LES MOEURS FRANÇAISES
AU COMMENCEMENT DU 19 p SIÈCLE.
AVANT-PROPOS'
L’AVIS que je mets en tête du second volume de ce recueil n'a point pour objet de remercier le publie de l’accueil qu’il a fait au premier: l’écrivain qui fait un livre qui plaît, le lecteur qui achète un livre qui l’amuse, sont quittes l’un envers l’autre; mais, en annonçant le succès de son ouvrage, l’auteur qui cherche à s'en rendre compte est quelquefois plus pressé de le justifier que de s’en aj>plaudir : c’est le cas où je me trouve.
En cherchant à réunir quelques tableaux de mœurs dans un cadre dramatique propre à les faire valoir, j’avais à craindre également de ne ressembler à rien ou «le ressembler à quelque chose; d’ennuyer dans la première supposition, ou de faire crier à l’application dans l’autre. Je n’ai pas été assez heureux pour éviter ce dernier écueil; et (quelque suspecte qu’une pareille déclaration puisse paraître dans la bouche d un
1 Avant-propos de la deuxième édition.
AVANT-PROPOS
auteur) je lie crains i vas d’affirmer que je suis tombé sur celui que je redoutais davantage.
Quelques personnes, constamment occupées de chercher des clefs à mes caractères ,
• des modèles à mes portraits, essaient de me faire une réputation de malignité, au prix de laquelle la plus haute gloire littéraire me paraîtrait beaucoup trop jvayée. La seule crainte de donner un prétexte à ce reproche m'aurait déjà forcé à renoncer à ce travail, si je n’avais pas l’amour-propre de me croire suffisamment défendu contre une accusation de cette nature par 1 opinion «le mes amis, par mon ouvrage lui-même, et, j'ose le dire,, par mon propre caractère. Dans cette «*squisse de nos mœurs (j’en renouvelle ici la «léclaration), je m’applique à peindre la société, et non pas telle ou telle société; à saisir des rapports généraux, et non des traits particuliers: je m'occupe des classes, des espèces, et jamais des individus. Les observations que je fais sont du ressort de la critique: les personnalités appartiennent à la satire, et je n’ai pas à me reprocher «pi'elle ait une seule fois dans ma vie déshonoré ma plume.
Le but que je me suis projvosé, beaucoup
AVANT-PROPOS
plus que le talent que j’ai déployé [jour l'atteindre, est devenu l'occasion d'une comparaison dangereuse entre le Spectateur et Y Ermite de la Ckaussée-d’ Antin. Quelques critiques pleins de bienveillance (dont il ne me conviendrait pas de louer en ce moment l’esprit et les lumières) ont cru jjouvoir établir entre ees deux ouvrages une sorte de parallèle dont je dois sans doute me trouver très honoré; mais l’un d'eux fait entrer dans la balance, en faveur de l’observateur anglais, la gravité des matières qui sont quelquefois l’objet de ses discours, et le vernis de frivolité que YErmite répand assez généralement sur les siens. J’ai d abord tâché de répondre à ce reproche, dans ce second volume, en y donnant moins de place aux futilités de la mode, aux caprices éphémères de l'opinion; Inais j ajouterai ensuite qu’Adisson, Steele, et les autres collaborateurs du Spectateur anglais, vivaient à une éjjoque et dans un pays où les questions de la [dus sublime morale, de la plus haute littérature, delà plus profonde érudition, intéressaient assez vivement toutes les classes de la société, [jour qu’il se vendît dans un jour, à Ixmdres, dix mille exemplaires de tel numéro
fi AVANT-PROPOS.
<1 il Spectateur où il n'était question que de la nature de Dieu, de l'immortalité de lame, ou de la supériorité de Milton sur tous les poètes épiques anciens et modernes. Il faut convenir cpie le temps actuel n’est pas du tout propre à ce genre de polémique. On vous pardonne encore d'ètre utile, mais à la seule condition que vous serez agréable.
Puisqu'on m’a, en quelque sorte, autorisé à nommer X Ermite après le Spectateur, qu'il me soit permis de faire observer que je me suis imposé la tâche de varier beaucoup plus souvent le cadre de mes articles. Les deux tiers au moins de l'ouvrage anglais sont sous la forme de correspondance , dont je ne fais usage que lorsque j’ai à traiter quelques sujets de circonstance qui ne sont susceptibles d aucun développement.
Plusieurs éditions du premié^ Volume de ce recueil ont été promptement épuisées. Cc’succès, en me décidant à faire paraître la suite des observations de l 'Ermite de la Chausséed'Antin , m impose de nouvelles obligations ; le lecteur appréciera les efforts que j'ai faits pour les remplir.
~6igitîzê
■^CtÆgîe