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3 I 2 CONCLUSION
si. ce n’est la joie bruyante et la vive alégresssc des convives, quand sa blanche main remplissait les coupes. „• *■ < . ' -
- Après le repas , les femmes Indiennes exécutèrent autour de Cécile une danse du pays , qui représentait une chasse; et le combat de la course commença ensuite : un Anglais fut vainqueur. Le prix de l'arc hit ensuite adjugé à Anatole lui-même, qui frappa d’une flèche un pélican rouge au sommet d’ùn pin. • Le soleil se couebait, et de grandes toiles attachées aux branches des arbres servirent à dresser des tentes, sous lesquelles les colons et les sauvages s'endormirent, fatigués des plaisirs et des travaux du jour.. , • •
Cécile retrouva dans'le donjon, qu’elle examina en détail, tous les meubles qui ornaient son ancienne chambre des Bruyères. Le berceau dç Nathalie y occupait une place; l'illusion la plus douce la reportait aux lieux qu’elle avait embellis aux premiers jours de sa jeunesseï Les voluptés brûlantes que donne l’amour, quand il s’environne de dangers et de mystères, que suivent les regrets et les douleurs, valent -elles cette nuit de la jeune épouse, près du berceau de sa fille livrée au plus doux sommeil, au milieu de souvenirs charmants, et dans les bras d’un époux (pii n’aiinait qu'elle, dont elle était la vie, et pour qui elle avait tout sacrifié au moude?
conclusion: 3t3
lie matin suivant Anatole fit observer à son amie toutes les particularités du nouveau séjour qu’il avait créé pour elle. Tout y rappelait quelque •souvenir tendre et passionné de la vie des deux amants. Cette roche était celle de la séparation ; ce berceau, protégé par un gros arbre, était celui (lu rendez-vous, et reportait l'imagination des époux vers cettaépoque de douleur et d'amour à laquelle ils venaient à peine d 'échapper.
Les jeux continuèrent le lendemain et le surlendemain ;• et,- pendant que la révolution ébranlait L’Europe , les éclats d’une joie naïve faisaient retentir ces lieux sauvages où l’on ne connaissait ni • tters^état , ni noblesse, ni balance de pouvoir, ni bureaux , ni ministère.
Vers la fin du troisième jour, un jeune Indien onéyda, s’avança au milieu de l’arène et fit entendre qu’il voulait parler. Son discours, accompagné de gestes, ne fut point compris entièrement des colons; seulement on crut deviner, à travers cette pantomime un peu obscure, que l’Indien voulait indiquer un malheur dont la colonie devait bientôt être menacée; que ce malheur, quel qu’il fût, viendrait des forêts occidentales, et que la nation des Onéydas défendrait ses nouveaux amis avec touteda vaillance et tout le dévouement dont elle é*tait capable. Après avoir parlé, il jeta devant lui deux fWMdtJ? ■?.•'*:•' • ‘ V,. if*, s'.-i «
34 CONCLUSION
colliers blancs et un rouge, en gage de paix, d'alliance, et.de serment. . '.
Le quatrième jour les colons retournèrent à Beauvoir avec Onanthya qui ne quittait plus Anatole. Beauvoir commençait à offrir cet aspect de demi-çjvilisation mêlé à une nature encore sauvage qui a beaucoup de charmes et d’originalité. Audessus des grands arbres, dont le tronc caverneux attestait qails avaient vu passer et s’étejndre trente générations, s’élevait la fumée des chaumières. Les coups de la cognée, le tintement de la clpchette, l’aboiement de chiens, se joignaient aux cris de l’oiseau moqueur, au fracas de la cataracte, et à tous les bruits de id solitude qui ne ressemblent è • aucun des bruits que répètent les échos de nos sociétés civilisées. Les animaux des bois, 'enhardis par une longue possession de ces domaines, et qui
n’avaient encore aucune défiance de l’homme, sa-
luaient leurs hôtes inconnus. L’aspect de la plus opulente habitation, au milieu des jardins les plus artistement destinés, n 'offrit jamais rien d'aussi délicieux; pour l'imagination et pour la pensée, que .> cette nature vierge, combattue et embellie par un commencement de culture. Le philosophe décou- ■ , • . vre dans ces fermes isolées l’avenir d’une civilisation riche, brillante, industrieuse. Ce germe de colonie sc développe et grandit à scs regards: le bonheur.
CONCMJSrON.
ront ce soi , naguère .hérissé de ronces et chargé de» débris d’une végétation qui remonte aux premiers jours du globe. La puissance des arts, la richesse et le vice, auront une progression égale et infinie; et peut-être cette faible bourgade devenue la capitale d'une province, jour, épouvantée par des crimes nés de son opulence, éera-t-elle forcée de regretter le temps d’inhocence et de pauvreté où elle se composait de quelques chaumières de sapin, bâties sur le bord du fleuve.
Les jours, les mois découlèrent. Bientôt les canots des habitants de Beauvoir, voguant sur l’Ohio et la Sùsquehanna , allèrent porter aux marchés* . voisins les productions d un sol fertile et d’une culture persévérante, production» qu’ils échangeaient contre des denrées plus chères, des semences exotiques, ou des instruments d’agriculture. Lé sauvage Onanthya, chaque jour plus reconnaissant envers son bienfaiteur Anatole, revintde temps en temps le visiter dans sa cbaumièreet 1 aider dans ses travaux. Ce jeune sauvage était vigoureux, agile, et intelligent. Une amitié tendre l’unit bientôt à la famille d’Anatole. Tantôt il apportait de belles peaux d’hermine blanche pour en garnir la couche de la petite Nathalie; tantôt de la mousse de cyprès dont le duvet forme des oreillers plus doux que le duvet du cygne; tantôt des graines rouges et noires qui, placées alternativement et suspendues par un fil do
eONCLUSIÔM.
soie, composent un Collier naturel de la plus grande élégance. De concert avec Anatole ; il employait sa force à saper et à abattre les plus gros arbres, et pendant des journées entières il se plaisait à répéter les noms français des objets, et s'instruisait ainsi, par l’instinct de l’amitié, à parler la languéla plus élégante de l’Europe; mais l'humeur sauvage de sa tribu n’était pas effacée chez lui : après avoir para sous le toit de l’homme civilisé,- ce jeûné enfant des déserts jetait de nouveau sur ses épaulés nues et brunies par le Soleil la peau de loup qui lui servait de vétemept unique; il laçait ses mocassins Srouges , entonnait le chant du départ,' s’élançait comme le faon sauvage dans ses bois natifs, ét s’y enfonçait pour ne se montrer de nouveau que quet ques semaines ou quelques mois pins tard. Peu de jonrs suffisaient pour le porter aux limites les plus reculées de ces solitudes : à travers ces forêts sans ronte ; le seul instinct le dirigeait sans jamais l’égarer r la mousse rougeâtre des àrbres, l’aspect des «eux, les nuances de verdure lui indiquaient le che» min qu'il avait à suivre. Plus rapprochés de la nature, on dirait que ces hommes primitifs sont encore identifiés à elle et à ses ouvrages; elle a pour eux un langage que l’homme des villes ne* connaît plus; ils entendent- clairement cette voix mystérieuse , dont les accents n’ont de sens que pour eux seuls. ,
CONCLUSION
dépendant le bonheur de la nottvelle colonie commençait à la rendre célèbre, et quelques nouveaux colons se joignirent aux fondateurs ; c’étaient, comme le»' premiers, des hommes chassés de leur pays pat le malheur, et par la méchanceté de leurs concitoyens, Un Anglais qui avait été condamné à l'exportation pour avoir mal parlé d’un pair d’Angleterre, contre la loi du scandalum rnàgnatum; un Espagnol que l’inquisition poursuivait; plusieurs émigrés français; deux Italiens que Rome papale bannissait ; enfin un jeune Grec échappé aux bourreaux d’un pacha, se réunirent dans cette terre de refuge, qui semblait devoir servir de port' commun à toutes les infortunes. Tous ces hommes de nations diverses, jadis ennemies, no formaient plus, auprès de la Susquehann», qu’une petite nation heureuse et unie ; occupée de ftÜploitation difficile d’un, terrain vierge, elle oubliait lel&ug et les larmes dont l’Europe était couverte : car, au moment où Beairvoir commençait à fleurir, la révolution, comme je l’ai dit plus haut, éclatait-avcc toute sa violence; la bannière de la liberté flottait au milieu de l’orage, plantée sur des Amas de mourants et de morts ; et l’écbo lointain des triomphes et des fureur» de l’ancienne société civilisée venait épouvanter les citoyens libres et simples de ces solitudes transatlantiques. . '• ' ë’’ ‘
Satisfaits d’une vie qui leur offrait peu de jouis-
3 1 8 CONCLUSION
sauces de vanité ou de luxe et beaucoup de plaisirs du cœur, Anatole et Cécile élevaient la jeune Nathalie qui entrait dans sa quatrième année. .C’était la plus charmante des enfants , et les colons avaient raison de la nommer la Ro&e de la Susquehanna ; un mélange indéfinissable de la naïveté champêtre et de la finesse, de la grâce, de l'élégance, qui appartenaient à sa mère., la caractérisait déjà. Il fallait la yoir, sur les genoux d’Anatole, enchanter son cœur paternel par mille séductions innocentes, par mille jeux enfantins, dont l’attrait se sent et ne peut se décrire. La religion inspirée par une vie simple au sein d’une belle nature, était la seule dont sa mère lui donnât l’idée. Elle la faisait prier, en joignant ses petites mains, pour les hommes qui aiment l’humanité, et sur-toéit pour son père. Une négresse, qu’Anatole avail^jjPetée et affranchie, se chargeait des $ofns al< ménage: chaque jour de nouveaux fruits, de nouvelles plantations, un surcroît d’abondance et d’aisance, comblaient les vœux dfe la famille. . • ■ .
A mesure que Nathalie croissait en grâce et en beauté, Onanthya semblait s’attacher plus vivement à ses parents et à elle : il perdait quelques uns dè ses goûts sauvages ; il acceptait quelques unes des marques de la civilisation. Anatole admirait la reconnaissance, le fiqn cœur, l’intelligence de ce sauvage qui n’avait pais dix-huit ans, et dont la vigueur
CONCLUSION
morale et physique lui avait mérité le nonr glorieux d’aigle de sa tribu. Cécile elle-même lui apprenait à prononcer les mots français les plus difficiles , et recevait de lui, eu récompense, des présents tels que cet enfant des bois pouvait les offrir, des fleurs du désert,, des nids d-oiseaux et des tissus.
■ Les Indiens , séduits par la bonté céleste de Cécile, pensaient qu’un ange leur avait été envoyé des régions des âmes par-delà le grand àbyme ; et le charme de la beauté et de la grâce, celui sur-tout de ses charitables -vertus, captivaient les cœurs farouches* des plus indomptables Onéydas. De-là une alliance étroite et une véritable amitié entré ces derniers et les codons. Si les hommes de l’.Euro.pe l'emportaient dans l’emploi des ressources industrielles, s’ils connaissaient des moyens de tromper ou de vaincre la. nature, que la simplicité indienne u’avait pas soupçonnés, en revanche la parfaite connaissance des localités et l’adresse des sauvages rendaient, en beaucoup de circonstances, leur secours très utile à la colonie. Les rares maladies' qui attaquent la vie du sauvage trouvaient dans la maison de Cécile des remèdes préparés par elle; aidée de Lambert, elle avait établi, dans une partie isolée du bâtiment,. un petit laboratoire qù son domestique l'aidait à garnir de médicaments simples et utiles cette petite pharmacie. On peut juger de la reconnaissance et presque de l'idolâtrie des lu-
CONCLUSION
diéns pour la femme d’Anatole, et du bonheur que son ame devait au sentiment d'être aimée et de rendre tant de cœurs heureux.
J’ai rapidement esquissé les jeux , les occupations, l’histoire enfin de cette- heureuse .colonie, où un philosophe n’eût trouvé, connue dans les grandes villes, ni les affreuses extrémités de la misère accouplées, pour ainsi dire, aux extrémités du luxe; ni la pompe et la barbarie des sentences judiciaires et sanglantes ; ni la grandeur des palais à côté de la misère des échoppes. Auatole exerçait dans ce- lieu désert une espèce de souveraineté républicaine, dont Cécile tempérait quelquefois la rigueur nécessaire ; juge et patriaréhc plutôt que gouverneur ou roi , il abandonnait d’ailleurs à l’intérêt bien entendu de cbacuu des çolons l'administration et la police de la colonie. Les exilés étaient trop exclusivement occupés du soin de cultiver la terre et de la féconder, pour se diviser eux-mémes en factions ennemies;. et luisance qui commençait *à se faire sentir à Beauvôir, les mariages qui en augmentaient la population, l’industrie active et perpétuelle qui en accroissait Le- bien-être, donnaient à cette vallée une physionomie à-la^ois agricole, champêtre et élégante, qui charmait les regards, et la. pensée.
Cécile et Anatole ne donnaient de regrets qu’à leurs amis d’Europe : ils regrettaient peu d’ailleurs l’existence brillante des villes du vieux continent.
CONCLUSION
Iis se croyaient heureux, lorsque le contre-coup des troubles européens fut sqr le point de détruire leurs toits paisibles et: tout l’édifice de lenr bonheur. L’influence mystérieuse delà politique des nations les plus éloignées devait attaquer au sein desdéserts cette république naissante , composée par le hasard et fondée par de malheureux fugitifs. L’Angleterre , forcée de reconnaître enfin l’indépendance américaine, s’était lâchement vengée de son ancienne colonie en lançant contre elle des bordes sauvages qui portaient le fer et la flamme dans les villages des États-Unis les plus éloignés du centre et les plus difficiles à- protéger.
On avait redouté l'exis^nce et envié la rapide prospérité de la colonie de Beauvoir ; des envoyés anglais étaient venus semer l’alarme parmi les tribussauvagesrfles environs. Les Cbicawhaws, tribu ennemie dés Onéydas , avaient cédé aux suggestions des Anglais* et s’étaient déterminés à attaquer la colonie. Ce projet, depuis long-temps médité, avait été annoncé par un jeune chef onéyda aux colons assemblés, le troisièirfe jour des jeux; mais l’ignorance de la langue des sauvages n’avait pu donner, sur les faits, abeune lumière positive. Enfin le jour du danger approcha; et les Onéydas, fidèles à leur . alliance, revinrent, sous la conduite du même chef et d’Onanthya, protéger la colonie et Cécile. Cette dernière était restée aux Bruyères avec Nathalie et
CECILE , T. 11. 3 1
CONCLUSION
Lambert, lorsque le son de la coaque et les pas des Indiens retentirent dans les forêts. Une foule d’Onéydas remplit bientôt le vallon; et les coloqs étant accourus pour les recevoir, le jeune chef prit la parole, et prononça ces mots, qu’Onanthya, dans son langage à demi barbare, interpréta à-peuprès ainsi :
« Hommes de la chair blanche., nous n’avons pas coutume de verser beaucoup de paroles ni beaucoup de larmes. Vous êtes faibles et en petit nombre. Nous avons planté avec vous l’arbre d’une .amitié éternelle. Le génie du mal vous menace. Nous venons secourir vos bras et frapper vos ennemis au cœur. # ,
« Apprenez que , vers la troisième lune des derjiières neiges, deux hommes de chair blanche sont venus fumer avec notre tribu le calumet de paix» Us nous ont apporté des oolliers, des pierrèèiçs , des haches, et de la liqueur de feu; ils nous ont. dit que nous ne devions -pas laisser profaner les os de nos pères par des barbares ,’et que l’intention de votre grandrsoleii (votre roi ) était de nous chasser à jamais de la possession de nos solitudes.
« Nous n’avons pas voulu les écouter, nous avons lu dans vos cœurs; mais les Chicawbaws sçnt une nation dure et féroce. Leurs sachems (leurs sages) ont délibéré entre eux. Déjà quelques combats avaient excité contre vos paisibles huttes le com-
CONCLUSION
roux de cette tribu ; et, si elle n’eût tremblé devant la vengeance des Onéydas, elle eût débordé comme un torrent dans votre vallée. Mais les paroles et l’alliance des guerriers anglais rendirent le courage à ces cœurs de lièvre, et les conseils des deux hommes de la éhair blanche prévalurent parmi eux. Ils résolurent de livrer à votre colonie une guerre de lions affamés ou de tigres rugissants, et d’en cacher l’intention avec toupie secret des renafds.
« Un grand rocher s’élève aux bords de l’abyme des âmes ( l'Océan) ; c’est sous ce rocher que la mer s'engouffre dan^une caverne profonde, où les canots peuvent entrer, et où les tribus ne sont convoquées que dans les moments des plus grandÿ dangers. Ce fut là que la voix de nos vieillards nous Ordonna de nous réunir, pour méditer ensemble, guerriers et saohems, ce que nous avions à faire pour détruire les nouvelles habitations qui menaçaient notre indépendance.
« Nos canots entrèrent sous ces roches stériles dont nos torches ne pouvaient dissiper les ténèbres épaisses : au fond se trouve une hutte de la prière , consacrée par six manitous puissants , qui élèvent du sein des eaux et de la nuit leurs formes épouvantables; on y fit des- cérémonies "que je ne puis révéler; ma bouche, parjure au serment du silence, se collerait contre mon palais. Enfin, l’assemblée tenue dans les entrailles de la terre a décidé que
CONCLUSION
Bçauvoir n'existerait plus le troisième soleil après celui où je te parle.
u Tel était l’avis des Chicawlmws et de la majorité des tribus : mais la voix des Onéydas a retenti. Les accents de leur colère ont ébranlé les vieux portiques de ces cavernes. Ils ont représenté que votre vie était paisible, que vos buttes n'étaient habitées que par de bons génies, et que les Qnéydas, ayant juré aux colons paix et alliance, les défendraient jusqu’au dernier souffle. J’ai dit. »
Onanthya , prenant ensuite la parole , s'adressa au chef de la colonie : ^
« Tu ne diras pas que le • cœur d’Onanthya est sans reconnaissance ; tu m’as sauvé ; . tu - es mon frère; j’ai bu dans ta coupe; j’ai pris Ja petite fille dans mes bras, et je l’ai balancée, suspendue au# longs rameaux du chèvre-feuille. Voici le malheur qui approche. Il y a un nuage terrible à l’horizon ; tu le crois une vapeur faible et légère: en peu d'heures il deviendra redoutable. Nous avons traversé le désert plus rapidement que les chevreuils ne traversent la savane, et vous êtes avertis; invoquons le dieu de la guerre et défendons-nous. »
Les colons, avertis du danger par la généreuse amitié des Indiens, prirent sous la direction d’Anatole tontes les mesures nécessaires à leur sûreté. Onanthya partit pour le fort Meschawàs où se trouvaient une garnison américaine et des secours
CONCLUSION
pour ia colonie. Anatole Tfit construire à la bâte des espèces de fortifications improvisées, et élever une digue assez puissante pour que ses madriers, en retombant l’un sur l’autre, arrêtassent le cours des eaux, et, en inondant le terrain, opposassent aux ennemis un nouvel obstacle. Dans le dénuement d’armes offensives et défensives où se trouvait la colonie, on fit usage de tout ce qui pouvait se changer en instruments (Jp «destruction ou de rempart contre les agresseurs.
Un détachement d’indiens dontfés k Cécile se rendirent aux Bruyères, conduits par Anatole qui leur avait recommaddé de ne point avertir sa femme du péril de la colonlt. En effet, ils se livrèrent à leurs jeux accoutumés avec cette sérénité que les Stoïques de la vie sauvage portent dans toutes les actions de leur vie et qu’ils conservent dans tous les dangers.
L’arrivée de quelques troupes provinciales, jointe aux efforts d’Anatole et sur-tout au dévouement d’Onanthya, dispersa en peu de temps les Chicawhaws qui n’osèrent plus reparaître ni inquiéter la colonie. Onanthyâ avait reçu une blessure grave à la cuisse. La colonie lui devait beaucoup : car c’était lui qui, après avoir secouru Anatole dans les préparatifs de défense, avait en peu d’heures traversé le désert pour avertir les Américains du danger qui planait sur la colonie. Il
CONCLUSION
était revenu concourir à la défense de Beauvoir avec la même célérité:* la reconnaissance, dont les sophismes de l’homme civilisé le débarrassent aisément, est une vertu d’instinct pour l’homme sauvage.
Cécile n’avait point appris les dangers que son mari avait courus, et au moment où elle reparut à Beauvoir, les colons et les Onéydas groupés sur le gazon, se reposant de leurs fatigues, chantaient, après le repas, l’hymne jcfyeux de la victoire. La paix régna de nouveau dans la vallée.
Un soir, à cette heure voluptueuse et mélancolique où l’amour devient plus tendre et la joie plus rêveuse, les heureux époux parcouraient ensemble le verger qui se trouvait derrière leur habitation ; le doux épanchement d’un bonheur mutuel remplissait leurs discours et leurs âmes. Un Indien, couvert de sueur et haletant de fatigue, franchit d’un seul bond la haie qui séparait le verger delà forêt, et se précipite aux pieds d’Anatole ; c’était- un des Onéydas alliés de Beauvoir, qui apportait, avec la rapidité d’un enfant des bois,' une lettre dont on l’avait chargé au fort Meschawas. Anatole reconnut la main de son ami, et brisant le cachet avec vivacité, il lut ce qui suit :
CHARLES A ANATOLE
«Reviens, mon ami, reviens, il en est temps; le
CONCLDSION.
combat entre le droit et le privilège, entre la liberté et la licence, est fortement engagé; il y a danger pour l’homme de bien dans cette lutte, terrible ; c’est pour cela même que tu ne dois pas en ce moment rester éloigné de ta patrie.
« Trône, Église, institutions monarchiques, fout s’écroule à-la-fois; le passé s’efface, un monde nouveau renaît des cendres brûlantes de l’ancien. Tu sais que dans nos entretiens nous avons souvent agité la question de savoir combien de temps pouvait subsister une monarchie au milieu des éléments oligarchiques et démocratiques où la nôtre se trouvait placée: eh bien! mon cher Anatole, comme je l’avais prévu , ces éléments, échauffés, agités en tout sens, ont produit une combustion spontanée; l’incendie est devenu général , et déjà l’on ne s’occupe plus qu’à limiter ses ravages. .Je dois avouer qu’il est à craindre qu’on ne se rende maître du feu qu’après de bien grands sacrifices ; les plus sages et les plus habiles pourront fort bien périr sous les débris, mais il n’en est pas moins vrai qu’il y a dans cette conflagration universelle une chance de développes ment pour les hommes d’un grand caractère. Reviens donc au moment où les talents se classent , où les hommes peuvent servir leur pays avec éclat et avec gloire. Ai-je besoin de te parler de moi? de te dire que le seul bien qui manque à ma vie c’est de te presser sur mon cœur et de revoir Cécile, cette
CONCLUSION
douce compagne de tes adversités, et qui l'est aujourd’hui de ton bonheur ?
« P. S. jCi-joint une lettre pour MM. Davisson dè New-Yorck, chez qui tu trouveras les fonds dont tu peux avoir besoin pour ton retour. »
Trois mois après la réception de cette lettre, Anatole et Cécile étaient de retour en France; et la même maison réunissait, à Paris, Charles d’Épival, devenu l’époux de madame de Neuville , et les exilés des rives de la Susquehanna. Ce qu’ils devinrent dans le cours d’une révolution où Charles et Anatole jouèrent un si grand rôle, c’est d'eux seuls qu’on l'apprendra dans les mémoires dout M. de Césane occupe sa vieillesse. r
Quant à la petite colonie de Beauvoir, après une prospérité de dix années, et déjà parvenue à la dignité d’un bourg , elle fut détruite par le fameux Brandt, Indien civilisé par les Anglais, qui, mêlant à la politique de ses maîtres la férocité des cannibales ses aïeux, couvrit de cendres et de cadavres, en 1799, les bords riants et fertiles de la Sosquehanna.
FIN nü SECOND ET DERNIER VOLUME.
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