A QUARANTE ANS DE DISTANCE
Qui Ti a pas F esprit de sonüge,
Uc ton àpe a tout* le malheur. *
, Voltaire.
Aura du génie qui pourra, je ne prétends gêner personne; mais, pour 'consoler la foule immense des humains à qui la nature'a-dénié,' comme à moi, cette fare et précieuse faculté, ilést lion -de répéter qu’il n’y a pas au Palais si mince procureur qui ne ifoit^ en affaires, plus habile, ou du moins plus adroit que ne Teussenf probablement qté Newton et Corneille. , • * * ,
A défaut de génie, quon ne se donne pas, j’ai ambitionné- l’esprit d’ordre, que l’on peut acquérir, et je crois en être suffisamment pourvu. Entre •^utiles avantages dont il- est pôur moi Ja source, celui auquel j’attîiclie le plus grand pritf est de ponvoir me Tendre compte de toutes mes actions, -et, pour ainsi dire, de toutes mes* pensées, au moyen
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dun journal que j’ai ténu, sans la moindre- intarruption , dès iiyi plus tendre jeunesse. Ceux qui ne se sont jamais occupés d’un pareil travail ne peuvent avoir Tidée du plaisir que je trouve quelquefois à parcourir ces éphémérides de ma vie •’ à me rappeler, en feuilletant les pages de cette volumineuse et indigeste collection, 1er évènements, les chagrins, les folies, çt jusqu’aux futilités qui tiennent une si grande place dans l’hisjoire.d’un homme du monde.. Avec quel mépris, avec quelle supériorité le vieillard de soixante-dix an» traite aujourd’hui le jeune homme de vingt-cinq! Qué de joiyV nées perdues ou follement employées ! Que de voyages sans motifs, de -visites sans objet, de liai— •sons sans estime, de bonnes fortunes «ans plaisir, et de dépenses sâns profit ? * • •
. Je suis-coiivaincu qii'uu pareil fatras, rédigé avec un peu de Scrupule, enrichi.de réflexions et de dommentaires tels qu’il pourrait en fournir, offrirait à la jeunesse une espèce de manuel, où l’expérience tiendrait lieft de précepte, et où la raison 1 se ferait sentitquand elle ne se ferait pas écouter. Cependant, de quelque ufilité que put être mon journal à l’instruction, et sur-tout à la malignité publique, je proteste de mon vivant contre tout héritier, contre tout éditeur ipu prétendrait avoir le droit de me faire figurer après ma mort sur t’étalage d’un libraire, à côté des Correspondances secrétes de Mira-
beau, de mademoiselle Üeléspinasse, des Mémoires de la princesse de Barcuth, etc. ; gui s'ingérerait, par un motif quelconque, de me rendre justiciable de l’opinion pour des actious et pour des pensées que je n'ai jamais eu l'intention de. lui soumettre; de m'abandonner au scalpel des journaliste^, lesquels ne manqueraient pas de faire de l’esprit et 'de la morale à mes dépens, en prouvant, le plus sérieusement du ponde', que mes Annules ne valent pas celles de Tacite, et qu’une mère ne doit pas mettre dans les mains de sa tille les lettres qu’uti jeune homme de vingt-cinq ans •écrivait à sa maîtresse. , ‘ -
Gomme nous n’en sommes plus au temps où l’on tenait compte de la volonté des morts, et que je • . ne veux pourtant pas brûler' mon journal , aussi , long-temps que j’en croirai pouvoir encore barbouiller quelques feuilles, je préviens le public que j’ai pris soin d’en effacer tous les noms propres, de déguiser les anecdotes, d en inventer quelques unes qui en contrediront d’autres, d’altérer les' dates et les faits de manière à les rendre méconnaissable^, et à tromper jusqu a l’œil de la haine.
Il y a quelques jours, qu’après avoir inséré* cette déclaration sur la dernière page de mon fidèle calepin, je m'amusais à en parcourir rapidement les -feuillets et les marges, Me voilà au collège. — J’en sors pour entrer au régiment de Savoie-Cari-
A QUARANTE ANS DE DISTANCE. ÿl gnan. — Ici, ma prémière affaire. — Là, mon premier amour. — Que de réputations aiix bougies, mortes aii grand jour; d’héritiers de Voltaire que le public a forcés de renoncer à la succession d ouvrages mis à leur naissance à côté de Mérope et de la Métromanie, dont le nom* ne se trouve plus -meme dans le Dictionnaire .des théâtres! Que de Colberts, que de Turgots en espérance, qui ne sont pas sortis des bureaux de la ferme générale! Que de Turennes à f (Æuil-de-Bceuf qui n’ont jamais entendu que le canon des Invalides!. Que d'établissements de musique depuis le concert spirituel jusqu’auConservatoire, de spectacles nouveaux depuis les Beaujolais jusqu’aux Ptippi Napolitain! Que de jardins publics depuis le Wauxball Thoré jusqu’au Ranelagh! Que de modes depuis les paniers, les engageantes, les parfaits-contentements, jusqu aux schalls, aux par-dessus et aux Médicis ! Que de charlatans politiques, religieux , littéraires, depuis... *
Bien qu'un changement dégoûts , de moeurs , d'ha- . bitudes, soit le résultat nécessaire de la succession et de l’accroissement des années, je n’ai pu remarquer sans rioe (du.bout des lèvres, il est vrai) la différence qûe quarante dns révolus ont apportée en moi et dans les objets contemporains. Je me suis arrêté à relire mes notes du 32 mars 1772, et à les comparer avec celles du 22 mars 18-1 2. Ce rapprochement
ni a paru assez piquant pôur être mis sous les yeux
de mes lecteurs. *
. Extrait dé mon Journal.
• . “ 22 mars 1 772.
« Le chevalier de Pierrevert est venu me prendre à sept heures du matin; je m’étais couché à cinq, et je ne me serais pas levé s'il n’eût été question d]une affaire d’honûeur: U s’était pris de querelle,à l'I iô tel d’Angleterre, avec un officier irlandais qui lui avait gagné tout son argent.. Nous sommes montés à cheval; le rendez-vous était dans le parc de Saint-Çloud. — L’Irlandais, dont j’ai oublié le noin, s’en est tiré avec trois pouces de lame dans la poitrine;, nous l’avons remis dans sa voiture, où, l’attendait son valet de chambre. — Ne pas oublier de l’aller voir, rue du. Paon , hôtel de Tours. »
— « Nous avons déjeuné à Ville-d'Avray, chez "le
gros Despares. Pour se dispenser de nous tenir compagnie, il a prétendu qu’il-avait la fièvre tierce. Pierrevert dit qu’il connaît cette fièvre-là, qu’il l’a eue pendant six mois, et qu’il frissonne èncofe quand il y pense. » • , . , .
— « Le chevalier m’a proposé d’aller à Versailles, où il avait besoin, pour emprunter de l’argent à son oncle, le bailli de F ères. Nous étions à. moitié chemin; je n’avais rien' de mieux à faire, je l’ai accom-
A QUARANTE ANS DE DISTANCE. gS pagné. — Le roi déjeunait à îaiciennës, après avoir chassé' dansdes bois de Meudon. Fèces l avait suivi : . on est revenu pour- la messe; iioils avions eu le temps de nous habiller: — 'J’ai aperçu, dans une travée, madame de Co...., qui m’a fait la plus jolie petité mine du monde. fcëtte fennne-là n'a pas la
moindre rancune. »
— » La parade n’a été ni plus longue, ai plus • brillante qu’à l’ordinaire : une ligne d'Iwbils bleus , uoe ligne d liabits rouges, le salut des èspoqton's, 'et marche à la caserne! Le roi s’est montré un moment sur le balcon, un gros bouquet à la main. »
— u J’ai dîné chez la belle comtesse de R***, qui est de service chez madame la.'Dauphine; je n’ai rien vu de plus joli,' de plus aimable... Décidément j’en suis amoureux. Je ne suis pas sorti sans le lui dire.. Rendant le diuçr on a beaucoup parlé de la broulllerie du chancelier et de madame Dubarri. Qu’est-çe que cela me fait? • ■ •
J’ai rencontré plusieurs fois les yeux de madame de R***. Il-y avait dans son regard plus que de l’obligeance. .
Le hasard m’a placé à table auprès du jeune abbé Delille, traducteur des Géorgiqucs ; sa conversation brille (jjcspfit : jç serais bien surpris si ce petit abbélà n’est pas mis un jour au rang des plus grands / poètes. ...
— On dîne très tard chez madame de R”**; il était
près de quatre heures quand nous sommés sortis de table. La comtesse nous a quittés pour sdrendre chez madame la dauphine, où son service l’appelait : elle n’a point esquivé la déclaration-, les choses n’iront pourtant pas aussi vite que je croyais. »
— « J'ai été rejoindre Pierrçvert chez son oncle,
et nous avons été ensemble à la comédie, où jouait par extraordinaire 1-e Kain et quelques acteurs de Paris. On donnait Sémtraniis; nous sommes entrés sur le théâtre en même temps que l’ombre de Ninus, et en riant aux éclats. Le parterre n’a-r*il pas voulu se fâcher? Pierrevert leur a jeté son chapeau ; au lieu de le lui rapporter, ils l’ont mis en morceaux...-; les lâches!" • » •- .
— a A huit heures j étais de retour à Paris ; je p’ai pas mis trois quarts d’heure à faire le chemin. Mes deiix anglais pourraient bien en crever.
Je.suis descendu aux Italiens, où j’ai trouvé l’abbé de Voisenon dans les coulisses. U se lamentait sur la maladie de madame Favart; on ne croit pas quelle passe la semaine. » *■ .
— « Souper chez mademoiselle Clairon , chez qui j’ai rencontré une très jenne et très belle pprsonne destinée au théâtre, et quej’ai entendu appeler mademoiselle Raucourt; elle nous a déclamé le monologue du cinquième acte de Didon: voix. dure, in* tentions outrées, de l’intelligence, nulle sensibilité, voilà mon pronostic. ’