‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Cécile, ou les passions. Tome 2Chapitre 40 sur 41 · CÉCILE DE CLÉNORD A SON PÈRE · texte numérisé non relu

CÉCILE DE CLÉNORD A SON PÈRE

‘ Mofl'pfenE,' ” ; ' V ;

Peut-être me pardonherez-vous de vousappeler de ce nom, quand vous aurez la certitude que je vous le donne pour la dernière fois? J’ai trahi des. vœux, que ru avait imposés la terreur d’un hymen auquel vous ^vouliez me contraindre , et je m’exile sur une terre étrangère où j’ewpoFte le souvenir sacré de ma mère : dans quelques heures j’aurai perdu de vue la terre où j’ai reçu le jour , et sur laquelle vous ne m’avez pas permis de vivre. •. . ,

Je n’ai point à vous demander le pardon de nscs fautes ; j’en trouve J’excuse dans le désespoir où vous m’aviez réduite f et j’ose croire que les maux affreux què j’ai soufferts les ont suffisamment expiées.

Quand, dans l'âge de la soumission la plu$ entière, j’abjure tout sentiment de dépendance; quand

r>c)4 ' 'CÉcil.E. . •

je vais demander à d’autres cieux un antre père, une autre patrie, j’ai besoin, pour me réconcilier avec moi-même, de me rappeler sous quelle influence cruelle j’ai eu le malheur de. naît rebelle se fit sentit - dès la première heure de ma vie , lorsque vous forçâtes la plus tendre des mères à me faire nourrir d’un lait étranger.

Quelques années de mon enfance passées près de vous n'ont pu distraire ûn moment votre pensée des vues d’intérêt et d'ambition qui ont préoccupé votre vio.

A peine ma raison et mon cœur se sont-ils ouverts aux impressions des objets et des sentiments, que j’ai pu soupçonner la cause des pleurs que ma mère versait eû secret • • . ’ • - .

• Four vous conformer aux usages de la noblesse , auxquels votre épouse attrait eu seule le droit de rester attachée , voirs a ver, exigé que je fusse élevée dans un couvent; Vous espériez Sajts doute' que j’y prononcerais on jour des vœux qui vous laisseraient le maître de disposer d une immense fortune en faveur do mon frère."

Des considérations de même nature, et ponrfant contraires à. votre premier dèssej», vous ont déterminé à me rappeler dans tna famille , après avoir promis ma main à un hotmned’une haute naissance.

Ma mère, que vous aviez -chargée," pendant votre absence, de mû pressentir sur ’eét hymen, ne fut

pas insensible aux témoignages de uion invincible répugnance* et parut espérer que vous renonceriez à votre projet. Je connaissais mieux le coinr déroba père, et déjà je me préparais un asile dans ce.clohre que vouà m’aviez appris à aimer. .

C’est alors que mon onde (je n’avais pas encore 1» droit de lui donner un titre plus cher) revint so(is te toiÇ paternel.... . ' * •• . . t

■ Je ne' vous dirai pas, et sans doute il vous im- . porte peu de savoir par quelle inévitable destinée je fus conduite à prendre pour lui de» sentiments dont la violence pouvait seule me révéler la- source. Mon amour, ignoré de celui qui en était l’objet, me conduisait Un tombeau ; l’espoir de le voir partagé, me rendit à la vie. . . >« ,

Votre retour fit évanouir le rêve de bonheur auquel je nj étais un moment livrée. Le comte de Montford me fut présenté commcépoujr; vous avez vu mon désespoir sans en être ému ; un délai de quelques semaines fut tout ce que niç* prière^ purent obtenir de votre pitié: c’en était assez,.... je m'éloignais de vous...:

Pendant ce fatal voyage, je perdis ma mère!.... ma mère qui avait reçu L’aveu de ma faute, et dont la piété si vive s’était laissé attendrir aux larmes de sa frite. Un seul motif aii monde pouvait m’empêcher de voler auprès d’elle au premier signal de son - danger : ce motif existait.... J’étais mère aussi!....

Vous frémissez.... Interrogea en ce moment vo-: tre coeur; le sentiment qu’il éprouve efface ma bonté et adoucit l’amertume de mes regrets....

• Orpheline., sous l’autorité' d’fin père, j’obéissais du moins à l’une de ses volontés, en cherchant au pied - des autels nn refuge contre l'hymen odieux où vons vouliez me soumettre. Des vœux sacrilèges m’y. avaient enchaînée , lorsqu’urt évènement où je pus voir un ordre du ciel m’avertit de les rouipèe. Anatole m’avait encore une fois 'sauvé la vie : elle lui appartenait à tant de titres !.... Pouvait-il n’en pas disposer? • • ; ■’

C’en est fait ; je fuis loin de vous. La nature et l’a 1 mour m’ont prescrit des droits et desdevoirs : je n’en connais plus, d’autres, et je vais chercher un pays où je sois libre de les remplir.

Adieu, mon père; le dernier, vœu que je forme in’acqttkto'du Seul bien que j’aie reçu de vous : puisse le souvenir dé Cécile et de sa mère ne jamais troubler votre sommeil. *

COMqtiUSJDN.

CONCLUSION

La correspondance qui m’a été confiée se termine ici. Peut-être n’apprendra-t-on pas sans intérêt quel fut le sort d’Anatole et de sa jeune amie dans les régions nouvelles où leur amour se vit contraint dç chercher un dernier et tutélaire asile. . •• < •

C’est dans les mémoires manuscrits de M. de Cé-, sane.que j’ai puisé les détails qu’on va liro, et qui me mettent à même de satisfaire sur ce point la enriosité du lecteur. . >

• Les' regrets que leur causèrent l’absfencc de la patrie et la séparation, des amis qu’ils laissaient en France, furent tempérés par Iç souvenir de tarit de persécutions et de douleurs. IJn pressentiment, dont chaque jour augmentait la farce-, avertissait Anatole qu'un grand mouvement ne tarderait pas à bouleverser le sol natal. L’honneur .monarchique , qui depuis trois siècles remplaçait parmi nous l’honneur chevaleresque, était au moment de s’éteindre. La démocratie, sous les. formes et pour ainsi dire sous la. livrée du pouvoir absolu, régnait dans tous les esprits. Cette confusion d’idées, ce chaos. d'éléments politiques prêts à se confondre, avaient sôu-»

2 lj 8 conclusion.

vent été l’objet des entretiens de Charles et d'Anatole; et l'espérance d’ntre révolution, où ce dernier ne voyait encore qu'un moyen de réorganisation sociale, lui faisait regrptter de s’éloigner de son pays dans un moment où il pouvait avoir besoin du con-‘ cours de toutes les âmes fortes , et de toutes les volontés énergiques. v .

Cependant Anatole, placé par une disposition singulière 4e sa destinée sous le charme des sentiments què lui inspiraient Cécile et Nathalie, aspirait au repos comme au bonheur* suprême, et ne soupirait plui qu après la retraite d'une vie obscurément paisible qui le laissât tout entier à ses tendres affeéfions. ' «

Charles, qtli avait accompagné Anatole et Cécile jusqu'à Nantes, voulait absolument s’embarquer avec eux et aller lçs établir dans quelque coin des États-Unis, où il avait été convenu qu’ils se retireraient : le» instances de Cécile et de nouvelles considérations , où il trouva la preuve qu’il serait plus utile à ses anjis en restant en France qu’en les sui? vaut en Amérique , le forcèrent à renoncer k ce projet. • •

Après un s^jourd’ime semaine à. Paitnbœuf, pendant lequel Charles s’occupa de tous le» détails de l'embarquemént, Cécile et sa fille; Anatole et le fidèle 1 -ambert , montèrent à bord du navire les Tfais-Prères, en chargement pour Boston. Quelque

CONCLUSION. 399

pénible que fût une séparation dont il était si difficile d’assigner le ietme, on peut aisément» s’én faire une idée; mais tomment peindre le désespoir de cette bonne nourrice, dont l’attachement pour Nathalie ne pouvait être égalé qoe par celui de sa mère? Cette excellente femme voulait les suivre andelh des mers, et iLfalIntlui rappeler que son abandon pouvait causer la mort de sou mari , pour la déterminer A retourner dans son pays, comblée des bienfaits de Cécile. - • 1 • ■

• Le 5 du mois de février 1788,1e navire mit à la yoile; et, après une heureuse traversée de trentetrois jours, nosjeunes voyageurs arrivèrent à lioston , où leur premier soin fut de faire bénir leui^iniou par un prêtre cathojique. •

L’existence industriellè et commerçante des cités américaines avait peu de charmes pour la brillante imagination d’Anatole. A peine sortie des langes de son indépendance, l’Amérique était trop fière d’avoir reconquis ses droits, pour ne pas craindre de les compromettre on se livrant aux habitùdes d’un luxe dangereux pour les ntonarchies et mortel pour les républiques. Ce n’était point la pompe do la civilisation européenne, qu’Anatole et son amie venaient demander à l'Amérique affranchie; mais ce n’était pas non plus cette vie mouotonc dune activité toute matérielle , qui renferme l’homme dans nn cercle de travaux -physiques, et constitue

.1üO CONCLUSION.

(les sociétés humaines sur le plan d'un royaume d'abeilles ou d'une république de castors. Ce qu’ils voulaient c’était une aimable solitude où ils pussent embellir la nature , sauvage; c'était une habitation riante et commode où il* pussent, en réunissant leurs yœux et leurs souvenirs, se. composer nn bonheur placé* si haut, que le sort même n’y pût atteindre. ...

Après d’assez longuès recherches, Anatole trouva sur les bords de la Susquehanna, dans la Pensylvanié, un lieu tel que son imagination le lai avait offert. • ■ . . ‘ • •

Il y conduisit Cécile (qu'il avait laissée à PhilndelplA pendant ses courses), pour quelle choisît «llcrmême l'emplacement de leur Future habitatiqn. Deux forêts primitives, situées sur deux collines, descendent l’une vers l’aittrc par Une pente très douce; et daissent entré elles une vaste et riante vallée. Lu Susquehanna , fleuve d’abord très impétueux, après avoir roulé ses eaux mugissantes site les rochers qui. hérissent le fond de la vallée, préciplte son cours, et vient s’y briser en cataracte : après tant do furie, le fleuve étend dans la prairie la nappe limpide de ses ondes, dont la friite.s’anoonceàpeine par un léger mttrniurè. Cette situation parut- cheminante à Cécile, qui dit à son ami : •« Vois, Anatole, n’est-ee pas l'image de notre vie, orageuse avant la cataracte, paisible, ensuite et obscure?»

CONCLUSION. ‘ 3.0.1

Le lieu choisi, Anatole en fit l’acquisition, et s’empressa de louer à Boston et à Philadelphie les bras nécessaires aux travaux qu’il fit aussitôt commencer. Il surveillait les ouvriers, traçait le planait] vergèr, et jetait les foudements de l'habitation principale que Cécile avait déjà nommée Beauvoir.

Trois malheureux Écossais, chassés de leur pays pour avoir manifesté de l’attachement à la cause perdue des StiiarK; deux Irlandais plus malheureux encore, qni, privés- dans leur p/ttrie de leurs droits politiques, avaient été chercher dans l’Amérique la. Hherté de dire leur chapelet et de prier Dieu en latin., obtinrent d'Anatole l’autorisation de venir s’établir dans les limites de sou dbmainc. Devenu «ans le savoir fondateur d’une petite colonie, il partagea entre ces pauvres exilés les terres dont rl . n'avait pas besoin, et qui lui avaient été vendues à très bas prix. Bientôt la hache, la bêche et, le soc entr ouvrirent pour la première fois le sein de cette terre virginale, et Anatole trouva le prix de ses bienfaits envers ses nouveaux concitoyens dans les services qu’ils s’empressèrent à lui rendre. /. ‘ C’était un singulier spectacle que cette activité de quelques hommes accourus des points les plus éloignés du globe pour jouir, au fond d’un désert, de la liberté dé conscience dont la société civilisée leur avait fait un crime. Anatole, qui se trouvait lb

3qa conci.csiom.

chef naturel de Beauvoir, exerça sans pompe cette

paisible magistrature. . • .

Je commencerais un nouvel ouvrage, si j 'entreprenais de soumettre à l'exactitude d'une description détaillée le genre de vie que la famille du sauvage Anatole menait daus ces solitudes. Les travaux champêtres, les jouissances paisibles, se succédaient par un contraste qui en relevait le f>rix . 11 t y a aussi uue sorte de contentement inspiré par la grande régularité de l’existence ; et cette satisfaction pure, née d’un emploi complet de toutes les heures de la journée, est plus durable et plus profonde que celle dont nos passious et nos voluptés nous apportent l'image passagère. Ajoutons que peu de coeurs savent trouver dans leur propre fonds cette source intarissable de consolations et de joies.

Anatole et sa douce** compagne , bien que livrés en proie au souffle dévorant de la passion qui avait tourmenté leur première jeunesse , n'avaient point reçii l’atteinte de ces habitudes de frivolité qui absorbent la vie et l’épongent, si- j’ose parler ainsi, à mesure qu elle s’écoule. Le tourbillon des mœurs brillantes et légères avait roulé près d’eux sans les entraîner, -et fespéce d'ingénu» té qu’avait conservée leur esprit né repoussait point avec dédain les travaux et les plaisirs naïfs de la nouvelle colonie. . *

La nature que tant de déclamateurs nous ont fait

OOTSCLUSION. 3o3

méconnaître, par leS travestissements dont Us la

couvraient, était la seule dispensatrice des heures de nos colons. «A peine la hulotte bleue de l’ Amérique, en voltigeant an-dessus desfoqSts, avait annoncé le. réveil du jour, chacun était à l’ouvrage, sous la direction de Lambert que l'on avait reconnu comme inspecteur des travaux. Les uns élargissaient le bassin où tombaient les eaux du fleuve, afin de prévenir les inondations que la crue subite de ces eaux n aîtrait pas manqué de causer. Anatole en personne allait diriger les travailleurs : sa voix ranimait 1 activité , encourageait 1 industrie, prêtait. de nouvelles forces aux moins. robustes, indiquait des ressources ou des expédients contre les obstacles qu’il $dlait vaincre. A neuf heures , le premier repas était annoncé par le son,. non dun£ triste cloche, dont lp bruit aigre rappelle des idées de destruction, mais du cor de chasse employé par les Canadiens, et qui fait retentir au loin les forêts de sa fanfare éclatante. Chacun après le premier repas commençait les travaux de défrichement et de jardinage. Le soir arrivai*; on battait les bois voisins pour fournir à la nourriture des jours suivant** par les produits d’une citasse toujours abondante dans des forêts dont les détopations de la poudre n’avaient jamais troublé le silence. » .

Ainsi se mariaient, chez les habitants de Jfeauvoir, 1 ordre et 1 indépendance : chacun contribuant

3l»4 GONCLOSIOB.

au bien commun , partageait l'aisance de tons ; et ce problème insoluble'de la politique v Fintérét de la république naissante se trouvait l'avoir résolu , en soumettant à une règle unique le lihre développement des facultés de chacun. - ■

Montesquieu à fait remarquer que les peuples heuréux n'ont pas d'histoire ; pour retentir dan<j la postérité, les peuples comme les fleuves ont besoin d’être grossis et troublés par l’orage, l’n cours paisible fait leur* bonheur, mais ne fait pas leur gloire. Aussi très peu de faits intéressants composent-ils les annales de Beauvoir jusqu’au moment ciù la petite colonie cul à repousser les agressions de ses Voisins. • ■. V<-

Anatole, en adoptant les diSpositionsd ordreqtie j’ar rapportées et qu'un frère Morave , long-temps admis par les Herhnntés “d’Allemagne, lui avait communiquées, s’était bien gardé de bannir: les fête» et les- divertissements d’nne société 'd’hommes laborieux réunis sons ses auspices. « Dès qu’un travail important se trouvait terminé, ou une industrie nouvelle introduite, une journée était consacrée aux jeux et au repos ; on fixait, une semaine à l'avance, l’époque de ce 'délassement. Le bruit s’en répandait sur les rive» de la Susquehanna , dont les habitants affluaient à Beauvoir et y apportaient, pour prix de l’hospitalité, des pelletêries et du vin. Les sauvages Ynéme dequèlques tribus voisines've-

CONCLUSION. . 3o5

□aient faire admirer leur adresse au jeu de paume et à la lutte, à laquelle s'exerçaient devant eux }es hommes de la chair blanche. - * •

Quelquefois on voyait plusieurs de ces Indiens se grouper sous une touffe d’arbres, pour donner anx Colons une leçon deleur jeu favori, les osselets. Souvent aussi ils commençaient les jeux sauvages et les danses figurées de leur pays , véritable panto 1 mime de la nature qui représente tour-à-tour un combat, une chasse , on les agitations de l'amour. Ce sont des gestes qui parlent,, des mouvements qui peignent des idées ; c'est à-la-fois de l’éloquence sans paroles, de la poésie en action , de l'art dramatique sâns dialogue : peut-être doit-on regarder ces danses comme le premier pas de l'intelligence humaine dans la carrière des arts.

- Mais rien-, aü milieu des fêtes , des travaux de la colonie, au milieu de ces délassements et de cés occupations si naturelles et si douces, ne contribuait plus au bonheur des amants que le souvenir de leur-vie passée. Ils se plaisaient à en reproduire limage de toiltès les manières! le soir, Cécile chantait, près du berceau de Nathalie, .des vers qu’ Anatole avait faits, et qui reproduisaient les émotions dont ils avaient été- si long-temps, tourmentés en Frapce. On choisissait une saison propice pour aller explorer les rives magnifiques de là Susquehanna qui n'est navigable que sûr une étendue de

Cécile , t. ti. >o.

CONCLUSION

six lieues, le reste de son cours étant obstrué par les » roches dont il est scn»4 La plus fréquente des excursions d’Anatole et de Cécile les conduisait à la cataracte , sinon la plus imposante , du moins la plus pittoresque de cette partie du monde; chaque fois iis allaient admirer, sous une face nouvelle, le vaste torrent d'écume et d’eaux bondissantes, qui, sous scs aspects toujours changeants , et selon le point de vue sous lequel on le considère , offre tour-àtour une nappe d'eau paisible, un voile épais de vapeurs qui reflètent l’arc-en-ciel dans leur humide tissu, et une épouvantahle confusion d’arbres, de débris entraînés par lés flots furieux. -Du naturel • du pays leur raconta (histoire du seul suicide,, dont la tradition se soit perpétuée dans ces déserts. Un sauvage, qui avait attaché son canoté la rive, au-dessus de la cataracte, à l’endroit où. les flots sont paisibles, 'revenait deJa châsse à sa. cabane située devant cet endroit même. Les Indiens d’une tribu voisine l’avaient pillée, et sa femme et ses enfants , prisonniers de guerre , avaient été, selon l’usage, massacrés et dévorés par les vainqueurs. Saisi d’un désespoir muet , l'Indien détache le Hen qui retenait son bateau à la ri.ve , s’y jette , se couvre de son manteau d'élan , s’abandonne au cours des ondes , et va se briser contre les rocs qui déchir rent et dispersent les débris de sa barque et de son cadavre. .

co^cLüsion. 307

La colonie de Beauvoir ne comptait pas ün an

d’existence, et chaque jour voyait s’accroître sa •* prospérité , lorsqu’une circonstance imprévue fut sur le point de la détruire v u» Écossais nommé Albyn , homme audacieux , d’une vigueur extraordinaire, se plaçait à s’engager, après les travaux du soir, dans ces forêts sans âge ‘et presque sans limites dont Beauvoir étaitentouré. Un-jour il entraîna tous les êolons dans une de ces expéditions qui lui valaient quelquefois la prise 9’un bison ou d’un daim sauvage. Les indigène^ de ces bois, qui faisaient partie de la tribu célèbre des Onêydas, s'étaient . retirés à l’approdîie des Européens : mais quand on /. les alla.chercher dans leurs forêts et à l’ombre de leurs vieux chênes, de leurs immenses magnolias, ils jurèrent de faire résistance aux usurpateurs ; un premier combattent Heu; les sauvages furent dispersés ; mais les colons ne firent d’autres prisonniers qu’un jêune sauvage qu’ils emmenèrent avec eux.

Anatole qui avait appris avec peine un combat qui pouvait avoir des suites si funestes au repos de la colonie, ordonna que l’on délivrât le jeune captif. Onanthya , cctait le nom dH sauvage , se croyait destiné du sort affreux des prisonniers , d’après le droit de guerre des nations barbares : 'il fut. bien étonné de se voir hiis en liberté; et les gestes du chef de la colonie et de ses concitoyens lui apprirent qu’il devait sotf salut à Anatole. Il se prosterna de-

CONCLUSION

vant son libérateur, baisant scs pieds et ses malus, et prononçant dans l'idiome de son pays des remerciements enthousiastes, dont la déclamation pouvait seule faire deviner le sens à celui qui en était l’objet; cette circonstance rétablit la paix avec les Onéydas. . ' % . • ,

Beauvoir continuait à prospérer : à force -de persévérance et d activité , le jeune Français’ avait élevé, dans cettenouvelle Arcadie, huit chaumières environnées de bois' et de terres labourables.

Anatole avait voulu célébrer le double anniversaire de la naissance de Cécile et de la fondation de Beauvojr ; tous les colons depuis huit jours étaient occupés des préparatifs d’une fête dont Cécile était la seule qui ne fût pas prévenue : au mois de mai 1 789, Anatole, à la tête des habitants de Beauvoir et d’une foule de sauvages onéydas , conduits par le jeune Onanthya, vint chercher Cécile et Nathalie pour les mener aux Bruyères ; Ce nom pourrait me dispenser de dire qu’Anatole, -à l’insu de Cécile, avait fait construire à deux lieues de Beauvoir, et dans un site tout-à-fait semblable à celui dont il voulait rappeler le souvenir, une espèce de donjon qui. figurait grossièrement, par sa forme et ses principaux détails extérieurs, leur château de la Sologne et la fameuse tour des Archives. Les canots qui devaient remonter le cours de la Susquebanna , et conduire aux Bruyères la jeune châtelaine escortée

CONCLUSION

3oo

des coIods et des Onéydas, étaient pavoisés avec élégance: celui qui lui était destiné avait reçu, de l’ingénieuse adresse des colons , la forme d’un berceau de fleurs. ' • • » , • ,

Rien de plus riant ni dd’plus pittoresque que ce voyage : le printemps expirait ; l’air était calme ; la température délicieuse.- Les bateaux remontaient le cours de la Susquebanna, qui se -cachait entre deux rives couvertes de folle avoine, d’où des milliers d’oiseaux s’envolaient au bruit de la rame qui frappait l’onde. Anatole et Cécile jouissaient de cette volupté profonde et douce qu’inspire une nature primitive et pittoresque aux âmes qui Savent la sentir. Dans ces lieux, où. l'homme n'a pas encore tout usurpé, les forêts ont-uije plus fraîche verdure, et les arbres qui ombragent à-lafois la rivière embarrassée de joncs et la nacelle du voyageur, comptent des siècles d’une existance que jamais la main de l'homme n’a pu ni protéger ni attaquer.... Quand les colons. atteignaient quelque petit village situé au milieu de cette nature féconde ' pleine de vigueur et de jeunesse, la scène devenait plus animée : de jeunes Canadiennes , dont la beauté piquante est si remarquable dans le premier âge, s’assemblaient sur la rive. Le son dun cornet destiné à cet usage annonçait aux villageois l’atrivée de cette flotte, et les voyageurs, descendant au milieu des colons, allaient visiter 'ces cabanes, ces

3lO CONCLUSION,

métairies, et ces plantations, berceau peut-être de quelque cité fameuse par le commerce, la guerre, ou les arts,. : \ '• , . • ... * -

L’installation' de Cécile se fit au bruit des seuls instruments que l’on po&édâL; on pense, bien que le cornet canadien y jouait un grand rôle. Cécile, la fleur de ces déserts, transplantée par le sort -loin de la civilisation dont elle avait toutes les grâces sans en avoir aucun vice, était porté#, par les bras vigoureux de deux Onéydaa, sur une espèce de trône de verdure. Elle n’eut que le temps de jeter un rapide coup d’üeil sur le séjour nouveau que l’attention délicate d’Anatole avait -préparé jjour ejle; ses yeux étaient pleins de larmes^ et le sourire qui embellis- 'sait encore son çharmant visage prouvait que ces pleurs avaient leur sourcè dans le sentiment du bonheur présent, comparé au souvenir des peines passées.' ’ ’ • . .

Le bruit du- tambour annonça que les jeux allaient commencer sur la pelouse qui faisait face au château rustique dont les colonnades, formées de simples troncs d’arbres, imitaient grossièrement les pompes architecturales du château européen. Anatole, Cécile, et Nathalie, assis ensemble sous le portique du château des Bruyères* contemplèrent le curieux spectacle qui s’offrait à leurs regards. Plusieurs bijoux placés aux pieds de Nathalie, devaient être distribués à ceux qui vai,ncraieot dans

COHCLUMok in

les jeu*. Chacun des joueurs portait au bras gauche un ruban bleu pour distinguer des simples spectateurs les concurrents aux paix de la journée.

Les sauvages onéydas, dont la fierté dédaigne ordinairement les divertissements des hommes dé la chair blanche, consentirent à faire partie des joueurs. Onanthya, que la reconnaissance attachait à son libérateur Anatole, avait' rassuré les hommes de sa tribu qui, dans cotte fête solennelle, voulait jurer 1 alliance éternelle avec la colonie, et fumer le calumet de paix. Précédé de trois jongleurs, Onanthya jura la parole, dans son langage anquelnul des colons ne comprit rien, mais dont chacun devina le sens et applaudit l'intention. Alors les Indiens mêlés aux colons, déposant leurs - haches en un faisceau, entonnèrent le chant de la paix. • • • . ••

Le jeu de balle commença ensuite; réunis et formant un cercle, les Indiens et les c (flous chassèrent, rechàssèrent, et pendant une heure firent voler à travers l'espace la balle toujours bondissante.

Le prix devait appartenir à celui qui aurait montré à ce jeu le plus d'adresse. Toutes les voix nommèrent • ' . Onanthya , auquel Cécile remit, par les mains de la ■/ * petite Nathalie, un collier d’acier et d’or, ornement ‘ favori des sauvages, et dont le jeune vainqueur se hâta de se parer. Un festin, pris sous une grande lutaie au Lord d'nne eau courante, interrompit les ' t • ' jeux : rien ne peut égaler la grâce naïve de Cécile,

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