‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 35 sur 72 · III. in · texte numérisé non relu

III. in

l/|G QUATRE AWOUIIS.

d ame. . . . Enfin , mon cher , vous avez la passion du malheur , c'est une passion tout comme une autre et dans la hiérarchie des vôtres, c'est celle qui occupe le premier rang.

— Comme un précepte s'appuie ordinairement sur un exemple... je pense...

— Comment donc! C'est où j'allais en venir. Voyons, que vous manque-t-il? Vous êtes jeune , maître de vous ; vous possédez un nom que la particule n'alonge pas, il est vrai, de sa syllahe orgueilleuse, mais auquel elle se joindrait fort bien sans avoir l'air d'une saugrenue ; un nom flanqué d'une bonne et vieille estime , et gracieux et facile pour la prononciation , ce qui n'est pas entièrement à dédaigner ; car un nom harmonieux résonne quelquefois aussi doucement à la pensée qu'à l'oreille. Vous n'êtes pas ce qu'on appelle un joli garçon , mais une tournure élégante , une physionomie pensive cl distinguée, une mise simple et riche, un

-1 - . !-,„» t^„| c(']a. ioint à d'ex-

cellentes manières, à une certaine nonchalance , donne à votre personne un aristocratique je ne sais quoi , un vernis de grand monde, demi-boudoir, demi-salon. Vous êtes riche et savez profiter de votre fortune ; ce qui n'est pas aussi facile qu'on pense. Vous avez le goût de la dépense, du luxe, du grand ton , vous vous satisfaites ; roi de la mode, vous exercez un empire plus despotique que beaucoup de souverains; vous êtes admiré par les uns, dénigré par les autres; mais tout le monde parle de vous, c'est le grand point, louange ou blâme, peu importe, c'est de la publicité qu'il faut à toute espèce de gloire.

Dans la situation où vous êtes placé, une femme étant un indispensable meuble d'apj)arat , vous avez trouvé dans madame Dérigny ce qu'il vous fallait tout juste pour le monde , une femme jeune , jolie, instruite, gracieuse sans minauderies spirituelles, sans prétentions; ni prude, ni coquette de cœur, respectant ses devoirs et ne rachetant pas la

l48 QUATRE AMOURS.

régularité de sa conduite , par l'âcreié , la faroucherie de son caractère. Une femme qui n'a pour vous qu'une affection légère à porter, qui ne vous aime pas,., d'amour s'entend... C'est admirable, et si vous n'êtes pas content , je ne sais pas ce qu'il vous faut.

— Ce qu'il me faut, ou plutôt d'abord ce qu'il ne me faudrait pas , c'est cette affection bourgeoise, cette amitié vulgaire, aussi commode à donner qu'à recevoir , qu'on accorde aisément et presque toujours à plusieurs à la fois. Ce sentiment, enfant de l'estime, nourri par l'intimité et qu'on pourrait, selon moi , désigner sous la dénomination de courtoisie du cœur. Mais ce que je voudrais , ce que je n'ai plus même la chance d'obtenir, la consolation d'espérer, c'est celte large et profonde affection dans laquelle s'enferment toutes les autres ; c'est ce sentiment dominateur, dont la tyrannique et puissante volonté se place au-dessus des lois et des entraves de la raison, quand la raisor et le monde prétendent l'enchaîner et li

QUATRE AMOURS. l49

commander. Ce qui me manque, c'est de l'amour, c'est une âme donnée tout entière , mais une âme à sensations énergiques , ardentes et pourtant suaves et flexibles , hors du pouvoir du temps, toujours fraîches d'illusions et fortes de réalités; c'est un être tout à moi, qui pense avec ma pensée, existe avec ma vie , une femme !

— Amoureuse !.... Eh! malheureux! savez-vous ce que c'est que d'être adoré d'une femme ?

— Je crois l'avoir su, répondit Arthur avec un acre sourire, et il ne me semblait pas que ce fût un si grand malheur !

— Mais cette femme n'était pas la vôtre ?

— Elle devait l'être.

— Oh! ce n'est pas la même chose. Tant pis pour vous, mon cher, si vous ne comprenez pas la différence qui doit exister entre l'épouse et la fiancée. Persuade^z - vous donc bien, s'il est possible toutefois, que cette vérité trouve place parmi vos convictions, que l'amour est admirable jusqu'au

IbO QUATRE AMOURS.

jour du mariage et ne vaut plus rien dès le lendemain des noces.

— Et comment cela, je vous prie? Je sais bien qu'il arrive souvent que le contrat de l'hymen est le testament de l'amour; mais je ne vois pas que ce soit un bonheur qu'il en arrive ainsi. Et si vous vouliez m'expliquer comment il..,.

— Ce serait un peu long, et d'ailleurs vous ne me comprendriez peut-être pas.

Mais ce que je vous dirai, c'est que rien n'est insipide, obsédant, comme une femme à langueurs, à adoration , qui ne vous regarde jamais sans larmes dans les yeux, qui ne

peut vous parler sans soupirs dans la voix

Quel fardeau! quel ennui! Et quand

elle est jalouse . bon Dieu ! c'est une malédiction , c'est un enfer ! des gémissemens», des bouderies , du désespoir ou de la rage! .. . La jolie petite existence pour un mari! Si je le deviens jamais, je me donnerai de garde, je vous jure, d'aller m'empêtrer dans une passion conjugale.

QUATRE AMOURS. l5l

— Oh I je le conçois , brillant papillon , vos ailes se dévelouteraient à rester ployees.

— L'amour! voilà donc le point central autour duquel tourbillonnent vos regrets du passé, vos ennuis du présent, vos demandes à l'avenir. L'amour! Et ne savez-vous donc pas que tous ces beaux senlimens, cette théorie du tendre, ce code de galanterie chevaleresque, jadis si habilement discuté devant des juges au doux minois du temps des plaids d'amour... que tout cela n'est plus qu'une gothique toilette de cœur , aussi bien passée de mode que les vertugadins e! les pourpoints à aiguillettes de rubans roses ; que cette sentimentalerie romanesque n'est plus qu'une vieille monnaie qui n'a plus cours dans le commerce du monde. Et quand bien même nous serions encore dans ce bon temps où les hommes mouraient d'amour, oseriez-vous aller déplorer votre douloureux sort? mari, pourriez-vous chanter votre femme? Avez-vous jamais entendu parler de l'épouse d'un chevalier ou de crllo d'un

l52 QUATRE A.'VIOURS.

troubadour? Eh nonl les véridiques historiens des Céladon, des Amadis, n'ont jamais suivi les belles et les héros plus loin qu'à l'autel. Une fois là, ils les ont vite serrés dans la boîte d'oubli. Oh ! sensible écho des bords fleuris du Lignon , quel dommage , que, par malice, vous vous soyez avisé de devenir muet! de quelles délicieuses lamentalions ne vous eût pas fait résonner mon amoureux ami que voilà !

— Il me semble , mon cher professeur , que vous voulez vous tirer d'embarras par une plaisanterie, comme un avocat à court de preuves par un outrage.

— Du tout. Ne criez pas au fait! m'y voici. La première chose que vous avez à faire, c'est de vous convaincre de cette vérité : D'autres temps, d'autres mœurs , à laquelle vous pourrez ajouter ce vulgaire proverbe : 11 faut hurler avec les loups. Vous êtes dans le monde , eh bien ! soyez du monde ; jouez avec lui à égal enjeu. Sachez , dans l'échange des sensations données et reçues, établir.

QUATRE AMUURS. ItiJ

habile négociateur , une juste balance entre les avances et le remboursement; lâchez de ne risquer que le moins possible , dans la crainte de perdre. Mettez votre cœur de côté . ne vous servez que de votre tête comme du meilleur, du seul fonds qu'on puisse avantageusement exploiter aujourd'hui. Lasociété ne prend plus d'actions sur les âmes; gardez la vôtre en magasin comme on fait d'une marchandise qui ne trouve pas de chalans. Elargissez la superficie de vos émotions, mais diminuez-en la profondeur. Tant que la fortune aura biens et plaisirs à vous jeter en passant, prenez toujours, c'est une folie que de refuser ce qu'elle offre ; il faut en accepter jusqu'au plus petit brimborion de jouissances ; il faut rire avec la vie tant qu'elle est joyeuse, et lorsqu'elle devient chagrine.— Yous ne m'écoutez pas, je crois : et ma leçon

— Mon esprit la comprend, mais mon cœur

— Eh bieni tant pis pour votre cœur; ce

l54 QUATRE AMOURS.

n'est qu'un petit-maître , un douillet qui crie, holà! pour le moindre petit bobo! Et comment ferait-il donc s'il lui venait un bon gros malheur ! Tenez, je vous en voudrais un bien conditionné , pour vous guérir de tous vos petits chagrins. Vous haussez les épaules.... Allons, je le vois, c'est décidé, j'ai fait en pure perte une assez forte dépense de morale ; mais, comme je ne suis pas rhéteur de profession, je ne regrette ma harangue que parce qu'elle vous a ennuyé sans profit. Je vous laisse tel que vous étiez avant mon sermon. Puissé-je ne pas vous retrouver tel, si je vous revois jamais ! car je pars. J'allais, je crois, m'en aller, sans me souvenir du motif pour lequel je suis venu , celui de vous faire mes adieux.

— Vous partez.'' dit Arthur en revenant à lui comme d'un songe.

— Oui, dans deux jours; mon colonel a reçu ce matin un ordre de départ.

— Où allez-vous ?

QUATRE AMOUKS. 1 55

— A Rennes. Avez-vous quelque commission pour cette ville?

— Pas pour le moment ; merci , mon cher.

— Présentez mes hommages à madame Dérigny; mettez-moi à ses pieds dans la plus humble attitude. Je ne cherche pas à me présenter chez elle ; je pense que d'après la belle scène que vous lui avez faite , elle ne doit pas être visible de tout le jour. Je lui épargne donc ma visite ; celle que je viens de vous faire est assez longue pour compter pour deux. Adieu donc, mon cher Dérigny, tâchez de vous désenamourer, c'est la plus importante chose que je puisse vous souhaiter pour votre repos... Ah! mon Dieu! six heures bientôt ; je me sauve ! Adieu.

— Adieu , mon cher Roger !

Ils se pressèrent la main et se quittèrent : entre eux , c'était une amitié.

Page 1