‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Cécile, ou les passions. Tome 2Chapitre 29 sur 41 · SUITE DES MÉMOIRES D’UN FÔU · texte numérisé non relu

SUITE DES MÉMOIRES D’UN FÔU

E'essai que j'ai tenté n’a pas été'infructueux ; mais je tremble qu’il n’ait produit 'un effet contraire à celui que les médecins en espéraient. Le nom de Cécile, prononcé par moi dans un moment où Anatole gémissait de l’avoir oublié, en ramenant sur un seul objet toutes ses idées en désordre, leur a donné ce caractère de fixité qui constitue la plus dangereuse des folies. Depuis ce moment, plus de fureur, plus de cris, plus de larmes; il a retrouvé le nom de Cécile; elle lui est rendue; il la voit; il cause avec elle; il écoute, et donne ensuite la réplique à dès réponses imaginaires. U s’est remis à écrire, et lui-même a tracé les bulletins de sa maladie dans les nouveaux fragments que je vous envoie.

«Cécile! Cécile! Cécile!... nous voilà Jonc réu-

nis.... Comment auraieut-ils*pu s’y opposer; n'avonsnons pas les ailes des anges?... tu en avaisdéja la grâce et la beauté.... C’-est tpi! c’ést enebre toi...: ah ! oui , c’est toujbufs toi ; pose ta main sur mon cou; enlace moi plus fortement, et prenons notre essor.... Quelle gloire! quelle extase !. v . «Tu as raison, Cécile.... il faut l'instruire île notre bonheur.... niais comment s’appelle-t-ilJ N’importe, je me souviens quejé lançais,../ tu mettras l’adresse. . . • f " ■

<t Reviens vite, mon cher ârni; c’est demain; je l’ai v.ue;..jellè m’a dit'oui;.CéciIey entends-tu bien? Cécile était au-dessus de mpi.... là, du côté de oette fenêtre d où l’on découvre les bords riants et funestes de la Loire; son fcorps, plus léger que l'iris, plus suave que la rose..;, elle m’arrête; son doigt placé sur la bouche, elle me recommande- le silence.... mais pourquoi le sileucè? tu sais tout, lnnivers sait tout.... Accours, l’autel est paré;... tu tiendras toi-même sur la tête de. la jeune fiancée le voile de plomb.... .le dots t’en prévenir, je crains’ ün grand tumulte;... tandis que nous ’-serons au temple, si le tonnerre allait tomber..., quel-sujet de rire!... l’église en ruines, le prêtre renversé, Cécile mourante.... Cécile! Cécile!... ils l’ont tuée.... qui l’a tuée?... • ’ •

à Erncquc jam color csl mixto camion* rubori. * ,

CÉCILE

Ces bizarres- , ces épouvantables paroles cju’il m'adressait, furent suivies de la citation suivante d'nn ouvrage sur le tremblement de terre de Catane, par Tlezzouico, qu’Auatole avait copiée tout entière.

« On plaindra toujours eés - malheureux amants; ils devaient se mariei' le lëndcmain ; mais à l’aurore de ce jour- qui devait précéder celui de leur bonheur, l'inondation qui annonça -le tremblement de terre, commence; l’habitation de la fiancée, de la belle Gasinta, est menacée par les vagues. Properce accourt, saisit celle qu'il aime, et veut la sauver. Chargé- de son précieux fardeau , il essaie de le déposer sur une barque voisine du rivage; mais au même kistanttout s'ébranle; la terre s’élève, .et jette les deux -amants réunis sur’ua des rescifs de Scylla. Properce a couvert, a garanti par la force de ses étreintes, le corps de celle qti’il aime: elle vit; elle le regarde; elle couvre son visage de larmes et de baisers.... Non, il est mort; plus d’espoir; ses bras si faibles •entraînent vers le bord de l'abyme les tristes restés de tout ce quelle aitnait; elle les tient pressés contre sa" poitrine, s’élance et- s’engloutit avec eux dp ns l’abyme. » . • •

A 1» suite de cotte citation, une foule d'idées, incohérentes, où les noms de Cécile et de Casima se trouvaient sans cesse confondus, s’agitaient sans liaison, et attestaient trop visiblement que la puis-

sance de son unique pensée ne servait qu’à précipiter la rufue entière de sa raison. «

Anatole avait écrit par pqst-scriptum au» bas de cette lettre : ' *. • , * 1 *• '

« Prends-moi daus tes brà9, Casima; serre-moi sur ton sein:... Entends-tu la vague qui gronde? elle mouillera tes habits de noces. Ne érafns rien , Cécile, du courage; je suis plus fort que.la tempête. »' »

Vons croyez, mdn chère frère, qu’uii v.oyage à pied en Suisse , ou dans les Pyrénées, pourrait avoir une heureilse influence sur la sauté d’Anatole, et qu’u né grande fatiguç de corps pourrait ramener le calme dans son ame; j’y avais pensé moi-même; mais depuis, j’ai acquis la malheureuse conviction que le moindre déplacement le rendrait i'urWux, et qu’il a besoin de la présence des objets n(atérie|s qui l’entourent pour ne pas se livrer à des transports frénétiques dont sa mort serait infailliblement la suite. Je n’attends plus rien que du temps, de mes soins, et -peut-être mêfne des derniers . excès de la passion funeste qui a bouleversé son être.

200 CÉCILE

■ ; Lettre xcyi

. . ' . LU MEME AU.tyÉME; *

‘Des Bruyères, 1786. *

Qqelle scène horrible, mon cher Vifctor ! et, dans l’accablement où je suis, comment vous ren- . dre compte d'un événement fataj que toute la pru r deuee humaine ne pouvait prévoir et qui met en ce moment la vie d’Anatole dans Je plus grand danger?

' -Avant-hier, plus calme que je ne l’avais vu depuis long-temps, il s'était couché de bonne heure; onavait placé sur sa table une écritoire , des plumes , du papier; il y avait traçé des phrases plus inpoliç- -rentes, plus inintelligibles que jamais.... trois fois j’étais entré datis sa chambre : ses paroles n’avaient plus aucun sens distinct, il' me sembla. seulement que Ids mots mariage , bonheur, fiançailles , s’y représentaient plus fréquemment que de coulump , sans pourtant se rattacher à aucune idée suivie.

J’avais reçu lè matin une lettre de madame de •Neuville qui m annonçait la prise d’habit de«a nièce.

2Qt

Instruite de la démence d’Anatole , elle avait abrégé le temps tlé son noviciat et. obtenu une disjropge dage pour pjrononcer'ses voeux': niàdame deNeu- Vjlle me rtrévenait qu’elle se rendrait le lendemain à Blois pour assister à cette ti;iste cérémonie, où elle devait pour la dernière fois tenir lieu de mère à la pauvre Cécile. *El}e ne croyait pas av.oir besoin de me recommander le secret avec sop wallwtreu* frère : on lavait également caché à sa^oune abrite , mademoiselle d’Ainercour , '.qui avait ^enté.- plusieurs fois d’aller rejoindre Cécile au couvent.

Après' avoir passé une' grande partie de dà unit dans les plus cr'n elles réflexions, .j'avais. «peeôuibé à la fatigue morale et physique de cette j'otfrnée , et» vers quatre heures du matin je pi 'étais profondément; endormi. •• ■ .. .. *'

Je suis, éveillé par le bruit qnd fait Lambert, en entrant violemment chez moi et en criant': M." Anatole est parti! M. Ana(oles'est sauvé!.... Je me pré-», ciprtedans sa chambre; la 'fenêtre qui’donnc.stir I<1 forêt est ouvprte ,' et un bout de-corde 'qui (ient en-o core’ au balcon no me laisse 1 point de doute qu’il n’ai't pris ec chemin pour s’évader.... Qu’est-il •devenu? où le chercbcr? Tandis quC-j’envoie Lamb.ect prendre des informations ait-dehors, -je visite sa chambré, et en jetant les yeux sursà table,. je lis ces • mots écrits avec beaucoup de recherche,’ sur Une feuille de papiertà tranche dorée : « Le voilà donc

302 ' CÉCILE

arrivé ce joftr de bonheur sûprçmé.—’ Cécile est parée de sa robe nuptiale, ses yeux s’élèvent' doucement- vers les "miens, et la'félicité dos anges vient inonder mou cœur.... Elle ni 'attend à- l’autel pour me problamcc à la face du ciel lé plus heureux des homnjcs... l’encens fume... le prêtre entonne l’hymiçe sacrée.... encore bn moment, un senl' moment, je pourrai dite à toute la terre : Elle m’ajtjmrlienl.... Entendez-vous le sou des cloches:’ c’est moi quelles appellent. M . » •’ ' • " * -. * • .

11 s'était .interrompu à cet endroit; et 'tous ses vêtements^ndésordve , jetés au milieu de sa chamhre, annonçaient qu’il s’était révètu*à la hâte dé ses plus beaùÿ habits. . ,

•Lambert revient; son maître a été vu. près du grand étang par un des bergers de fa "forme à qui ila demandé le chemin de.... ) il est paré Comme pour une fête, il a. un, bofiqnet de Brifyères au côté; le berge,rniàyant pars voulu quitter son froflpeau pour le suivre, il a repris sa course en "se guidant sut’16 bruitfdes olobhcs qui sonn#iferlt*ençore:;.. . , En rapprochant ces circonstances -des dernières lignes qu'il mvait tracées, je ût doutai plus qu’un inconcevable instinct n’eût dirigé ses pas vers les lieux où Cécile devait ce -jour .même CQtisomifiér son sacrifice.- Je monte à "cheval et je vole après lui ; j’arrive à* la porte de l’église du couvent, où j’ai beaucoup de peiné à pénétrera trtversJa foiüoqui

LETTRE XCVI. • ao3

s'y trouve rassemblée. Je [jarviens cependant jifeque dans l'enceinte dirchoeur ^réservée aux parents, et j’y trouve madame de -Neuville à qui je fais part de mes vives inquiétudes; Depuis, près de deux heures quelle est dans ce lieu, elle n’a' rien vu, ot sans ‘doute lç malheureux Anatole, appelé par lé son des cloches , est entré dims l’église dç la paroisse. J’en avais eu. l’idée, et jJayais, chargé Lambert d’aller y prendre des informations, et de venir îhe rendre compte au conve’nt^le ce qu’il .pourrait np-

■ Cependant. la funèbre cérémonie était commen-»

cée; les prières- préparatoires. ‘achevées , là porte

intérieure du couvent s’oiîvre , et Cécile, belle de la

beauté des anges et parée*, de ses- Vêtements de

ville, entre conduite parTabbessé *et le’ prélat qui

allait recevoir ses vœux : "eUtf s’était approchée de * . »

sa tante, et lui demandait, pour se -conformer aiix

rites, -la permission de se séparer à] jamais’ du

monde.:. Tout-à-coup un jeune homme* s’élance

dans l'église-, renverse tout sur son passage," et avant

que personne ait eu le temps de s’opposer à son

action impétueuse, il entra dans.le cbœrin, qu’il fait

retentir de cris de joie à ht vite de- Cécile, vers là-

quelle il se précipite, et qu’il porte mourante' sur

les degt'és de l’autel. . . •

Comment vous peindre le troublé, la confusion

répandus dans le .sanctuaire? Les religieuses s’en-

CÉCILE

fuient épouvantée»; le# prêtre^ .invoquent la vengeance du ciel et .de la terré contre l'vnpic , et je n'arréte un moment la fureur populaire qu’en montant sur ma chaise, et en criant de toutes mes forces : « C’est Anatole ue Çésane ; . c’est l’oncle de la novice. >. H a perdu la raison.,.. « En disant cas inots je côurs à luf, et je veux l’entraîner hors de l’église; mais l’infortuné, qui ne nie reconnaît pas, laisse tomber Cécile évanouie sur le marbre quelle elisanglante, et se saisissant d’un chandelier -sur l’autel, vient pour me frapper; je détourne le ^oup ,• je le saisis dans mes bras. Aidé de quelques .habitants et de Lam\>crt qui ■tn’ii rejoint, je veux l’arraclujr du lieu saintj.Tiçais sa fureur redouble lorsqu’il s’aperçoit que, les prétres qui ont relevé Cécile la transportent dan» l’intérieur du 'couvent, où ils se renferment avec elle. Line sorte de douleur frénétiqùo.s’empare d'Anatole: accablé parle nombre, il brave', il IjlesAe ^ 'il renverse tout.ee qui l’enftoüre,..et je né suis plus occupé qu’à le soustraire à la vengçahce de la foule .d’ennemis qu’il a si Cf uéllement, provoquée; , le détourne une partie des coups qui lui sont destinés, mais je, ne puis empêcbCf qu’il ne soit atteint : son sang coule à grands flot»; il tombe:.., La colère des assaillants, se change eU pitié, et ceux même qu’il avait blessés m’offrent leur secours pour le transporter Juiv Bruyères sur un brancard que l’ou fabrique à lu bâte.

LE'FTRE'XCVI.

Depuis c et affreux .événement, le malheureux, couvert de blessures profondes', h’a.poipt encor* repris, ses, sens. Je ne puis crçire que de tant de coups.il ne s’en trouve pas pn mortel; c’est cependant l’avis des hommes de l’art, et particulièrement d’un des plus habiles chirurgiens 'de Fi%nce’ qui a mis le premier appareil sur ses blèssures.

Vous ne fierez pas.surpris-, mon cher Viétor, que" je n accompagne mes dernières, lettres d’aucune réflexion; il qst des maux qu’il suffit de raconter pour les faire partager à ceux qui nous aiment

LETTRE XC VH.

MADJPME DE NEUVILLE A CHARLES Il'ÉHVAL.

' Mofitflcmy, 1 7^6. .

Je reviens du couvent où je n’ai pu obtenir la .permission de vbir mà nièce," quelque démarche que j’aie Fake auprès de l’évêque. J’ai voulu faire valoir -comme Un droit que, la cérémonie de. Ja prise de voile - n’ayant pas été achevée; Cécile n'était que novice; et qu’en celte qualité elle pouvait encore réclamer les soins d’une mère.; on n’a point eu égard à/nes vives sollicitations, et j’ai dû me borger à des conférences au parloir, avec l’abbesse qui, en me rassurant hier sur la santé de cette-mal heureuse enfant , ma déclaré qu’elle avait, ce jour même pris l'habit de professe, et que dorénavant toute communication à l’intérieur lui était interdite. Il paraît quelle- n’a été que très légèrement blessée dans sa chute à l’église, et queTétat où elle a Vu Anatole, loin d’ébranler sa résolution, l’a déterminée à.se séparer pour jamais d'un monde

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