la voilà! » défendez-moi ! »

Que voyait-elle? pourquoi se pressait-elle ainsi frissonnante contre le sein qui l'abritait?

Un violent coup de vent avait courbé ia cime des arbres, et dépouillé une branche immense de toutes ses feuilles, emportées en mugissant. Louise avait cru entendre la mort accourir.

Elle venait efFectWement , mais il lui restait encore quelques pas à faire.

Plusieurs jours s'écoulèrent; Louise s'affaiblissait d'heure en heure. Elle ne pouvait plus se lever. On avait placé son lit près de la fenêtre de sa chambre , qui donnait sur le jardin. Un épais et haut massif de marronniers se trouvait en face. Il avait été impossible de détourner la malade de la constante inspection que ses yeux faisaient des progrès du dépérissement de la nature. Il avait fallu satisfaire à cette funeste fantaisie , et la placer de façon à voir les feuilles se détacher et tomber ; elle attendait la chute de la dernière !

Il n'en tombait pas une qu'un soupir amer ne s'échappât de la poitrine gonflée d' Arthur , qu'une larme ne traçât sa route humide sur la joue brûlante du malheureux amant , assis et veillant près du lit de sa belle fiancée 1

— « Pleure , ami , disait-elle , laisse-les « couler à leur gré , ces larmes que j'ainie à

a voir : je me plais à te regarder pleurer

n 0h ! pardonne-moi d'aimer ta peine, par- « donne-moi cet égoïsme, cette joie cruelle. . . « Je ne devrais former pour toi que des « vœux de bonheur, et je me sens heureuse « d'emporter avec moi la certitude de tes « regrets, Fassurance d'un long et brûlant « souvenir. Tes pleurs sont pour moi le gage « de cette mémoire de l'âme , que tu con- « serveras pour ta pauvre Louise ; et, je te le « répète, ami, j'aime à te voir pleurer..... « Pardonne-moi ! r>

Puis , par la pensée, jetant un coup d'œil rapide sur l'avenir d'Arthur , elle reprit :

— «Cependant, je ne demande pas que « tu dépenses à aimer un souvenir tout ce « que tu as de sentimens d'amour. Non; ce « serait injustice ou plutôt folie de l'attendre. « Le passé ne peut long-temps , à lui seul ^ « alimenter un cœur. Le tien éprouvera « plus tard le besoin d'être rempli par la « réalité du présent , ou la promesse de i'a- « venir, et sans bannir mon image, tu y

« auras place pour un objet nouveau. Là « morte et la vivante s'y trouveront ensem- « ble. Oh ! oui , tu aimeras encore , ce serait « une erreur au Ciel, que d'avoir mis dans (r ton sein une âilie comme la tienne , et de « ne placer dans ta vie que quelques înstans « d'amour. Ton cœur ne s'est pas desséché a à m'aimer; ma mort te le rend tout entier « d'illusions. Si la poésie, la suavité d'un « sentiment en est la partie chimérique , tu « as du moins conservé cette douce et chère f moitié de celui que tu as ressenti pour « moi. Je n'ai pas détruit le charme , désan- «f chanté ta vie , vieilli ton cœur ; je ne l'ai « point ébranlé dans sa foi. Je meurs , cer- « taine que je ne l'ai point appauvri d'émo- « tiens , que tu pourras encore aimer avec « délire, avec croyance. Puisse celle qui « doit le faire battre comme je l'ai fait pal- « piter , ne pas lui ôter plus d'élémens de « bonheur que je ne lui en ai pris ! »

La mort s'approchait toujours.

Un matin, le soleil s'était levé dans un

horizon dégagé des brumeuses vapeurs d'automne , sa clarté était douce et pure , un vent frais respirait dans l'air à peine ému. . . . C'était un beau jour.

Louise , en s'éveillant , jeta autour d'elle des regards avides , mais sereins ; sa figure était calme et reposée; c'était presque de la joie, que l'expression répandue sur son visage , amaigri par la souffrance.

— «Eh quoi! dit-elle, n'aurais -je fait « qu'un songe affreux? n'aurais-je craint la « mort que pour m-ieux apprendre à con- « naître le prix de la vie? Ah ! mille actions « de grâces à Dieu, si ce n'est qu'une leçon « qu'il m'a donnée ! Arthur , ma mère , « aurai-je encore de longs jours à compter «par le bonheur? Pourrai-je vivre? Oh!

« parlez donc ! dites-moi que je puis vivre ! » Elle se leva , plus forte , aidée par l'espérance.

Cette joie, comme elle l'avait dit, était atroce et poignante ; car , cet éclat de la vie,

c'était le dernier jet de la lumière d'une

lampe qui meurt plus large et plus brillante qu'elle n'a vécu.

— a Comme la nature est belle, dans sa « tristesse même î Arthur , cette douce et « faible chaleur du soleil semble raviver « tout mon être. Je suis mieux , beaucoup « mieux. Hier , la mort m'apparaissait en- «core; aujourd'hui, je ne vois que l'exis- « tence... Elle revient à moi, je la sens ren- « trer dans mon sein, je respire; mes soupirs « sont plus faciles. Oh ! si je pouvais vivre. .. « Arthur, j'aime la vie ! »

Elle voulut voir le ciel , aspirer l'air. C'était l'adieu du départ ; elle le prenait pour le salut du retour.

On la descendit au jardin.

Mais elle leva les yeux, regarda les branches dépouillées de toutes leurs feuilles ; une seule restait encore , se balançant suspendue à la cime de l'arbre le plus élevé... Pour se détacher , elle n'attendait qu'un souffle.

Le regard de Louise , en s'élevant vers le ciel, avait rencontré et ne quittait plus

cette feuille , restée là , pâle , abandonnée , pauvre orpheline, près de rejoindre ses sœurs. Le vent soupira , la feuille tomba , et avec elle la dernière illusion de la mourante.

— « Ah! secria-t-elle avec une expres- « sion d'indicible regret, c'en est fait, la vie « ne tient plus à moi. Non ! plus d'espoir î « mon dernier jour va se coucher sur la « terre ; ma première nuit dans le ciel se « lèvera belle et calme ; elle sera pure comme « ce cœur qui palpite de ses derniers bat- « temens dans ce sein qui n'a plus , hélas ! a que quelques 'soupirs à comprimer. . . Em- « menez-moi, je me sens mal. »

Et l'heure de la mort allait bientôt sonner. Son corps affaissé goûta quelques instans de repos; elle se réveilla pour s'endormir après d'un autre sommeil.

Elle se souleva , ses yeux brillaient , ses joues étaient pourpres et gonflées par la fièvre , ses mains étaient brûlantes ; elle prit celles d'Arthur , de madame Dérigny , les

croisa sur son cœur, et dit ; — « Ne m'ou- « bliez pas ; adieu sur la terre ! au revoir au « Ciel ! »

C'était le dernier mot de sa voix, le dernier regard de ses yeux , le dernier battement de son cœur.

Morte !

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