‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Cécile, ou les passions. Tome 2Chapitre 28 sur 41 · SUITE DES MÉMOIRES D’UN FOU · texte numérisé non relu

SUITE DES MÉMOIRES D’UN FOU

A mesure que mon malheureux ami traçait ces pensées, tantôt empreintes d’une folie complète, tantôt de cette espece de délire que l’on pourrait nommer la démence de la raison , il avait soin de disperser les fragments de papier sur lesquels il avait écrit. Il s’aperçut un jour que je me baissais pour ramasser un de ces morceaux , qu’il avait jeté avec dédain; il m’arracha ce papier qu’il mit en pièces : Cela ne vaut rien , me dit-il ; ce début est

indigne de la cause que je défends; c’est au jury de l'humanité, c’est aux législateurs de toutes les nations que je m’adresse. »

Alors, prenant une attitude grave, debout, au milieu de la chambre, la voix forte et accentuée, il me dicta cc que je vous transcris.

v mit* *.

«Magistrats, vous voilà rassemblés dans cette enceinte pour méjuger. Vous m’accusez d’un crime ; je me défendrai, j'invoquerai la nature, et, d’un

pôle à l’autre, je ferai retentir sa voix terrible le

l’aimais , j’en étais aimé ; c’est à ce titre que nous avons reçu l’existence; telle était notre destinée, nous l’avons remplie.

« Magistrats.de tous les temps, bourreaux de tous les siècles, qui vous a donné le droit de l’arracber de mes bras ? Pourquoi venez-vous jeter vos sceptres et vos tortures entre elle et moi?.... Vous avez menti à votre conscience, vous avez outragé la nature; que sa malédiction retombe sur vos tètes!!!... Ordonnez seulement quelle paraisse, et vos yeux verseront des larmes de fer.... Vous m’opposez les liens du sang!.... Eh bien! oui.... c’est mon épouse, c’est ma sœur!.... J'unis, dans mes sentiments, tout ce .que la tendresse fraternelle a de plus pur, tout ce que l’amour a de plus ardent.... — La mort à l’amant incestueux ! la mort au séducteur de l’innocence !.... Le ciel le condamne, la société l’accuse, et la loi le punit.... — Vos lois, votre honneur, votre justice.... toutes jongleries de fripon.... Hommes justes et sensibles, vous ne voulez que mon sang? hâtez-vous, ouvrez mes veines , désaltérez la soif qui vous dévore!.... Après tout, le monde, la vie, la douleur, le plaisir, la mort, qu’est-ce?.... Le coupable, c’est Dieu! et son crime est d’avoir fait éclore le monde....

OkCIUl, T. II. l3

CÉCILE

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On veut que je t’adore, toi qui créas les hommes pour se tourmenter, pour se haïr.... toi qüi laisses le crime en paix et persécutes l’innocence.... on veut que je t’adore!.... Je ne suis pas ingrat, mais quel bienfait ai-je reçu de toi? l'existence.... qui te l’a demandée?.... qui t’a dit que j’en voulusse.... Le patient sur la roue a-t-il choisi son supplice?.... Tiens, voilà le cas que je fais de ton présent....»

• En prononçant ces mots, lïufortuné s’armait de tout ce qu’il trouvait sous sa main, et se serait tué cent fois si je n’avais surveillé tous ses mouvements. Devenu plus tranquille, il me regarda quelques moments en silence, et voyant que je pleurais....

«Tu pleures aussi, tout le monde pleure....

Chut.... écoute.... ehtends-tu les plaintes du ‘monstre!.... c’est l uuivers.... « Je me dévore, je vis de mes mines, je me nounis de ma destmetion. » De quoi te plains-tu? C’est ton existence que la mort.... ton état permanent , celui vers lequel tendent toutes choses; c’est le néant, seul il est réel, seul il est durable.... Ne vois-tu pas que la vie est un état contre nature.... Taisez-vous; donnez-moi le bonnet de docteur, car je parle aux philosophes.... »

A ces déclamations effrénées succédaient les édats d’une joie plus effrayante : il riait, il chantait, et tdut-à-coup , se croyant transporté au fond des Indes, il voulait aller à la pagode où l’attendait Laméa.

LETTRE XCIV. ig5

J’ai observe que c'est le seul nom propre dont il se soit souvenu jusqu’à ce moment. Le doctcür à qui j’ai fait part de cette remarque, pense que le nom dq Cécile, que j’ai toujours évité de prononcer devant lui, pourrait produire dans $es idées une révolution salutaire; je ne le crois pas.... j’essaierai pourtant. . •

Croirez-vous , mon cher Victor, que je me reproche quelquefois les voeux que je forme pour la guérison d’un ami si tendrement aimé, quand je songe à quel supplice le rendrait le retour de sa raison; hélas! j’aurais à lui rendre compte d’un nouveau malheur; son vieux père a cessé de vivre; madame de Neuville vient de m’en donner la triste nouvelle. . "

CISOI l-E.

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