‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 12 sur 56 · AFFICHES ET AVIS DIVERS · texte numérisé non relu

AFFICHES ET AVIS DIVERS

avant la révolution , d’une fortune colossale , desire associer son sort à une veuve qui ait la jouissance . paisible d’une cinquante de mille livres de rente. 11 ne tient poiut à l’âge , encore moins aux charmes de la figure; mais il a besoin de trouver dans sa • femme cette douceur de mœurs , cette facilité de

caractère dont il est doué, et qui sont la base du bonheur domestique. Comme il est bon de se connaître avant de s’épouser, il prévient les personnes à qui cet avis s’adresse, qu’il se promène tous les jours, de deux à quatre heures, sur la terrase des Tuileries. Ce qu’il a dit de sa personne suffira pour le faire remarquer.

— On voudrait marier une jeune personne dans le délai d’un mois : elle a douze cents livres dç rente et des espérances beaucoup plus considérables. Un rang honorable dans la société est tout ce qu’on exige des prétendants jusqu’au i" avril prochain; passé ce temps, les conditions seront d’une autre nature.

S’adresser, rue Dauphine, à la Fille mal gardée.

El* XLVIII. [19 FÉVRIER I 8 I 3 .]

Les hommes , 1a plupart , sont étrangement faits ;

Dans la juste nature on ne les voit jamais.

Molière, Tartufe , acte H.

Les Romains avaient des signes, au moyen desquels ils croyaient pouvoir reconnaître les jours heureux ou malheureux : une corneille perchée sur une maison, un poulet qui ne mangeait pas, un faux pas sur le seuil de la porte , étaient pour eux un motif suffisant de ne pas sortir de la journée. Je ne suis pas précisément aussi superstitieux: j’aime mieux rire le vendredi que pleurer le «dimanche; faire un bon dîner à treize copvives qu’un mauvais à douze ; j’aime mieux renverser sur la table ma salière que mon verre, et je trouve à mon âge moins d’inconvénient à croiser ma fourchette que mon épée. *

'J’ai pourtant mon petit préjugé tout comme un autre, et je crois très fermement, par exemple, que le sort de ma journée entièrè dépend de la prerhière impression que je reçois à mon réveil : je

ressemble à ces personnes qui mettent en se levant des lunettes à verres colorés , et qui voient ensuite tous les objets de la même teinte.’ Ce préjugé, si c'en est un, est fortifié chez moi par tant d’observations , que , loiu de chercher à le combattre ; je m’en sers comme d’un moyen de conduite en secondant de mon mieux son influence: Partant d’une supposition que je regarde maintenant comme un principe, la première visite que je reçus hier matin ne me permit pas de douter que je ne pas- ■ sasse en revue dans ma journée une foule d’originaux de toute espèce ; et je les attendis le crayon à . la main/ ,

Il était jour à peine lorsque le-chevalier.de Floricourt entra brusquement chez moi, et rif éveilla aiLX cris de taïaut! taïaut! dont il fit retentir ma chambre. 11 était en habit de campagne, et venait ine propose» de l’accompagner à'Saint-Ouen , à un rendez-vous de chasse, chez madame I***, sa parente*; je reconnus là sa vieille manie'. Le chevalier n’a pas tiré dix coups de fusil depuis qu’il est au monde; s’il était seul avec les perdrix sur la terre, c’est pour lui qu’il faudrait trembler ; et cependant il qe s’est pas fait, -depuis quarante ans, une partie de chasse un peu remarquable à laquelle il n’ait assisté. Q’cst un vrai comte de Soyccourl : il sait par cœur tout le Vocabulaire de, la Vénerie , et ne sort jamais, dans Paris sur-tout, saris être suivi d’un

cliicn d’arrêt, d’nn chien courant et d’un lévrier.

On pourrait croire qu'il prend du moins un grand plaisir à suivre la chasse , mais il n’eu a d’autre que d’éveiller. les chasseurs, d’assister aux préparatifs du départ, de présider au retour, dans une salle basse du château, à la distribution du gibier,- et de revenir bien vite à Paris raconter, dans quelques salons, tous les détails d’une partie de chasse à laquelle il n’a pris aucune part. Désespérant de m’emmener avec lui , il voulut au moins déjeuner chez moi; je lui fis servir un pâté de Chartres, qui lui servit de texte pour disserter sur les perdrix rouges et grises, sur les cailles, les pluviers et les bécassines; après quoi il partit en appelant ses chiens, dont l’un s’était amusé à déchirer un de mes fauteuils, tandis que l’autre étranglait le chat de la pdrtièrc qui voulait l’assommer, et qui ne se radoucit qu’à la vue d’un écu de 5 fr. que lui présenta notre chasseur.

Celunci n’était pas au bas de l’escalier, que je vois entrer, ou plutôt se rouler daus ma chambre, un petit homme tout rond, qui vient à moi les bras ouverts, et dont j'ai beaucoup de peine à es- .qniver l’embrassade. . •

• u Vous ne me reconnaissez pas? me dit-il en nie •secouant fortement la main et en épanouissant la figure la plus piate.et la plus ridicule; c’est iqoi !... chez madame Lenormaud,!.... où nous avons tant ri! Vousy êtes maihtcnant? (Je n’y étais pas du

-j? QUELQUES PORTRAITS.,

tout. ) Vous m’avez toujours témoigné de l'intérêt, continua-t-il en m’offrant du tabac dans une énorme boîte d’or émaillé; j’ai besoin du général Dermont; vous êtes son ami , et je viens vous prier de nous faire dîner ensemble chez vous en petit comité. »

A force de chercher à mettre un nom sur ce grotesque visage , je me rappelai un certain Blondeau, espèce d’intrigant, faisant métier de protections et de protecteurs, se prévalant du moindre prétexte pour approcher les gens en place , et parvenu d antichambre en antichambre à un poste moins honorable que lucratif. J’ouvrais la bouche pour fui faire sentir assez durement l’indiscrétion de sa demande , mais il ine la ferma en me disant qu’il sortait de chez le comte Dermopt, qu’il l’avait prévenu de ma bonne volonté, mais que notre dîner ne pourrait avoir lieu qu'au retour du gépéral, qui partait le lendemain poOr présider un collège électoral dans le midi de la France; et, sans attendre ma réponse, il sortit Cn [s’excusant de me quitter si vite : il devait se rendre à une audience de ministre, et me laissait l’espoir ou plutôt la-crainte de le voir revenir pour m’informer du résultat de son affaire.

Je n’étais pas homme à l’attendre: je sortis de cliez moi avec l’intention d’aller, selon ma coutume, prendre une tasse de chocolat aü café de Foi. En traversant le jardin du Palais-Royal-, j’aperçus de loin le grand Corvière, l’homme de France

qui s’entend le mieux à rassembler des mots ennuyés de se trouver ensemble, comme dit Fontenelle; qui parle le plus longuement avec le moins d’idées possible, et qui vous assomme avec le plus de persévérance du récit des choses les plus communes. La frayeur me saisit en songeant qu’il m’avait tenu plus d'un quart d’heure la semaine dernière, par une pluie battante j sous une gouttière de la rue Vivienne , pour me donner , sur le procès de la dame Morin 1 , des détails que j’avais lus le matin dans tous les journaux.

Il fut plus prompt à me joindre' que je ne le fus à l’éviter. ■> Que je vous apprenne une bonne nouvelle, me cria-t-il en me barrant le chemin avec Ses deux bras : madame de Sainville est à Paris , son mari a gagné ce fameux procès qu’il avait été poursuivre à Rennes , et finalement la terre de Luçon leur appartient : l’étang, comme vous savez, n’a pas moins d’une lieue de circuit , et je ne crois pas qu'il y en ait de plus poissonneux dans toute la France. J’en sais quelque chose : ils m-’ont' envoyé une carpe qui pesait dixsept livres et demie; j’en ai fait le fond d’un dîner charmant, où se trouvaient Dubreuil, Mainville et sa femme; j’ai bien- regretté que vous ne fussiez pas des nôtres..... »

1 La dame Morin et sa fille, âgée de dix-sept ans , venaient d’étre condamnées à quinze ans de travaux forcés, ponr tentative d*assassinat sur la personne d’un ancien procureur, nommé Ragoulo. -

J’eus le bonheur de l'arrêter tout court en lui faisant observer que je ne connaissais pas une seule des personnes qu’il venait de nommer.; il me fit quelques excuses de m'avoir arrêté pour me raconter des choses qui ne devaient pas avoir un grand intérêt pour moi, et me quitta pour aller à la rencontre d’une dame à laquelle il est probable qu’il ne fit pas grâce de la moindre circonstance du procès de M. de Sain ville ; car , une heure après, je le retrouvai à la même place, causant encore avec elle. Tout en continuant mon chemin , je* fis quelques réflexions sur le besoin de parler; il me parut être une conséquence de la difficulté d’agir, et c’est peut-être pour cela que les vieillards et les femmes sont plus particulièrement en* clins à ce défaut. , ■ • -, , . .

Comme j’entrais au café- de Toi , } avocat Dujary en sortait, s Je vous trouve à point, me dit-il enine « ramcfiant sous les galeries; je viens d’entendre la « lecture d’une, tragédie admirable ; l’Académie sera « bien injuste si un pareil ouvrage n’ouvre pas ses « portes a l’auteur ; ce sont les pensées de Corneille,

« le style de Racine , l’action de Voltaire A pro-

«pos, nous allons avoir un roman nouveau,. -de « M.... J’ai promis de ne pas Te nommer; mais, « vous pouvêz m’en croire, Lesage et Fielding ont « un rival... v Vous ai-je dit que l’abbé Delille m’a- , « vait lu son poème sur la Conversation £ C’est un

« diamant. Il n’y avait que deux vers faibles; je les «lui ai fait changer.... Venez me voir Un matin, je « vous montrerai une satire inédite de Chénier : les « Mouches du Coche; c’est d’une vérité, dune res- « semblance!..;. Les mouches du coche littéraire,

« sur-tout Votis rirez aux larmes Votre

« ami est toujqurs sur les rangs polir, la seconde « classe de l'Institut ; amenez-lo-itioi : je le présen- « terai à quelques académiciens de mes amis; sept « ou huit voix des meilleures ne sont pas à dédai- «gner, et je les lui garantis; mais jusque-là qu'il « se tienne tranquille, qu’il ne donne point efenou- « veaux ouvrages : bons ou mauvais, ils lui feraient « tort. Je le repète à qui veut l’entendre : dans le «monde littéraire- on ne se sauve qu’entre deux « réputations ,' et cet asile se nomme la médio- « crité'. » Cela dit, il me quitte , et je ris en songeant que celte ■ mouche du coche ne s’est pas’ reconnue dans la satire de Çhénier, qui k peint trait pour trait.

Je me fis apporter ma tasse de chocolat à une table où sc trouvaient plusieurs chansonniers du Caveau, parmi lesquels je reconnus un petit notaire qui signe habituellement ses minutes sur le poêle du café, et un médecin qui donne ses ordonnances en jouant aux dominos. J’écoutai avec plaisir la ■conversation de ces jeunes gens, qui s’escrimaient d'une manière assez piquante; et qui attrapaient

de temps- en temps quelques -idées à la pointe de

l’esprit.

Je les quittais pour m 'approcher d’une table où ' deux hommes se disputaient avec assez d’aigreur pour faire craindre les suites de leur querelle , principalement à ceux qui , comme moi , connaissaient un des deux adversaires : c’était le fameux Dorsant,

, le plus ancien et le plus déterminé bretteur de l’Europe. Je me souviens qu’en 1 785 il eut trois affaires dans la même semaine : la première avec un homme qui l’avait regardé de travers j la seconde avec un officier qui l’avait regardé en face; et la troisième avec un Anglais qui avait passé sans le regarder, ce qui fit dire à quelqu’un qu’il était impossible d’envisager cet homme -la. Dorsant me reconnut, me prit pour médiateur, et j’arrangeai cette affaire plus facilement que je n’aurais f>u le faire' en 1785. <

En sortant du café de Foi, j’allai faire un tour aux Tuileries; j’y trouvai le petit chevalier d’Arboise. Il ni aborda par la question d’usage : « OU dînez-vous •dujounf hui ? — Où vous ne -dînerez jamais; chez une femme qui n’a que deux plats sur sa table, et qui ne boit que du vin d’Orléans. — Riez tant qu’il vous plaira , mon vieil Ermite ; une excellente table. est le premier des' biens. Les Romains s'y connaissaient: un bon cuisinier se vendait à Rome quaU-é c’euts talents; et, comme le remarque

fort bien La Motte-le-Voyer, on aurait eu pour cette somme une douzaine de philosophes comme vous. »

En continuant de discourir sur ce ton , le chevalier m’apprit qu’il flottait ce jour-là indécis entre trois dîners: chez un notaire, chez un banquier, et chez un- chanoine. Sur l’observation que je lui fis que c’était un jour maigre, il se décida pour le dernier. La mort d’un receveur-général, chez lequel il dînait tous. les samedis depuis dix ans, lui laissait un jour de libre ; il me pria de le présenter chez madame de Senars ; et comme il me parut tenir beaucoup à compléter sa semaine, je promis de faire ce qu’il desirait, aussitôt que cette dame aurait changé son cuisinier, qui n aurait pas- été vendu à Rome beaucoup plus cher qu’un philosophe comme moi.

On donnait aux Français une pièce nouvelle:

quelque diligence que je fisse, je ne pus trouver de place nulle part ; j’avais quelque raison pour m'en consoler, et je me promenais dans les corridors avec cinq ou six personnes qui n’avaient pas été plus heureuses. De ce nombre étâit le doyen du Parnasse ’, M. de X*”. Je le reconnus à son large habit de gros drap brun , à son dos plus voûté par l’habitude que par- l’âge, à son nez barbouillé de tabac, et sur-tout à sa marche en zigzag, qui ne laisse jamais deviner où il a l’intention d’aller.

1 M. de Ximcnès.

j8 * QUELQUES PORTRAITS.

Çe patriarche de la littérature, connu par quelques productions estimables, prouve, contre 1 avis de Bacon, que la' vieillesse attache moins de rides à T esprit qu.au visage. 11 fut couronné deux fois à l'académie française, et la fin de, sa carrière est exempte de soucis. et d’inquiétude. - .

Après la pièce, je retrouvai mon homme au •foyer, s’entretenant avec un autre vieillard, qu’à sa tournure anglaise, à son chapeau de feutre’ gris, à son ample redingote bleue, on pourrait prcn- • dre aujourd’hui pour un manufacturier de Birmingham. J’eus besoin d’un grand effort de mémoire pour replacer sur cette figure les traits du brillant comte de I/** ’, de ce grand seigneur si spirituel, si généreux, si célèbre par ses goûts et ses amours. Les -yeux presque fermés, le menton appuyé sur une grande canne à pomme d’or, il ne tarissait pas en éloges des Sarrasin, des Le Kain, des Brizard; et, comparant toujours les souvenirs de son jeune âge avec les sensations de sa vieillesse, il regrettait avec son contemporain X..., les beaux jours de la Comédie - Française , c’est-â.-dire les leurs. Où est Le Kain? où eSt Préville? où est Mofé? s’écriaient-ils l'un après l’dutre. Où est le 1 marquis de X”*? où est- le comte de L***? étais-je tenté de leur répondre.

''M. de Lauraguats, aujourd'hui duc de Brancas.

Je me retirai chez moi, repassant dans ma tête ce que j’avais vu dans ma journée , et tout prêt à répéter, après je ne sais' plus quel poète latin:

Hnmani generis mater, nutrixque prqfèctù Stullitia est'. • %

1 La folie est la mère et la nourrice du genre humain.

R° XL. [ao MARS 181a.]

Un rapport clandestin n’est pas d’un honnête homme.

Grbsset, le Méchant, acte V.

La noirceur masque en vain les poisons qu’elle verse. Tout se sait tôt ou tard ; et la vérité perce.

Idem , acte III. .

Je ne suis point doué de cette flexibilité d'esprit et de talent qui laisse à la disposition de l’écrivain qui la possède le choix du sujet qu’il veut traiter. La pensée qui me saisit, le sentiment qui me domine sont les seuls que je puisse exprimer. Ce serait donc en vain que j’essaierais aujourd’hui d’occuper mes lecteurs d’objets étrangers -à la profonde indignation qui s’est emparée de moi. Je dois dénoncer au tribunal de llopinion publique (puisque les lois ne peuvent l’atteindre) un délit dont les progrès- annoncent le dernier degré de la corruption des mœurs: on voit déjà qu’il s’agit de ces messagers de ténèbres , de ces auteurs et facteurs décrits anonymes contre lesquels les honnêtes gens ne sauraient trop se prémunir» Il éxiste une espèce de

LES LETfHES ANONYMES.

gentilhomme de lettres, qui depuis vingt ans, tient écofc de ces infamies.

La loyauté fut, de tout temps, un des traits distinctifs du caractère français : notre nation conserve, jusque dans ses vices, nne sorte de franchisé ; et nous pouvons, en parcourant les annales de l’Europe ancienne et moderne, remarquer aveç orgueil que les crimes des lâches, l’empoisonnement et la délation , ont toujours été moins fréquents dans notre paysque par-tout ailleurs. Pendant nos troubles civils et religieux , dans le délire delà plus terrible révolution, F honneur (à prendre Ce mot daDS son acception la plus étroite) n’a en que rarement à rougir des maux dont gémissait l’humanité. Comment se fait-il que ce soit à l’époque glorieuse où nous vivons, dans une viHe, centre de la politesse et de toutes les supériorités sociales - , que se développeur germe du fléau le pins odieux dont la société puisse être infectée, que se multiplient les exemples d’un délit qui ne diffère de l’empoisonnement que par l'impunité légale dont il jouit encore? • r Jetais bien loin de ces tristes idées lundi soir en rentrant de che7, M. de Senanges, où j’avais passé la journée la plus agréable, au sein d'une famille dont le bonheur me semblait d’autant mieux as-

su ré, qu’il avait pour fondement ht réunion de toi: tes les vertus. Le chef de cette maison, après avoir exercé avec bonneurj dans le parlement de Dor-

LES LETTIIKS ANONYMES.

Ri

deaux, une charge, héréditàiré dans sa famille, est venu jriiiir à Paris d’un repos analogue à ses goûts, et d’une fortune considérable ijn'll a été assez heureux pour réaliser dans les colonies, .peu de temps avant leur désastre. Je ue connais pas de spectacle plus délicieux que -celui d'une famille nombreuse, étroitement unie par les liens du sang, de l’habi- . tude/et de l'amitié: le besoin d’en jouir me conduit souvent chez M. de Senanges. J’ai appris de lui— thème, dans ma dernière visite, qu’il se préparait à marier l’ainée de Ses filles, la belle et tendre Amé- . lie: il m’a présenté sou gendre futur, jeune officier distingué parmi les braves, et qui promet S’illustrer un nom déjà célèbre dans pus fastes militaires. Les accords étaicut faits, les jeunes gens s'aimaient avec adoration; le contrat, garant de l’union la plus tendre, devait # passer le lendemain, et, en ma qtia- lité d'ami. des deux familles j’étais invité à m'y trouver. • • * ,

• Rentré’chez moi, je me mets en tête dc-faire J’é- ■ pithalamc de nos jeunes maries; mais, en pie rappelant qu’Amélie m’a surnommé le prêcheur éternel, 'l’idée me vieut de leur adresser un. petit sermon. Pour lui donner la forme convenable, je veux relire quelques pages de Massillou : j’ou,vre le livre • au hasard, et je tombe sur cette peinture de la -calomnie, que je trouvai bien' plus frappante en la relisant le lendemain : » *

« La langue du détracteur est un feu dévorant « qui flétrit’ tout ce qu’il touche; qui ne laisse par- « tout où il a passé que ruine et désolation ; qui pé- « nétre jusque dans les entrailles de la terre, et va u s'attacher aux choses les plus cachées ; qui change « en de viles cendres ce qui nous avait paru , il n’y «a qu’un moment, si brillant et si précieux; qui,

« dans le temps même qu'il paraît-éteint, agit avec o plus de violence et de danger que jamais; et qui

* «'noircit eufin ce qu’il ne peut consumer, etc. » Cette lecture donna insensiblement un autre cours

■ à mes idées; je perdis do vue lepitbaiame, et je m’endormis en réfléchissant aux m/iux affreux dont la calomnie a de tout temps été la source, sans penser, néanmoins que je dusse en avoir si tôt un nouvel exemple.

M. de Setuffiges m’avait invité, pour lelendentain, jour de la signature du contrat, à un dîner de famille. En arrivant, je fus surpris du trouble qUi régnait dans l'hôtel: les domestiques parcouraient les appartements d’un air égaré, jessorinéttes 'étaient agitées dans tops les coins de la. maison, .l’aperçois Dubois, le valet de chambre; ju l’interroge. u Ah! monsieur, nie dit ce vieux- seuvi tour la’

. larme à l’oéil t je ne sais ce qui se passe dans cette maison | dépuis lrier soir l’enfer y semble déchaîné. ’

• M„ Charles; le prétendu de Mademoiselle, est enfermé avec mon maître dans son cabinet, et Ma- •* 6 .'

dame est dans la chambre de mademoiselle Amélie qui s’est trouvée mal trois fois dam la matinée. » Sans ‘ me faire annoncer, je vais droit au cabiuet de M. de Senauges; il se promettait avec agitation: aussitôt qu’il mi: voit, il me.serre dans ses bras, et, sans me dire un seul mot, il me montre une lettre que ' Çharles tenait à la main, toute ouverte, .et dont il regardait l’adresse avec des yeux étincelants de colère* Je lis; c’était une lettre anonyme conçue en ces ternies: . * ."

«.Monsieur, l’inviolable attachement que je vous ai voué m’oblige à vous donner yn avis où votre honneur, et le lionlieur de votre famiHp sont également intéressés. M. Charles d’Hennecourt, -à qui vous êtes sur le point -d’accorder la main de votre fille, a contracté en Allemagne une promesse de mariage authentique, qui doif être portée incessamment devant les tribunaux. Qn se charge de vous^ donner, dans un délai de quinze jours, des preuves écrites dont M. ‘d’Hennecourt lui -même n’osera contester l’évidence. » . "•

« C'est un mensonge infâme ! s’écrie Charles d'une voix altérée par la fureur. Sans doute, G est un • • mensonge,, ajoutai-je" froidement; qui pourrait en ‘ douter? — Monsieur (répondit le jeune homme avecJU plus vive émotion et en me montrant M. de • Senanges) , et peut-être Amélié elle-même... — Gom- ' ment, mon respectable ami 7 iui dis-je en lui pre- *

natit la main , c’est vous qui ajoutez foi à One lettre anonyme ?c’est vous qui faitesdépendre votre repos, votre bonheur, celui de votre, famille, d'un- écrit clandestin dicté par l’envie ou la haine, et qui ne prouve autre chose que la lâcheté de celui qui emploie de pareilles armes?’ Se peut-il que vous mettiez eh balance la parole de l'homme d'honneur que. vous avez trouvé digne d’entrer dans votre famille, avec l’accusation ténébreuse d’un til ennemi? •

Souvenez-vous., mon cher Senangês , qu’il y a des cas où là confiance fa plus entière est commandée,

. et que l’homme accessible une fois à la calomnie.se met pour toujours dans la dépendance du premier misérable qui aura quelque intérêt à troubler son repos. J’ai déjà eu plus d’une fois l’occasion de vous

citer dçux vers admirables de Shakçspçâre :

.-. ..... Slanàer lives upon succession , . »

, For ever hous’d vhere it once gels possession '.

.Craignez d’en faire aujourd’hui la funeste expérience. — Mais quand il y va de si chers. intérêts, lçxeès même de la prudénee n’est-il pas un devoir?

■ Et ces preuxés que 1 on 'm’anhorice..'.. — ' Ruse gros- . sière! qui a pour but d’amener “quelque scène scandaleuse, quelque délai dont la méchanceté s’empa-

1 La calomnie Vit de succession, et finit par s'établir dans la maison où on lui donne accès. '

lié» LES LETTRES ANONYMES,

rcra pouV faire circuler dans Paris le bruitd’un mariage rompu, pour ouridir quelque nouvelle trame.»

A force d'observations, de raisonnements , <je par- . viens à rétablir le caltue d'ans l’esprit de M- de Senangeset dans le coeur dit pauvre Charles.

Nous passons dans l’appartement de, ces dames, et j’ai d’autant moins de peine à les consoler et à les convaincre, qu’après avoir attentivement examiné la leMre anonyme, jeqircpds avec elles Rengagement de leur en faire connaître l’au temxdaüs le jour ruêmc. Chaires et Amélie m’embrassent à-la-fois. Je navals pas de temps à perdre; je fais promettre à M. et.

• madame de Senanges qu’ils lie feront rien paraître, que les apprêts du uiarjage se continueront comme ils-aVaient été réglés ;ct je sors sans dîner; après avoir eu dix minutes d’entretien avec le jeune d’Henue- - court, et emportant, avec moi lépître mystérieuse.

J’avais un premier soupçon, fondé sur les confidences que Charlç» m’avait fades', mais ç.’est de preuves- matérielles que j'avais bes r oin. Deux indices. . pouvaient me mettre sur la voie; la qualité-du papier visiblement de fabrique anglaise , et 1’empreiqf e du cachet. Le papier devait avoir été pris chez Despilly; j’y cours: je*demânde du papier semblable, a celui de la lettre que ja montre; ou me répond qu’il n’ep reste plus. J’insiste; j-’en ai ho besoin tpi, • que je ]<*, paierais. six francs la fenille. «Monsieur’ connait peut-être madame de Sctincmont? me dit la

LES LETTRES ANONYMES. Sj ■

jeune personne du çomptoiryc’est à elle .que nous avons vendu, il y a quelques jours, les deux der- • uiers cahiers. » Ce nom est un trait.de lumière; je prie ce^te jeune- fille de me mettre par écpit l’information . verbale quelle vient de me dqnner, et je . me rends , chez un* de. nos plus habiles graveurs.

. L'empreinte du cachet de la lettre anonyme ne ’ présente ni armes ni chiffré; mais une allégorie assez bizarre peut avoir laissé, quelque souvenir dans la mémoire de l'artiste, et le fini du travail peut servir à faire connaître le burin. La chose arrive comme je l’ai prévu: mon graveur, en jetant les yeux sur l’empreinte, reconnaît l’ouvràge d’un de ses confrères qu’il me nomme, et chez lequel je' me fends à l’instant même. Celui-ci m’apprend . qu’il a gravé ce, cachet, il y a six mois, pouf une dame dont il grave cn-cç moment les cartes de>vi- . site. 11 me montre l’épreuve qui lui sert de modèle, et je lis en tontes lettres: Madame de Scnnemont. Dès-lot'^ mes soupçons se changent en certitude; je me fais doftper par le graveur une attestation bien en règle, telle qu’elle convient à pifs desseins', efcje relourne.à'l’hAtçldc Senanges. • -

Chemin faisant, je 'repasse dans ina tpte tout ce que j’ai entendu dire du caractère de madame de Sennemont, dfe sa conduite depuis son veuvage, de ses iptrigues, de ses noirceurs, d<; sa liaison connue avec le jeune d’Hetmecourt ; et, bien unjtii de preu-

LES LETTRES ANONYMES, vcs morales et matérielles, j’eutre gaiement dans le salon, où je trouve tout le monde assemblé. Une eei^aine.coûtn.inte régnait sur toiis les visages; les femmes chuchotaient entre .elles. M. et madamede. Senânges parlaient bas au coin de la cheminée; Amélie avait les larmes aux yeüx , ;et Charles retenait avec peine un dépit concentré.'

. Mon entrée fit une sorte d’événement', car je ne pus m’empêcher de témoigner une surprise extrême, en apercevant madame de Sennemont assise près d’Amélie , et lui prodiguatft les témoignages d’amitié les plus affectueux. Je m’arrêtai brusquement.' “■ Connue vous me regardez ! me dit-élle en s’effor- .cnnt de rire. — Aveo un étonnement qui lia rie» de bieu flatteur, madame; car vous me rappelez en ce moment ce chirurgien espagnol qui attendait les'passants au détour d’une rue, les blessait avec son poignard, et venait ensuite leur prodiguerdes secours. » Cette vigoureuse apostrophe cause une grande rumeur dans la société; chacun m’interroge. Je sens qu’une explication publique est devemie indispensable , et , après en avoir obtenu l’aveu des maîtres de la maison, je dévoile une trame perfide, j’en montre les effets, j’en administre les preuves. Le-reproche est dans toutes lès bouches. Madame de Sem* nejnônt, n’essaie point de se justifier; elle se fève, sourit avec dédain, et me lance, en sortant, untegard de furie dout j'ai bien apprécié toute l'éloquence. ' .•

Le départ de cette méchante femme fut le signal de la confiance et du plaisir: parents, amis, époux, tout le monde m'accabla de, remerciements, et l’on avança l’heure du souper, que j’attendais ay.ec impatience. On peut croire que je ne laissai pas échapper une si belle occasion de prêcher. Quel sujet plus fécond, que la calomnie ! Je pris pour texte le portrait qu’en fait Massillon dans le passage cité au commencement de cet article, et je terminai par cette belle image de Diderot :

« La calomnie disparait à. la mort de l'homme obscur; mais, debout auprès de l’urne du grand bomme, elle s’ocfcupç encore, après des siècles, à, remuer sa cendre avec un poignard. »

*• l. [28 mars r8i!.] *

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