‹ Œuvres complètes d'Élisa Mercœur de NantesChapitre 55 sur 72 · LES OISEAUX , PRISO^MERS D ETAT · texte numérisé non relu

LES OISEAUX , PRISO^MERS D ETAT

Louis XI a des ennemis , il le sait; mais il ne peut les connaître tous... Objet de leurs continuels sarcasmes , il voudrait se rendre invisible pour les entendre et pour réprimer leur insolente licence... Désireux de se procurer* les moyens de les punir , il fait saisir , dans la capitale, tous les oiseaux qui parlent, et se les fait amener. . . Chacun porte à son cou le nom , l'état et la demeure de celui qui l'a

élevé... Louis passe la revue de la troupe volatile... Les pies, les corbeaux et les geais caquèlent au mieux... Plusieurs disent à l'envi Péronne , Péronne... Louis, pour qui ce nom est un reproche accablant , regarde aussitôt l'étiquette des oiseaux qui semblent se faire un malin plaisir de répéter Péronne ^ Péronne... Les noms de ceux qui leur apprirent à prononcer ce nom qui cause un si mortel frisson à Louis, sont aussitôt notés... De nombreuses arrestations doivent être le résultat de cette preuve si ingénieusement découverte;... et sans autres preuves, sans autre forme de procès que le bon plaisir du roi , les innocens prisonniers et accusateurs sont condamnés pour crime de lèse-Majesté à avoir la tête tranchée.

(Exposé (lu plan du chapitre VIII qui devait faire partie de Louis XI et le Bénédictin.)

L EPEE DENITE.

Chacun craint que Louis XI ne tourne ses armes contre les Génois, en vengeance du massacre qu'ils ont fait des Français ; mais il a d'autres desseins sur l'Italie : il a résolu de donner sa fille, Anne de France , en mariage au marquis du Pont , duc de Calabre , fils de Jean, duc de Calabre; il voudrait faire avoir au duc l'investiture du royaume de

Naples , et que cette couronne fût le prix de m. 3i

l'abolition de la Pragmatique, qu'il sait être l'objet de tous les vœux du pape... Il charge Joffredy, évêque d'Arras, de conclure avec Pie II; mais à cette seule condition,... Dans une affaire qui intéresse l'Eglise et l'Etat, chacun songe a son intérêt particulier ; le pape veut augmenter sa puissance; le roi cherche à rétablir la maison d'Anjou, et Joffredy ambitionne le chapeau de cardinal.

L'évêque d'Arras, qui ne songe qu'à ses intérêts et qui sait que le pape n'abandonnera jamais Ferdinand, et que, loin de favoriser les Français, il fera tous ses efforts pour les écarter d'Italie , s'attache à tromper le roi ; il lui fait entendre que le pape lui donnera satisfaction au sujet de la maison d'Anjou ; mais qu'il n'est pas de la dignité du Saint-Siège d'investir le duc de Calabre avant la suppression de la Pragmatique ; au lieu que si Sa Majesté commence par la supprimer, on lie sera point scandalisé de voir le pape embrasser les intérêts d'un prince à qui ceux

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de l'Eglise sont si chers; l'évêque d'Arras fait tant qu'il obtient le consentement du roi. Il en donne aussitôt avis au pape qui écrit de suite au roi ; sa lettre est remplie de remercîmens et d'éloges outrés ; il y traite Louis du plus grand roi que la France ait jamais eu; le ciel ne l'a orné de tant de vertus que parce qu'il devait un jour abolir la Pragmatique: il finit par exhorter Louis à une croisade. Louis , séduit par les éloges du pape , prend les derniers engagemens dans la réponse qu'il fait à Sa Sainteté. L'évêque d'Arras, content de profiter du succès , a écrit de son côté au pape pour lui apprendre que le roi a fait chasser de l'évêché de Poitiers Gamet, qui s'en était emparé en vertu d'un arrêt du Parlement ; que cette action a été un coup de foudre pour les défenseurs de la Pragmatique. Pie II n'a pas plutôt reçu cet avis, qu'il fait une promotion de six cardinaux, dans laquelle l'évêque d'Arras est compris. Il envoie une épée bénite au roi avec quatre

vers latins (i) graves sur la lame. Louis reçoit ce présent avec grand appareil, par les mains du nonce Antoine de Nocetis ou de Noxe.

(i) Evenit in Tiircas tua, mi Lodoice, furcnlcs Dextera , Graïorum sanguinis ultor cro ; Corruct iniperinm Mahumelis et inclyta sursùs G'illoinni virtiifi te pofct asira duce.

(Exposé du plan du chapitre IX qui devait faire partie de Louis Kl et le DéncdicUn.)

LE SCIIUPULE.

Le duc de Guyenne a quitté Plessis-les- Tours. Désireux de plaire à son frère , il visitera l'abbaye de Saint-Jean-d'Angely ; partout il est fêté sur son passage. Louis a envoyé secrètement à l'abbé de Saint-Jean des instructions nécessaires pour faire réussir son projet , et de l'or pour recevoir le duc d'une manière digne de son rang. De Versois s'acquitte au mieux de la mission dont l'a chargé

le roic... Sans avoir l'air de la demander, il a obtenu la confiance du prince Charles : l'amour à besoin d'un confident.

L'abbé de Saint-Jean-d'Angely a engagé Colette de Monsoreau à se rendre à Angely pour y voir le duc à son passage; elle est , depuis quelques jours , dans les environs de

l'abbaye.... Elle est agitée Ses jours ne

sont pas en sûreté tant qu'elle restera dans les états du roi de France. De Versois l'a assurée qu'elle trouverait un sûr asile dans ceux du duc de Guyenne ; que lui seul peut la soustraire à la vengeance du roi. Elle doit se jeter aux pieds du prince à l'instant où il quittera l'abbaye pour retourner à Bordeaux. Mais , au moment de réclamer la protection de Charles, un scrupule l'arrête. . . Qui donc lui dira ce qu'elle doit faire ? à qui se confiera- t-elle? Les malheureux n'ont

point d'amis Mais un confesseur peut et

doit tout entendre ; et , le soir même , de Versois doit entendre sa confession dans l'église de Saint-Jean-d'Angely. Elle lui dira

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ie scrujîule qui l'arrête ;, . . elle lui dira tout.. . Le saint homme l'écîairera de ses sages conseils... Elle parlera; elle ne doit point hésiter; plus tard il ne serait plus temps... De Versois doit accompagner le duc jusqu'à Bordeaux , et le départ du prince est fixé au lendemain.... Elle se rend à l'église de l'abbaye avant l'heure indiquée par l'abbé d'An-

gely.... Elle a besoin de se recueillir La

faible clarté qui pénètre à travers les vitraux imprime un saint respect à l'âme de Colette. .. Elle est seule dans l'église , où il n'y aura bientôt plus d'autre clarté que celle de la lampe qui y brûle jour et nuit , et dont la vacillante et faible lueur laisse à peine distinguer les objets qui vous environnent

Elle attend , dans le silence de la méditation,

l'arrivée de son confesseur Le bruit d'une

porte se fait entendre Quelqu'un qui lui

semble vêtu d'habits religieux traverse le chœur... Ce doit être l'abbé d'Angely; il se dirige vers le confessionnal, où elle est depuis une heure absorbée dans ses pensées;

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elle s'y agenouille, et prie.... Déjà plusieurs aveux se sont succédé... Elle s'arrête... Des sanglots étouffent. sa voix... La faute qu'elle n'ose et qu'elle doit avouer lui semble indigne de pardon.... Et pourtant cette faute que Colette se reproche comme un crime n'est pas celle de sa volonté — C'est celle de son cœur; elle aime !... elle aime, quand à peine son époux est descendu dans la tombe.... Elle aime !.. . Oh ! comme elle est coupable d'aimer 1. . . . Elle aime ! . . , Qui ?. . . . Le duc de Guyenne , le frère du souverain qui , sans pitié, l'a dépouillée de l'héritage que lui avait laissé l'époux dont, naguère , elle partageait la destinée , et vient de flétrir à jamais la mémoire de cet époux que son amour pour le frère de son persécuteur offense. Oh! pourquoi ce jour où, ne pouvant désarmer l'inflexible rigueur du monarque , aux pieds duquel elle était prosternée , le duc éleva-t-il sa voix en sa faveur ? Depuis lors , cette voix, dont les accens pénétrèrent jusqu'à son cœur, eh bien ! elle croit toujours l'entendre. Le

duc est sans cesse présent à sa pensée. Son souvenir efface tous les autres.... Mais il est une voix, cri que jette la conscience au moment du danger, qui avertit Colette du sien. Elle sent bien que, pour l'éviter, elle ne doit point demander asile au prince qu'elle aime; que mieux vaut s'exposer aux suites funestes du courroux du roi que de s'exposer un seul instant à perdre l'honneur ; . . . que la veuve de Louis d'Amboise doit descendre pure dans la tombe ; qu'en attendant ce moment , qu'elle appelle de tous ses vœux , elle expiera , par son repentir, la faute de son cœur..,. Si la volonté de Colette , en restant dans les états de Louis XI , pouvait lutter contre celle de ce monarque lorsqu'il aura décidé qu'elle doit mourir, elle aurait tort de réclamer la protection de Charles ; mais, obligée de subir l'arrêt que le roi ne manquera pas de prononcer contre elle, puisque personne n'osera la soustraire à son courroux , sa mort deviendra volontaire et condamnée par Dieu même. Tandis qu'en se réfugiant pour l'évi»

ter dans les étals du duc de Guyenne , rien ne l'obligera de se rendre coupable ; qu'elle doit savoir que la vertu brille d'un éclat plus pur aux yeux de Dieu lorsqu'elle sort victorieuse des épreuves qu'elle a eues à soutenir. . . Colette n'ose en tenter une dans laquelle elle craint de succomber , car elle se défie de son cœur — et les captieux raisonnemens de son confesseur, loin de lever son scrupule, semblent encore l'augmenter ; aussi, en quittant le confessionnal, elle lui déclare qu'elle ne se jettera point aux genoux de Charles... Mais Charles est aux siens; car c'est lui qui a reçu l'aveu de l'amour qu'il inspire à Colette... De Versois qui, pour prouver au roi qu'il est digne de sa confiance et pour se rendre nécessaire au duc qui lui a révélé l'amour qu'il ressent pour Colette de Monsoreau, se doutant que Colette aime le duc , a engagé ce prince à se revêtir d'habits religieux pour aller , à sa place , entendre la confession de la belle veuve.... Colette, effrayée, veut fuir.... Charles l'en empêche,

elle ne doit pas le punir de son bonheur, bonheur qu'il eût acheté de la moitié de son existence , en le quittant au moment qu'elle lui apprend qu'il est aimé de celle qu'il adore. . . Il la presse de le suivre en Guyenne , qu'il y sera le plus soumis de ses esclaves;... que, pour lui prouver combien l'honneur de la veuve de Louis d'Amboise lui est cher, il est prêt à prendre l'engagement de ne paraître à ses yeux que lorsqu'elle lui aura dit qu'il peut

s'y présenter qu'il sera le pi us malheureux

des hommes s'il ne parvient à bannir son scrupule;... que Colette doit vivre pour réhabiliter la mémoire de son époux et recouvrer l'héritage que cet époux lui avait laissé;... qu'elle doit savoir que les souverains ne sont pas toujours d'accord; que s'il survenait quelque mésintelligence entre lui et le roi son frère , la réhabilitation de la mémoire de Louis d'Amboise et la restitution de ses biens à sa veuve deviendraient les conditions imposées à leur réunion ;. . . qu'elle doit tout faire pour effacer le soupçon de

félonie qui plane sur la mémoire de son époux;... que si cette considération n'est pas suffisante pour l'engager à se réfugier dans ses états , il lui demande à genoux pour le bonheur de ses sujets , d'accepter l'asile qu'il lui offre en Guyenne ; que tous les malheureux s'adresseront à Colette pour obtenir de leur souverain les grâces qu'ils n'obtiendraient pas sans elle; qu'il sera toujours disposé à l'indulgence ; qu'il sera meilleur si Colette l'aide de ses conseils ; que les princes jouissent si rarement du bonheur d'avoir des amis!... qu'il lui jure sur l'image de Notre Seigneur, qu'il la respectera comme il respecterait la Vierge même. Tant de protestations de dévouement balancent le scrupule de Colette,

( E\j>os(' du plan du thnpilrc IX qui devait faiic pnrlio de Loii's XI cl le Pcucdiclin.)

LA PUAGMATIOUr:.

Louis XI a promis au papo d'abolir la Pragmaliquc... Il ne peut se parjurer sans voir lancer conîre lui une bulle d'excommunication, et le dévot monarque ne doit point s'exposer au courroux de Sa Sainteté Louis assemble le Parlement pour

lui communiquer que , d'après la promesse qu'il a faite au pape, il va abolir la Pragmatique Le Parlement s'y oppose avec une

fermeté courageuse ; il fait de si sages et de si fortes remontrances , qu'elles sont adoptées par le clergé et par tous les autres corps

du royaume II représente au roi que la

Pragmatique a été faite dans l'assemblée la plus solennelle; que c'est à cette ordonnance si sage que l'on doit le maintien de la discipline ecclésiastique ; que, si l'on rompt cette digue, il faut s'attendre à voir renaître les abus, tels que les élections contre les canons , les usurpations sur les coUateurs , les réservations, les grâces expectatives, la nécessité d'aller plaider à Rome , et les sommes immenses qui y passeraient par les concussions de la Daterie.

Louis , qui n'a fait part de sa résolution au Parlement que par bienséance, ne lui tient aucun compte de ses sages avis. Il fait partir l'évêque d'Arras pour Rome avec Richard de Longueil, évêque de Coutances; Jean deBeauveau , évêque d'Angers ; l'évêque deXaintes, Pierre d'Amboise , seigneur de Chaumont , chef de l'ambassade , et Roger,

baîili de Lyon. Les ambassadeurs font leur entrée à Rome avec un nombreux cortège. Presque tous les cardinaux sont allés au-devant d'eux. L'évêque d'Arras remet au pape l'original de l'abolition de la Pragmatique et reçoit dans la même audience le chapeau de cardinal. Il dit dans sa harangue que le roi de France, après avoir donné à Sa Sainteté une marque aussi éclatante de son zèle , espère qu'on protégera et qu'on rendra justice à un prince de son sang contre l'usurpateur Ferdinand ; et qu'en reconnaissance de ce service, la France fournira quarante mille chevaux et trente mille archers pour faire la guerre aux Turcs. Le pape ne répond rien , pour éviter de traiter la question du royaume de Naples; il termine l'audience en éloges pour Louis XL A la nouvelle de l'abolition de la Pragmatique, les Romains font éclater une grande joie ; les travaux sont suspendus ; on ne voit que processions en actions de grâces, que feux et illuminations; le peuple fait des représentations de la Pragmatique et les traîne dans les rues.

Lorsque l'ivresse est un peu dissipée , Chaumont, qui n'a pas les nnêmes raisons que le cardinal d'Arras de trahir son devoir, parle de nouveau des droits de la maison d'Anjou ; mais le pape n'a donné l'investiture à Ferdinand que parce qu'il l'a trouvé en possession ; que si le duc de Calabre et lui veulent le prendre pour arbitre, il leur rendra justice. Les ambassadeurs reviennent sans avoir rien obtenu. Le cardinal d'Arras n'évite sa disgrâce qu'en persuadant au roi qu'il a été lui-même la dupe du Pape.

Le roi veut faire une nouvelle tentative. Il fait repartir pour Rome le cardinal d'Arras avec Hugues Massip , surnommé Bournazel , sénéchal de Toulouse. La seconde ambassade n'est pas plus heureuse que la première.

Louis XI, honteux d'avoir été joué si indécemment, rétablirait la Pragmatique s'il ne craignait les propos ; mais il permet au Parlement delà faire exécuter, excepté dans les deux articles qui regardent les réservalions et les grâces expectatives.

(Exposé du plan du chapitre X qui devait faire partie de Louis XI et le Bénédictin.)

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