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dites , la première personne qui vous abordait avec des regards ouverts , saluait avec d'affectueuses paroles, ne vous a-t-elle pas semblé un être disposé à recueillir dans son âme ce qui pourrait tomber de la vôtre?,.. Et vous avez parlé, ne pouvant plus vous taire , et croyant qu'on vous comprenait.
Heureux si vous ne vous êtes pas trompé, si le hasard, en vous amenant un confident, a justement conduit vers vous celui qu'il fallait à votre secret 1 si vos aveux ont touché le but, si celui qui vous écoute vous donne ce que vous demandez en échange de ce que vous lui dites! non d'impuissantes phrases de consolation , car vous ne voulez pas qu'on vous console, mais des paroles de pitié, parce que vous voulez qu'on vous plaigne , qu'on vous affermisse dans la conviction de votre malheur, qu'on vous persuade que dans le calcul de vos souffrances vous étiez encore en arrière de compte... Yoilà ce que vous voulez, n'est-ce pas? Il semble que la direction ualurelte à tous les désirs de
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l'homme devrait être vers le bonheur comme
celle de l'aimant vers le pôle Eh bien !
étrange , inexplicable bizarrerie du cœur , on se sent vraiment quelquefois insatiable de peine.
La visite de l'homme d'affaires ne dura pas; Arthur se hâta de le congédier : la figure de cet homme lui fatiguait les yeux. Et d'ailleurs , après l'entretien qu'il venait d'avoir, comment tenir à parler des caprices de la bourse, à former un plan de spéculation d'intérêt? Déshérité d'amour, que lui importait la fortune 1
En contradiction complète avec lui-même, puisqu'il se trouvait alors dans la situation que nous avons essayé de décrire, Dérigny resta seul dans son cabinet, et signifia à son valet de chambre de le dire absent ou non visible, si quelqu'un se présentait pour le voir. Il s'assit devant son bureau , et , s'y accoudant , se prit la tête à deux mains. Son imagination remplie de noires vapeurs , en créait un fantôme d'avenir. Il voyait sa vie
traversant un chemin désert , foulant un sol aride , respirant dans un air sans parfum , sous un ciel sans clarté, n'ayant pas dans sa route une fleur à cueillir , une borne où se reposer un instant , et lentement dans la nuit arrivant à la tombe , s'y asseoir pour ne plus se lever.
Mais son attention fut tout à coup détournée de son lugubre sujet par un dialogue entre son domestique et Roger , qui, forçant la consigne, entra sans qu'Arthur eût songé à s'enfermer pour se défendre contre la brusque attaque du joyeux assaillant.
— « Je savais bien qu'il était là , s'écria le bruyant Roger, et ce coquin qui m'assurait
effrontément J'ai vu l'instant où j'allais
retourner sur mes pas avec tous les honneurs d'une défaite.... Est-ce que vous vous faites mettre sous clef, mon cher?
— Quelquefois, pour me débarraser des importuns; mais la consigne ne vous regardait pas, et je m'étonne que Pierre —
— C'est bien ; mais si j'ai quelque jour an-
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tichambre et laquais , et si vous venez me
voir »
Dérigny, sans répondre, ferma la porte et approchant un fauteuil du sien l'indiqua à Roger, qui ne s'y plaça qu'après avoir passé d'un regard l'examen de la physionomie renversée d'Arthur.
— Quand plaira-t-il à votre esprit de redescendre sur la terre du haut des régions éthérées, des plaines vaporeuses, ou perdu dans quelque lointaine excursion?... AlloYis, beau mélancolique, regardez, non à vos pieds, mais: sur votre bureau , et lisez , approuvez. »
Roger plaça sous les yeux d'Arthur un journal ouvert sortant de la presse et tout humide encore.
— « Eh bien ! vous ne voyez pas ?
— Quoi?... qu'est-ce?
— Comment ! je vous présente hier un jour-' naliste; aujourd'hui je vous apporte un journal, et vous me demandez ce que c'est !
Ah! c'est vrai, l'article promis, la descripr. tion de mon bal.
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— La plus ampoulée , la plus amphatique relation du monde. Du merveilleux comme dans les Mille et une Nuits : il n'y manque qu'un salon de cristal et ces lustres d'escarboucles ; mais c'est égal , c'est brillant comme le soleil en plein midi. Admirable!... Du Pbébus d'un bout à l'autre,, et des mots sonores ronflant comme une symphonie de
grosse caisse et de tymbales En résumé,
superbe !
— Ou donc? demanda froidement Dérigny.
— Là , là , aveugle. »
Arthur lut bas , reploya le journal et ne fit aucune réflexion.
— «Pour le coup, mon cher Dérigny, il faut que quelque sorcier, quelque lutin se mêle aujourd'hui de gouverner votre tête. Comment ! vous avez lu , et vous n'êtes pas subitement tombé dans une ravissante extase d'admiration!... Cela se conçoit-il?... Vous serait-il arrivé depuis hier quelques fâcheux événemens ?. . , Auriez-vous. . .
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— Rien, mais cette enflure de style, ce pathos me déplaît.
— Que diable avez-vous donc aujourd'hui? Voyons, seriez- vous malade?... Mais en effet, vous paraissez l'être... vous avez le visage tout assombri..» vous semblez respirer avec une difficulté!...
— Cette fenêtre »
Et Roger courut l'ouvrir avec empressement. A sa folle gaieté succéda tout à coup un ton calme, sérieux, presque triste, un ton d'ami.
La croisée qu'il venait d'ouvrir donnait sur le port. Dérigny et lui se mirent au balcon; une bouffée de vent qui fit crier les feuilles des arbres et passa dans les cheveux tVArthur, jeta un peu d'air et de froid sur ses lèvres brûlantes. Roger le pressait de questions affectueuses sur ce qu'il éprouvait , c'était en vain que le malade s'obstinait à taire sa souffrance, le secret sortait du cœur et s'approchait de la bouche Ils se retirèrent du balcon , refermèrent la croisée e t
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s'approchèrent du feu; Arthur, un coude sur le marbre de la cheminée, une main sur là poitrine; Roger, s'appuyant les deux bras sur le dossier d'une chaise, posée en équilibre comme pour s'y agenouiller L'un
parla, l'autre écouta ; tous deux long-temps. Car lorsqu'une puissante commotion se fait sentir à l'âme , que la secousse qui l'agite soit l'effet de la peine ou celui du bonheur, quand on peut librement raconter ce qu'on éprouve, lorsque l'auditeur que voire avez choisi ou accepté pour vous entendre témoigne de sa docile attention par un silence dont la durée se mesure sur celle dé votre récit et qu'entrecoupent seulement, comme de faibles pauses, certaines exclamalions d'usage ah!... vraiment!... qui
l'aurait cru?.,. Après! etc., etc. Quand, disje, on vous écoule ou qu'on paraît vous écouter ainsi , combien les images se pressent à la pensée, les paroles viennent vile aux lèvres. Dans ce cas-là, la joie et la souffrance babillent également et ne peuvent se taire-
avant d'avoir tout dit , ce qu'elles peuvent dire et même quelquefois ce qu'elles devraient cacher.
Si quelque témoin invisible eût assisté, magique spectateur, à ces deux scènes de la vie d'Arthur, ne se fût-il pas trouvé tenté de trahir sa présence en s'écriant : Halte-là! mon pauvre Dérigny! Assez de folies dans un jour. Vous jouez un détestable rôle; vous êtes un véritable bouffon, larmoyant, pitoyable personnage , croyez-moi. Comment ! vous avez devant vous celui qu'hier vous regardiez comme l'assassin de votre bonheur , un homme bon à pendre, selon vous, pour un pareil méfait; un rival dont vous étiez jaloux jusqu'à l'hébétement, et que vous eussiez volontiers bâillonné , pour étouffer dans sa bouche ces doux sons italiens, ces amoureux accens dont les modulations passionnées vous torturaient, vous crispaient , comme l'eût fait un hymne infernal, hurlé à vos oreilles par un cœur de démons!... Et c'est à ce nxême homme que vous allez confici
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VOS douloureuses et tant soit peu ridicules sensations! c'est l'ami dans le sein duquel va descendre votre secret! c'est à lui que vous allez dire : Ma femme ne m'aime pas ! Si quelque salutaire réflexion ne vient à votre aide , je ne réponds pas que moi , que vous intéressez sans le savoir, je ne sois, pour vous rendre visite , obligé de traverser bientôt les immenses cours du Sanitat et de vous chercher, non dans un élégant et riche salon comme celui-ci, mais de vous regarder à travers la grille d'une étroite cellule, ou pénitent triste ou joyeux , ayant tout fait pour endormir votre raison , vous attendrez, sous le bon plaisir de la Providence , qu'il plaise à Dieu do la réveiller. Je pencherais à croire que c'est par i:)ressentiment que vous êtes venu vous loger aussi près que vous l'êtes de l'hôpital des fous , afin de ne pas avoir la fatigue d'une longue route pour y arriver.
Si ces paroles eussent été prononcées dans le cabinet d'Arthur , il les eût prises pour l'écho de cette voix intérieure qu'on aj^pello
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conscience ou prudence , selon le cas dont il s'agit , et qui , dans le fond de sa pensée , lui disait à peu près ce que nous venons de dire. Il hésitait, combattu entre la crainte et le désir de parler. Mais réfléchissant que s'il avait été jaloux , il ne l'était plus de qui que ce fût au monde; qu'il pouvait raconter ses soupçons , sans nommer, sans indiquer en rien celui que son ombrageuse imagination lui avait un instant représenté comme un rival aimé, et d'ailleurs, entraîné à l'indiscrétion par un invincible besoin d'ôter son secret de son cœur... il parla,
Roger l'écoutait avec une adoilrable attention , sans changer d'attitude , sans laisser échapper d'autres mots que ces espèces d'aparté qui signifient , parlez toujours , je vous entends. Dérigny, encouragé par la contenance de son auditeur , se laissait aller à peindre jusqu'à la moindre de ses émotions. Plus il parlait , plus sa poitrine se dégonflait de soupirs. A chaque image passant de son esprit à sa voix , sa tête s'allégissait ,•
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son front devenait moins brûlant ; certes , la potion la plus calmante l'eût moins physiquement soulage que cette verve d'élocution.
Mais quand il eut tout dit , quand la vibration prolongée de sa dernière phrase avertit celui qui l'écoutait que la parole lui était accordée à son tour et qu'on attendait
sa réjDonse, alors laissant aller avec bruit
la chaise sur laquelle il s'appuyait, Roger, le visage animé d'une ironique gaieté, les traits contractés , les muscles agités par une soudaine et joyeuse convulsion, les lèvres écartées, les dents à découvert, fil entendre un long et fougueux éclat de rire, bruyant , insultant, satanique, et s'avançant vers Dérigny:
— «Ma parole d'honneur, il est fou! s'écriar t-il. »
Stupide, muet de surprise , Arthur fit en arrière un mouvement spontané.
— «Oui, fou! archifou! continua Roger •dans son imperturbable audace. Quels yeux
terribles ! bon Dieu ! quel air courroucé î Allons, mon cher, calmez-vous, la fureur vous va mal.
— Monsieur ! savez-vous bien ! . . .
— Que je suis un impertinent , n'est-ce pas? c'est vrai, quant à l'air du moins. J'ai tort , grandement tort Tenez , pardonnezmoi , comme je m'accuse avec toute la franchise et la promptitude possible. Que voulez-vous , ce que vous m'avez dit n'est qu'un tissu d'extravagance et j'ai ri. . . . sans dessein, malgré moi. Encore une fois, j'ai eu tort, car j'aurais dû réfléchir que si vous êtes insensé, vous êtes malheureux, que vous n'avez pas le sens commun dans vos chagrins , mais que vous n'en souffrez pas moins et beaucoup !... Vous avez la fièvre , j'en suis sûr. »
L'impertinent saisit le bras de l'insensé, et de force le retint immobile un instant , sous les doigts qui en inspectaient les pesantes et capricieuses pulsations.
Lorsque l'air et le ton sérieux furent revenus sur son visage et dans sa voix , lorsque
Dérigny, décourroucé, fut en état de l'entendre, Roger reprit avec une gravité doctorale: — «Ecoutez-moi, tant que vous avez parlé, j'ai cherché phrase à phrase l'explication de ce que vous disiez. Dans ce que vous n'avez probablement regardé que comme une relation de faits , je n'ai vu , moi , que l'exposé de votre caractère ; vous l'avez, sans vous en douter, entièrement déroulé devant moi et mis dans tout son jour, à la portée de ma petite vue intellectuelle. En vous traduisant à mesure, émotion à émotion, en abaissant l'idéal au niveau du positif, j'en suis venu à vous connaître beaucoup mieux que vous ne vous connaissez vous-même.
— C'est un peu fort !
— Nullement. J'ai mis une demi-heure à étudier mon Dérigny, ce n'est pas aller vite; il m'est souvent arrivé d'apprendre, corps et âme , tout un individu dans une minute.
— Ah!
— Sans doute , il y a tant de gens qu'un
regard , un geste , une intonation vous révèlent tout entiers. Mais vous , vous étiez un peu difficile; il y a, dans votre caractère, des points presque imperceptibles, des nuances presque insaisissables.
— Que votre sagacité a pourtant vus et saisis ?
— Ma sagacité i merci ; vous m'allez faire une réputation d'observateur.
— Puisque vous me savez si bien, vous
plaîrait-il Comment dirai-je ? de m'ensei-
gner mon Moi ?
— Si vous voulez, me voilà prêt à vous donner en même temps une leçon de monde. . . Je n'entends pas monde, ce qu'on a coutume de nommer ainsi, ces niaiseries d'usage, ces puériles études sur le maintien et sur la voix, ce cathéchisme du bon ton; je veux dire, par leçon de monde , ce qu'on définit en style vulgaire par savoir mener sa barque , et ce que j'exprimerai d'une façon plus noble avec une figure plus poétique, par savoir s'orien- Ler sur l'océan du sort. Enfin , ce que jv'" veux
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VOUS apprendre, c'est à faire l'analyse raisonnée de votre existence sociale.
— Eh bien ! voyons , mon maître.
— Pourriez-vous d'abord me dire lequel est le plus sage , quand le bonheur se présente, de le recevoir ou de le renvoyer ?
— Plaisante question. .. le recevoir et bien vite , ce n'est pas un tel visiteur qu'on renvoie ou qu'on fait attendre.
— C'est pourtant ce que vous faîtes.
• — Comment?
— Mais oui, voilà je ne sais combien de temps qu'il se morfond à votre porte et vous l'y laissez bien décidé à ne pas ouvrir. Vous croiriez déroger à votre dignité d'homme sensible en lui donnant audience; ce n'est pas un hôte d'assez bonne compagnie pour vous, et s'il était aussi effronté que moi, s'il entrait malgré vous, mai lui prendrait, je crois , d'avoir été assez hardi pour forcer la consigne.
— Ainsi, selon vous...
— Vous êtes malheureux , parce qu'il
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VOUS plaît de l'être; car ce n'est pas le sort qui vous boude, o:iais c'est vous qui lui faites la moue.
— Je vous remercie de m'apprendre qu'il ne tient qu'à moi de faire connaissance avec le bonheur, c'est une découverle que je n'eusse pas faite à moi seul , et s'il me prend envie de voir un peu comme il s'annonce
— C'est tout justement l'envie qui ne vous prendra pas. Et tout calculé , je pense que vous ferez aussi bien de le laisser où il est; car je ne vois guère de communauté possible entre vous deux.
— Et pourquoi , s'il vous plaît?
— Pourquoi? C'est que le malheur vous est devenu nécessaire; vous l'avez rendu inhérent à votre nature, c'est quelque chose d'indispensable à votre existence , un aliment intellectuel dont vous ne pouvez plus vous passer; aussi, crainte d'en manquer, vous en faites provision, et s'il vous en fallait subir une disette, je vous regarderais en danger d'inanition sentimentale . d'étisie