‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 16 sur 56 · UE LA RUE SAINT-HONORÉ · texte numérisé non relu

UE LA RUE SAINT-HONORÉ

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fin du menuisier, du charpentier, du serrurier, du couvreur, et de vingt- autres sangsues de même espèce qui s'attachent aux possesseurs d’immeubles; mais par combien de jouissances c.es désagréments ne sont-ils pas compensés!

« Quel plaisir de se créer de douces habitudes qui peuvent vous prendre régulièrement six heures, par jour, d'un temps dont on estsi souvent embarrassé; de pourvoir à la location d’une boutique, de tiretparti d’une mansarde; d’augmenter son revenu en prenant un entre-sol sur la hauteur des premiers étages ; de placer en temps utile des écriteaux de location ; de faire sa visite à tous les locataires le 8 du mois qui suit chaque trimestre; et de percevoir sans frais, et par soi-même, un revenu à l’abri des orages et des mauvaises années! 11 faut voir de quel ton un propriétaire gourmande ceux de ces locataires qui ne paient pas exactement leur terme ! avec quelle jagacité il prévoit tous les moyens que ceux-ci pourraient employer pour faire sortir clandestinement leurs meubles ! . quelle magistrature de rigueur il exerce contre les plus récalcitrants, qu’on exproprie, à sa requête , sur la place du Châtelet !.... Tout bien considéré, il n’est pk$ dans l'ordre social d’homme mieux placé que le propriétaire d’une bonne maison sise à Paris, et assurée contre les incendies#» * . Voilà ce que me disait , il y a quelques jours , un 51. de Cam.’viéres, ancien mailre des eaux et forêts

SIX ÉTAGES n'üNE MAISON de ma province , en me priant de venir visiter avec lui les. maisons qui se trouvaient à vendre dans la rue Saint-Honoré, Où il avait l'intention d’en acheter une. Je consentis à l’accompagner. ■

Nous suivîmes le houle vart de la Madeleine, et nous entrâmes dans la rue Saint-IIonoré, de manière à la parcourir dans toute sa longueur. Il s’agissait, dans cette acquisition, de concilier l’argent et Jes convenances, la situation de la maison et son rapport. Le haut de cette rue n’est guère occupé que par des hôtels d’un prix fort au-dessus de celui que mon compagnon pouvait y -mettre; les environs de Saint- Roch lui paraissent trop bourgeois, ceux du Palais- Royal trop bruyants, ceux de l'Oratoire trop sales,

' ceux de Saint-Eustache trop marchands, et le voisinage de la Halle trop populeux et trop incommode pour les gens qui n’ont pas le sommeil dur.

Enfin nous découvrîmes , presque en face du marché des Jacobins, une jolie petite maison à porte cochère, dont l’entrée aboutissait à une espèce de cour dans laquelle, avec beaucoup d’adresse, ij n'était pas impossible de tourner un cabriolet ou une demifortune. Deux tringles de fer, surmontées d’une plaque en cuivre aux. armes i impériales , annonçaient *

qu’un notaire, logé au rezrde-chat^ssée, pourrait •nous donner des renseignements plus détaillés que lecritéaù suspendu 'au balcon du premier étage.

En effet, après nous avoir informés des conditions

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principales de là vente , un des clercs de letude s'offrit à nous accompagner dans la visite de la maison : le portier p supposant déjà qu’un de nous pouvait devenir son maître, debout à la porte de sa loge , le bonnet de laine à la main , se présenta de la meilleure prace possible pour nie faire l’histoire des locataires ; je me gardai bien de perdre si bonne occasion de m’amuser et de m’instruire.

Me voilà doue nouvel Asm odée (ruais sans aucutie de ses vertus cabalistiques), initié en un moment dans les mystères de vingt ménages. Munis de ces informations préalables, nous entrâmes d'abord dans - une boutique de mercier, à l’enseigne du Gagne- Petit. Depuis trente ans que le marchand qui l’occupait s'y était établi, il avait trouvé le’inoyen, en commençant avec, un fonds de cent ëcus, de nourrir, d’établir trois enfants, et de s'assurer un petit.revenu pour ses vieux joins : tant il est vrai qui ta pauvreté, comme dit le bon-homme Richard , regarde souvent à la porte de C homme laborieux sans jamais entrer chez lui. Mais où l ambition ne va-t-elle pas se nicher? Le petit mercier -s etait mis en tête de devenir gros marchand , et se disposait A aller s'établir 3üns un grand magasin de nouveautés situé vis-à-vis, et que des créanciers faisaient vendre par autorité de justice. Au moment ou nous entrâmes , le mercier ambitieux traiioil du Comptoir d’acajou, de la devanture à pilastres dorés , des mètres d'ébène , de l’en-

Il>4 * SIX ÉTAGES D UKE MAISON se if; ne peinte par Circuit , en présence de l’acquéreur de son propre fonds , qui , flattant avec adresse son ambition et sa vanité, profitait du la circonstance pour acquérir à peu de frais le comptoir de noyer, les aunes eu chêne , les padous et les lacets, in'odêstes instruments de la 1 fortune de .son prédé- • cesseur. Nous laissâmes l'intrigant et sa dupe achever leur marché, et nous allâmes visiter l’appartement qu’occupait le notaire.

' Une espece (( antichambre obscure, où deux petits clercs subalternes s’essayaient à grossoyer sur un pupitre de sapin , nous éonduisit à la grande salle de l’étude : huit ou dix jeunes gens , sous la conduite du maître-clerc, y travaillaient en silence, et l’on n’y entendait d'autre bruit que celui des plumes, dont les becs effilés sillonnaient le papier timbré d’tine façon très expéditive. Un petit escalier, pratiqué dans l’intérieur de cette même pièce, communiquait au cabinet du nptairc. Nous le trouvâmes installé dans son fauteuil dé maroquin vert , en robe de chambre de gros de Naples à ramage, la tête couverte d'un bonnet de perkale à chou, noué avec un ruban couleur de feu, et recevant les dispositions testamentaires d’un vieux mari qui instituait sa jeune femme héritière de tous ses biens. Celle-ci , le mouchoir sur les yeux, essuyait des larmes que rien n’empêche de croire véritables, car la reconnaissance a aussi les siennes.

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Dans ]a pièce à' côté, un petit l||me joufflu se disputait avec le secrétaire particnliCT <hi notaire sur le paiement - d’un trimestre de rente viagère, dû à la personne qui occupait le premier étage de cette maison. Ce débiteur impatient invoquait en vain les tables de mortalité deBuffon et de Duvillard, pour prouver qu’il devait' être délivré d’une rente qu’il payait depuis vingt-cinq ans à un vieillard cacochyme. » M. Dufrénay vit encore » était la seule réponse du secrétaire ; et notre homme , en comptant ses.écus, soutenait toujours qu’il était contre toutes les règles mathématiques (pic ce créancier éternel lui envoyât tous les trois mois une quittance au lieu d’un bijlet d’enterrement. L’immcur de cet homme avait bien son côté comique et ridicule ; mais je ne voulus y trouver qu’une source de réflexions affligeantes sur les inconvénients de prêter Son argent de manière à faire desirer son trépas.

Nous montâmes à l’appartement du créancier septuagénaire, lequel gisait dans une bergère à oreillettes qu'il n’avait pas quittée, à ce qu'il nous dit , depuis l’assemblée des notables. Ce riche et malhéureux célibataire n'occupait qn’unc seule pièce de son vaste logement ; le reste était à l’usage d’une vieille gouvernante, dont la domination me parut, au premier abord , moins solidement établie sur les services actuels qu’ellè rendait â son maître, que sur ceux qu elle avait pu lui rendre eti des .temps plus

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heureux. Elle^nnna ordre à un des laquais de nous conduire dj^isTos différentes chambres, et imposa silence au bon-homme, qui paraissait avoir envie d’entrer àvec nous en conversation. On pourrait croire que ces deux personnages ont servi de modèle, à Colliu-d’Harleville , pour.pcindre le Dubriage et la dame Evrard de son Fieux Célibataire.

Une actrice du Vaudeville logeait au second; le portier sonna : une femme de chambre , coiffée d'un madras artistement arrangé, en ‘petite robç d’indienne recouverte d’un tablier à poches de batiste bien fine, vint nous ouvrir, et, jugeant au prepiier coup d’œil du motif qui nous amenait, «André, dit-elle avec humeur, vous avez vu le carride à la porte, vous savez bien que madame -n’est pas visible ! — C’est que, voyez-vous, .mademoiselle' Adèle, ce n’est pas madame , c’est l’appartement qu'on vent' voir... — Impossible à présent. — Cependant , on ne peut pas refuser à deux heures.... - — Quand on vous dit qu’il ne fait pas jour, imbécile! — J’entends bien. » Nous entendions aussi ; et comme nous savions que le second étage n’était qu’une répétition du premier, nous montâmes au troisième, où logeait un employé du trésor public.

Sa femme nous fit de très bonne grâce les honneurs de son appartement ; et si , pendant quelques minutes que nous restâmes, nous n’avions pas eu à nous défendre côutrc une demi-douzaine de petits

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