D’AUTREFOIS
Voilà de vo« arrêts , messieurs les gens de goût !
Piroti , Métromanie.
Hoc Mis dictum est , qui stultitiam nauscant.
Et ut putentur saperc, caelum vitupérant.
Phædr. , fab. vi , liv. IV.
Ceci s’adresse au censeur ignorant qui , pour paître avoir du goût, critique les meilleurs ouvrages.
Chacun a son califourchon, son hobby-horse , comme disent les Anglais, sur lequel il est monté, tout en se moquant de celui des autres. Les beaux esprits, les savants eux-mêmes, ne sont pas exempts de cette préoccupation exclusive qui concentre tous les goûts sur un même objet. Les uns se ruinent en livres; ceux-ci en tableaux, en statues; ceux-là en
CSE PREMIÈRE REPRÉSENTATION
échantillons de minéraux , en coquilles , en me dailles, en pierres gravées, etc. Le bibliomane, l’amateur de tableaux, le naturaliste, le numismate, l’archéologue (je parle de ceux qui ont la manie et non l’amour de la science), ne me paroissent pas plus déraisonnables les uns que les autres; ils jouent à la science comme on joue aux cartes, au volant; et dans tout cela il n’y a de ridicule que la gravité qu’ils y mettent.
Un de mes amis s’est infatué d’un goût moins répandu, qu’il a rapporté de ses voyages avec les album, la mnémonique et la philosophie de Kant, c’est le goût des lettres autographes. On sait que les Anglais, toujours prêts à confondre ce qui n’est que rare avec ce qui est beau , sont très curieux de ce genre de collections : ils les composent à grands frais, et les confient à des graveurs habiles qui les reproduisent en fac simi7epourlcsamatcurscnsous-ordre,dontlafortune entière ne suffirait pas à {acquisition des originaux.
Jetais, la semaine dernière, chez mon ami lautograpliomane, au moment ou quelqu’un lui apporta un billet de Boileau, en quatre lignes, dans lequel celui-ci s’excusait de ne pouvoir aller dîner le lendemain chez un M. Levasseur. Ce billet, écrit du style le plus simple, ne contenait aucune anecdote, aucun fait particulier, et n’était remarquable que par une faute d’orthographe. Aussi, tout le respect que j’ai pour le législateur de notre Parnasse ne
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m’cmpêcha-t-il pas de témoigner beaucoup de surprise en voyant payer dix louis un chiffon de papier sans aucune espèce de valeur. « Je conçois votre étonnement, inc dit-il ; mais quand on veut se compléter, dans quelque genre que ce soit, il faut savoir faire des sacrifices. » Et, tout en parlant, il étiquetait etclassaitdansnn carton, intituïéSiècledeLouisXIF, le précieux écrit qu’il venait de se procurer.
u Vous voyez, continua-t-il en me montrant un petit corps de bibliothèque où plusieurs cartons semblables étaient ranges, vous voyez le produit de mes recherches de plusieurs années : j’ai là pour soixante mille francs de lettres autographes... — Dont vous ne trouveriez pas deux louis chez l’épicier du coin, le seul pourtant à qui tout ce fatras puisse être encore de quelque utilité. — Vandale! s’écria-t-il avec une indignation tempérée par un profond dédain, vous parlez bien en homme dont la postérité n’aura jamais rien à réclamer ni à dire. Voyez à qui vous insultez : regardez cette lettre de Montaigne à la Boétie, tellement illisible qu’on n’a pu l’imprimer;. ce billet de Henri IF à la duchesse de Vemeuil ; ce sonnet de Malherbe écrit en entier de la main de Racan; cette lettre de madame de Maintenon au père Le Tellier; cet ordre de M. le Prince, la veille de la bataille de Senef!...
— Quand je consentirais à partager votre vénération pour quelques unes de ces reliques auxquelles se
IO UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION rattachent d'illustres souvenirs, je n'en rirais pas moins des soins que vousprenez pour la conservation de tant d’autres paperasses qu'aucun nom, qu’aucun titre ne recommande. Par exemple, que signifie cette lettre qui me tombe sous la main ? Elle est signée d’un marquis d’Hernouville que personne ne connaît, et s’adresse à un comte de Monchevreuil, qui n’est connu lui-mcme , que par quelques faits d’armes de peu d'importance, et pour avoir été, si je ne me trompe, gouverneur du duc du Maine. — Vous ne pouviez me fournir une occasion plus favorable de vous prouver qu’il y a toujours quelque inconvénient à -prononcer sur ce qu’on ne connaît pas. Donnez-vous la peine de lire cette lettre, et vous rirez ensuite, si vous l’osez, de l’extrême importance que je mets à conserver de semblables écrits. » Jamais, je dois 1 avouer, triomphe ne fut plus complet que le sien ; non seulement je convins, après l'avoir lue, que cette lettre méritait les honneurs du portefeuille, mais je le priai instamment de me permettre d’en prendre copie et de la rendre publique. J’eus beaucoup de peine à obtenir cette faveur, qui nie fut accordée en échange d'une lettre autographe d’IIyder-Aly-Kan au bailli de Suffren, dont je promis d’enrichir sa collection.
Voici la lettre du marquis d’Hernouville, que je certifie de tout point conforme à l’original :