‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 27 sur 56 · DE LA GALANTERIE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE LA GALANTERIE FRANÇAISE

On appelait alors l'amour l’entrepreneur de grandes choses. AU! si ma dame me voyait ! disait un sire de Fleurange en montant à l’assaut. Telles étaient les lois sévères de la galanterie, que tout chevalier convaincu d’avoir mal parlé des dames était exclu des assemblées et des tournois. I «l plus ' légère insulte faite à une femme, de quelque condition qu’elle fût, imprimait une tache ineffaçable. La discrétion était un des caractères de la galanterie de cette mémorable époque. Les amours de Thibault, comte de Champagne, et de la reine Blanche, en fournissent la preuve. Tel est le voile épais dont ils ont su les couvrir, qu’après tant de dissertations historiques et critiques dont ils ont été l’objet depuis cinq cents ans, la nature de leurs sentiments et de leur liaison reste encore un mystère. Il est digne de remarque que le témoignage le plus authentique que nous ayons de l’amour d'un prince, et, qui plus est, d’un poète, pour une jeune et belle reine, se trouve dans une vieille chronique, dont je citerai quelques lignes pour donner une idée du langage de la galanterie au treizième siècle.

« A celte besogne ( c’est-à-dire à cette expédition ) estoit la royne Blanche, laquelle dict au comte ( Thibault ) qu’il ne devoit prendre les arûies contre le roy son fils, et se devoit soubvenir [qu’il l’estoit. allé secourir jusqu'en sa terre quand les barons le.

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vinrent guerroyer. Le comte regarda la roync, qui tant estoit belle et sage, de sorte que, tout esbahi de sa grande beauté, il lui respondit : « Par ina foi. Madame, mou cœur, mon corps, et toute ma terre est à votre commandement; ne m’est rien qui vous pust plaire que ne fisse volontiers : jamais , si Dieu plaît, contre vous ni les vostres n'irai. •> D’illec se partit tout pensif, et lui venoit soubvent en remembrance le doux regard de la roync et sa contenance. »

Dans le siècle suivant, les troubadours donnèrent eu chantant les leçons de la galanterie subtile, discrète, et réservée ; de là ces lensons où d’amoureux chevaliers soutenaient la cause de leur belle ; de là ces cours d’amours où les questions les plus compliquées de la métaphysique galante étaient sérieusement discutées ; où les accusations publiques d’inconstance, de félonie envers sa dame, étaient suivies d’arrêts quelquefois sanglants, publiés de la manière la plus solennelle, et exécutés dans toute leur rigueur.

La longue minorité de Charles VI , les malheurs de son régne, les dérèglements d’Isaltcau de Bavière, firent tout-à-coup succéder la licence la plus effrénée à la réserve la plus scrupuleuse. Bois- Bourbon paya de Sa vie l'impudence de ses bonnes fortunes ; le duc d’Orléans eut le même sort : le duc de Bourgogne le fit assassiner au coin de la rue Bar-

DE LA GALANTERIE FRANÇAISE. 187 bette, en 1 407, et cet événement fut le signal d’une guerre désastreuse où la France fut au moment de succomber.

Le régne de Charles VII est une des époques les plus célébrés de la galanterie française: deux femmes y décidèrent, en quelque sorte, du sort de la monarchie et du monarque. Charles, endormi dans les bras d’Agnès Sorel, se réveilla en sursaut à la vue de l’héroïne de Domrémy ; son courage se ralluma ; et, prêt à suivre l'amazone sous les murs d’Orléans, il écrivit avec la pointe de son épée, sur le parquet de la chambre à coucher de la tendre Agnès, ces vers, aussi galants qu’héroïques:

Gente Agnès, qui tant bien m’évance,

Dans le mien cœur demeurera Plus que l’Anglois en notre France.

Tous les seigneurs de la cour de Charles VII, et principalement le bâtard d’Orléans, ce Dunois, légitimé par la victoire, comme dit Duclos, se firent remarquer par leur bravoure et leur galanterie. Je remarque, comme un fait particulier à notre histoire, que ces deux qualités se trouvent presque toujours réunies dans les personnages qu’elle cite avec le plus d éclat. Cela doit s’expliquer par cet instinct de gloire qui fait partie du caractère des femmes françaises, et qui semble exclure les lâches du partage de leurs faveurs.

LES EPOQUES

La politique ténébreuse de Louis XI, son caractère sombre, ses soupçons, ses cruautés, scs projets contre les grands vassaux , ne s’alliaient pas avec les mœurs aimables du régne précédent: cependant Marguerite d’Ecosse, qui aimait la poésie et les lettres, dont l’esprit était cultivé, maintint quelque temps à la cour de son farouche époux cette urbanité dont elle était le modèle. C’est cette même princesse qui embrassa le poète Alain Chartier, endormi dans une des salles du palais.

Vers la fin du règne de Louis XII, la galanterie reprit son empire. Le roi, à son troisième mariage, épousant une très jeune princesse, crut devoir plier scs habitudes et ses goûts à ceux de la jeune reine. Cette complaisance précipita sa fin.

« Le bon roy, dit un historien du temps, à cause de sa femme, avoit changé toute sa manière de vivre; car ou il soidoit dîner à huit heures, il convenoit qu’il dinoit à midi ; ou il souloit se coucher à six heures du soir, souvent se couchoit à minuit. « Le duc d’Angoulême, depuis François 1 er , devint amoureux de la reine, et cette première passion, en annonçant un goût trop violent pour les femmes, développa cette élégance de mœurs, cette politesse recherchée, ces manières de gentilhomme (comme il le disait lui-mémc) qui répandirent tant d’éclat sur le commencement de son régne.

Eu montant sur le trône, à vingt-un ans, Fran-

DE LA GALANTERIE FRANÇAISE. 189 çois 1 er s’occupa d’attirer le beau sexe à sa cour, et de l’y retenir par les charmes d’une galanterie chevaleresque que la nation entière s’empressa d’imiter. Les intrigues amoureuses, lès tournois, les carrousels , marquèrent chaque jour d’un régne où brillèrent, an premier rang, les belles duchesses d’F.tampes et de Valeutinois; où l’amiral Bonnivet se distingua par ses bonnes fortunes ; où le chevalier Sans-Peur, Bayard lui-même, ne dédaigna pas de consacrer aux belles quelques moments ravis à la gloire.

Après Henri 11 , qui avait hérité des goûts de son père, et qui mourut victime de sa passion pour les tournois, la galanterie se déguise, pendant un demisiccle, sous des formes si bizarres, si honteuses, si peu françaises, qu’il est impossible de la reconnaître ou d'avouer qu’on l’a reconnue.

Elle réparait avec Henri IV, moins modeste, moins polie, mais plus naïve, plus énergique que sous François l". Ce billet du bon roi à la duchesse de Beaufort peindra les mœurs galantes de cette époque beaucoup mieux que je ne pourrais faire.

u Mes belles amours, deux heures après l’arrivée de ce porteur, vous verrez ce cavalier qui vous aime fort, qu’on appelle le roi de France et de Navarre, titres certainement honorables, mais bien pénibles; celui de votre amant est bien plus délicieux. Tous trois ensemble sont bons, à quelque

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sauce qu'on les mette, et je suis bien résolu à ne

les céder à personne. «

La galanterie était un plaisir à la cour de Henri IV; elle devint une affaire à celle de Louis XIV. Écoutons madame de la Fayette : '•

« L'ambition et la galanterie étaient lame de cette cour, et occupaient également les hommes et les femmes : il y avait tant d’intérêts , tant de cabales différentes, et les dames y avaient tant de part, que l’amour était toujours mêlé aux affaires. Personne u était tranquille ni indifférent ; on songeait à s’élever, à plaire , à servir ou à nuire ; on ne connaissait ni l’ennui, ni l’oisiveté, et l’on était toujours occupé de plaisirs ou d’intrigues. »

Il est bon de faire observer qu’à cette époque la galanterie se partagea entre la cour et la ville, qu elle les réunit souvent, mais que plus d'une fois aussi , dans le cours du grand siècle , elle les opposa l’une à l’autre. Le Marais et la place Royale devinrent des points de réunion ou se rencontrèrent , pour la première fois, les beaux esprits et les grands seigneurs : les Grammont, les Villarceaux, les d’Effiat, y donnèrent rendez-vous, chez Marion de Lorme ou chez Ninon de l’Enclos, aux Segrais, aux Chapelle et aux Voiture. La galanterie de la cour était noble, décente, peut-être même un peu cérémonieuse; celle de la ville, dont Ninon tenait école, sans être d une aussi grande réserve , n’était pourtant pas

UE LA GALANTERIE FRANÇAISE. Ii)l exempte d’une sorte de recherche qui tendait à alanihiqucr le sentiment et à mettre en crédit le jargon précieux de Clclie et à'Arlamène. Un des plus beaux esprits du temps et des plus assidus adorateurs de la moderne Aspasic, Saint-Évremont, lui écrivait, pour la consoler d’une maladie qui lui faisait craindre de perdre sa beauté .

Si ce visage tant vanté Perdait ces appas qu’on encense,

J’aimerais lors votre beauté Gomme on vous aime en votre absence.

L’excessive politesse de Louis XIV, qui ne se permettait pas de garder son chapeau sur la tête en présence d’une femme, de quelque condition qu’elle fût , n’était pas le seul modèle que se proposassent les courtisans : le brillant Lauzun se distinguait par des manières entièrement opposées , et professait dès-lors uue insolence de bon ton que l’on perfectionna par la suite.

Les usages que la galanterie introduisait dans le grand monde n’étaient pas à l’abri des caprices de la mode : on se souvient que le marquis de Vardis, célèbre par l’élégance de ses manières et par les succès dont elles avaient été pour lui la source , en reparaissant à la cour après dix-neuf ans d’exil, y fut accueilli par un rire universel : il s’en plaignit au roi avec autant d’esprit que de finesse: Sire, lui

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dit-il , je m'aperçois (pie lorsque l’on a le malheur (l'être éloigné de Foire Majesté, on est plus ipte malheureux ; on devient ridicule.

Les réformes que madame de Maintenon introduisit à la cour, l’excessive retenue à laquelle le due d’Orléans se vit contraint auprès d’un monarque livré aux pratiques les plus minutieuses de la dévotion , préparèrent ee débordement de licence, de scandale et de folie, qui conserva le nom de galanterie sous la régence.

Les malheurs et les fautes des dernières années du règne de Louis XIV, la fatalité qui pesait sur la famille royale , que la mort moissonna presque tout entière dans l’espace d’un an, avaient banni la galanterie d’une cour ou plutôt d’un monastère dont madame de Maiuteuon était l'abbesse. Iæ due d’Orléans, incapable de s’assujettir à la règle, se dédommageait, au Palais-Royal, de la contrainte qu’il essayait de s’imposer à Versailles en présence de madame de Maintenon qui le baissait à la mort, et du roi qui le craignait tout en lui rendant justice. Mon neveu n'est qu’un fanfaivn de crimes , disait Louis XIV ; et ce mot donne une idée plus juste du caractère du Régent que les l’Itilippiques de ses ennemis et les louanges de ses courtisans.

truand Auguste avait bu, la Pologne riait ivre.

Cette observation du grand Frédéric est sur-tout

DE La galanterie FRANÇAISE. 193 applicable à ln France, où les mœurs du prince avaient jadis tant d'influence sur celles de la nation. A la mort de Louis XIV, la cour prit tout-à-coup une face nouvelle: madame de Maintcnon ne fut pas plus tét reléguée à Saint-Cyr, que les femmes, levant le masque de dévotion qu elles avaient pris pour lui plaire, se montrèrent ou ne peut mieux disposées en faveur des innovations galantes que le régent préparait. Cependant , la décence , que l’âge du roi semblait commander, la présence de l’évêque de Fréjus son précepteur, les formes cérémonieuses de l’ancienne cour, que le vieux maréchal de Villeroi, gouverneur de Louis XV, s’obstinait à suivre, maintenaient encore aux Tuileries un reste d’étiquette, auquel le régent cherchait tous les moyens de se soustraire. Ce fut dans cette intention qu’il autorisa l’établissement des bals masqués de l’Opéra, dont la première idée appartient à cet abbé libertin , depuis cardinal Dubois.

Le trésor public était épuisé: pour faire face à ses dépenses, à celles de scs favoris, qu’il appelait ses roués, au luxe de ses maîtresses, aux folies de sa fille la duchesse de Berri , le régent eut recours aux financiers. Afin d’en obtenir de l’argent, on leur facilita les moyens de s’en procurer ; ils n’élaienl pas gens à perdre une si belle occasion. La fortune publique passa aux mains des traitants, ctn’en sortit quà l’aide de cette galanterie mercenaire, de ce

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commerce honteux entre l'opulence et la beauté, dont Lesage, dans son Turcaret , nous u laisse une peinture si fidèle.

Au milieu de cette licence, de ce désordre, auquel le systèmè vint mettre le comble, la politesse et les grâces avaient trouvé deux refuges, la coin île Sceaux et la société du Temple. La première, que présidait la duchesse du Maine , après «avoir renoncé aux intrigues politiques, réunissait ce que la France avait de plus illustre et de plus aimable : Fontcnellc, Lamotte , Saint- Auiaire , en faisaient partie; Voltaire vint y perfectionner ce gortt exquis, ce tact délicat et sûr, qui le distinguent entre tous les écrivains. La société du Temple, dont le grand-prieur de Vendôme était l’aine , n’était pas tout-à-fait aussi régulière: on y professait une morale un peu trop épicurienne; mais, en faveur des agréments de l’esprit, de la douceur des mœurs, tics charmes d’une semblable réunion , la sagesse elle-même fermait les yeux sur ce qu’elle pouvait avoir de répréhensible.

Avant de passer à l’époque d’une galanterie nouvelle, qu’amena la mort du régent, je dois dire un mot d’un homme dont l’influence scandaleuse s’est fait sentir dans toute la durée de son siècle. Richelieu parut dans le inonde avec un grand nom, une grande fortune , beaucoup d’esprit, de grâce, et d'amabilité. 11 dévoua sa vie entière au culte des fem-

UE LA GALANTERIE FRANÇAISE. igâ me» , et commença par cil être l 'Ulule. Ses premières bonnes fortunes attirèrent sur lui l’attention ; il eut le bonheur ou l'adresse de se trouver deux fois en concurrence avec le régent; et ce prince, d’ailleurs assez peu susceptible, se fâcha de manière à augmenter la réputation de son jeune rival. L’engouement des femmes de la cour, quelques intrigues romanesques dans la bourgeoisie, une aventure odieuse avec une jeune marchande de la rue Saint-Antoine, une liaison soupçonnée avec une princesse du sang, une prétendue conspiration, la Bastille, et un mariage forcé, tout concourut à faire du duc de Bichelieu l’homme à la mode par excellence, le héros de la galanterie du XVIII e siècle. Assez heureux pour qu’on lui attribuât le gain de la bataille de Fontenoy, vainqueur à Mahon , distingué dans son ambassade de Vienne par un faste qu’il fit passer pour de la politique, ami de Voltaire (auquel il doit la plus belle partie de sa réputation), reçu avant lui à l’Académie française, il obtint à peu de frais tous les genres de gloire; et privé, sur la fin de sa vie, d’une faveur qu’il avait conservée si long-temps, il s’en consola en se faisant proclamer le sultan (les coulisses.

Louis XV, marié très jeune avec une princesse dont il se montra d’abord assez épris pour lui trouver des charmes que les courtisans eux-mêmes n’apercevaient pas, perdit trop tôt cette heureuse illu-

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sion dont la comtesse de Mailly lut la preiidère à

le faire rougir.

11 n’entre point dans mon plan de suivre ce prince dans le cours de scs honteuses galanteries, qui n eurent d'ailleurs qu’une iuflueuce très indirecte sur les mœurs publiques, sans que celles-ci en lussent pour cela meilleures. La galanterie, à cette époque, n’eut plus rien de commun avec l’amour, pas meme le désir d’une possession à laquelle on attachait beaucoup moins de prix qu’au scandale qui pouvait en résulter : on se servit de ce mot amour pour exprimer un caprice de la vanité, uulien fragile, tissu d’une soie si légère qu’il se rompait quelquefois à l’insu de ceux qui l’avaient formé. Ce libertinage de l’esprit donua naissance à nu jargon particulier, où les vices les plus honteux, les actions les plus dissolues, les aventures les plus scandaleuses, trouvèrent des expressions décentes, dont la bonne compagnie adopta l'usage. Gresset eu a conservé quelques traces dans sa comédie du Mâchant; mais c’est dans les romans de Crébillou fils et dans les chansons de Collé qu’il faut en chercher la lettre et en étudier l’esprit.

Le mérite d’un homme à la mode s’estimait alors, non pas même sur le nombre des femmes qu’il avait eues ( pour parler le langage du temps), mais sur le nombre de celles qu’il avait déshonorées, l’ont Paris a connu l’un des coryphées de cette misérable école,

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