‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 52 sur 56 · LECLERC · texte numérisé non relu

LECLERC

Le désir est une inclination du cœur, l’espérance une confiance de Cesprit.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que cette dernière définition mériterait detre remarquée dans un chapitre de Loke ou de Condillac. C’est par des exemples semblables que M. l’abbé Sicard parvient à démontrer que non seulement toutes les nuances du langage parlé sont appréciables pour les sourds-muets, mais que leur langue, que l’on peut appeler la langue des idées , est véritablement plus riche que la nôtre, puisqu’on ne peut nier qu’un homme doué d’une imagination vive et d’un esprit étendu n’enfante plus d’idées qu’il ne trouve d’expressions pour les rendre.

Pour terminer la séance, M. Massieu dicta au jeune Leclerc le discours prononcé par M. Ledieu sur la tombe de l’abbé Delille. Ses gestes étaient si distincts et si rapides tout à-la-fois , que ce discours se trouva écrit aussi vite sous la dictée des gestes, qu’il aurait pu letrc sous la dictée des sons. Aux

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• signes de Slassieu pour dépeindre le grand poète

français, Leclerc avait d’abord écrit Firgile; mais sur l’observation qui lui fut faite, il écrivit Delille au-dessous , et joignit les deux noms par une même accolade.

Des acclamations générales, parmi lesquelles se faisaient remarquer celles que l’enthousiasme arrachait à mon vieil ami, prouvèrent au célèbre instituteur tout le prix que l'on met à ses utiles travaux, et l’extrême intérêt que l'on porte à ses élèves.

M. l’abbé Sicard saisit cet instant pour apprendre à l'assemblée u qu’il existe en France deux mille sourds-muets , indépendamment de trois cents admis dans l’établissement confié à ses soins ; que parmi ceux-là plusieurs se trouvant hors d’état de payer leur pension , quelque modique qu’elle soit , un tronc a été placé à la porte de la salle des séances pour recevoir les pieuses offrandes des personnes qui peuvent apprécier le bienfait de l’éducation dans une pareille infortune. »

Ce fut pour moi une bien douce observation à faire , que celle de l’empressement que chacun mit à acquitter cette dette de la bienfaisance; mais j’avais tout lieu de croire que les femmes, qui ne portent plus ni poches ni argent, auraient le chagrin de ne prendre aucune part à cette bonne action ; je m’étais trompé ! j’en ai vu plusieurs (obéissant à un de ces mouvements spontanés de lame qui les in-

DES SOÜRDS-MÜETS.

spirent ordinairement si bien) détacher leurs boucles d’oreilles , leurs bagues , leurs colliers , et jusqu’à la chaîne de la lorgnette qu’une d’elles portait au cou, pour les jeter dans la caisse de ces malheureux sourds-muets. Plus je vis , et plus je suis convaincu qu’à tout prendre, les hommes, et sur-tout les femmes, valent mieux que certains moralistes chagrins voudraient nous le faire croire.

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8° LXXV1II. [a5 SEPTEMBRE l8l3.]

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JS il luibet infelix paupcrtas durius m te Quant quod ndkulos homines facit.

JUVEXAL, Ut. III.

La pauvreté non» expose à U riaée des sots ; ce* peut-être ce quelle a de plus insupportable.

Reconnais donc, Antoine , et conclus avec moi Que la pauvreté mâle , active, cl vigilante ,

Est, parmi les travaux, moins lasse et plus contente Que b richesse oisive au sein des voluptés.

Boileau, épie.

J'ai déjà consigné quelque part une remarque assez piquante de l’auteur des Essais sur Paris: il observe qu’au moment où il écrit (en 1750) son procureur se trouve logé trop à l’étroit dans l’hôtel du chancelier Duprat, et que la femme de son libraire fait ses couches dans la salle de bain de Gabrielle d’Estrées.

Il est fâcheux qu’après avoir entrevu cette manière originale et féconde de traiter son sujet , Saint- Foix l’ait abandonnée pour se jeter dans des disser-

tâtions sans fin sur la métempsycose, sur le culte des Indiens lingamistes, sur la morale des mahomélans, toutes choses qui n’ont rien de commun avec le Pont-au-Change et la Place-Royale.

Ce serait, il me semble, une histoire de Paris bien curieuse et bien philosophique , que celle qui nous montrerait les principaux monuments de cette grande ville comme autant de théâtres dont le temps renouvelle sans cesse les décorations et les acteurs : ce tableau, dont la fidélité devrait être le principal mérite, et qui exigerait de profondes recherches ', donnerait lieu à de bien singuliers contrastes , à des rapprochements bien bizarres.

A une époque où tant d'édifices s’élèvent sur des débris, où tant de palais remplacent des masures, et changent pour ainsi dire la physionomie de cette reine des cités, je voudrais qu’on trouvât le moyen de conserver les traces respectables que la gloire a laissées sur ces ruines ; je voudrais qu’on ne pût faire un pas sans qu’une inscription bien constatée , bien ostensible , indiquât le lieu où s’est passé un grand évènement , la place qu'occupait la maison d’un personnage illustre, l’endroit où reposent les cendres d'un grand homme.

‘ M. Dulaurc a exécuté avec un rare talent, un grand esprit de critique et beaucoup d'érudition , cette entreprise si difficile. Son Histoire de Paris est un des plus précieux ouvrages d’archéologie et d’histoire. ' *

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Quelques unes de ces recherches ont été faites, mais aucun ouvrage ne les a encore recueillies. Il est honteux de penser que les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des Parisiens ignorent , en traversant chaque jour la cour de la Sainte-Chapelle, que Boileau , dans sa jeunesse , habitait une mansarde dans son enceinte; que llacine avait son logement dans la rue des Maçons , sur remplacement où se trouve aujourd’hui la maison n° 17. Grâce à Saint-Évremont , qui l’a si bien désignée , quelques personnes trouveraient encore l’adresse de Ninon , rue des Tournelles ; mais il en est bien peu qui pussent indiquer à un étranger l’hôtel de la rue de Bétizy , où l’amiral Coligny fut assassiné, et cet autre hôtel de Carnavalet , que madame de Sévigné a rendu si célèbre , et qui se voit encore dans la rue Culture- Sainte-Catherinc , au 11° 27, tout près de l’endroit où le connétable de Clisson fut assailli par les assassins soudoyés par Pierre de Craon. Combien de rapprochements curieux à faire en examinant les changements que les mêmes lieux ont éprouvés!

Les habitués du Tivoli d'hiver ne soupçonnent pas qu’ils dansent dans la maison où mourut Jeanne d’Albret, mère du bon roi: un commis des droitsréunis ne serait peut-être pas fâché de savoir qu’il vise aujourd’hui des bordereaux de tabac dans la salle à manger du connétable Anne de Montmorency; et cette marchande de poisson rirait de meilleur

cœur, le dimanche, en allant voir le Médecin malgré lui, si elle savait quelle est établie, au marché Saint- Joseph, sur la place même où Molière fut enterré.

L’exemple a été donné par M. Cailbava: on doit à cet académicien le buste et l’inscription qui consacrent la maison, sous les piliers des halles, où est. né l’immortel auteur du Tartufe et du Misanthrope.

Pour faire revivre ou pour conserver tant de souvenirs précieux dont la tradition se perd tous les jours, il serait à souhaiter que des hommes instruits, ayant le caractère d’officiers publics, fussent autorisés à prendre connaissance des titres originaux de toutes les propriétés particulières : je suis assuré qu’il n’est pas une masure dans cette vaste capitale où l’on ne fît quelque découverte plus ou moins intéressante. Voici sur quoi je fonde mon opinion.

Quand on vit long-temps, il faut bien qu’on hérite de quelqu’un ; j’ai donc hérité , il y a deux ou trois ans, d'une très vieille maison dans la rue des Arcis , dont les titres de propriété m’ont été remis dans une cassette que j’ai eu dernièrement l’occasion d’ouvrir à propos d’une discussion sur un mur mitoyen.

Parmi tout ce fatras de paperasses poudreuses et jaunies par le temps, j’ai trouvé plusieurs contrats de vente , au moyen desquels j’ai pu faire connaissance avec tous les propriétaires mes prédécesseurs. Le plus ancien est un Nicolas Rondelet , argentier

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du roi CharTes V, lequel m'apprend que la rue des Arcis, qui s’appelait de son temps rue des Assis, s’était appelée antérieurement viens de Arsionibtu , et qu’on lui avait donné ce uom , pareeque les maisons eu furent brûlées par les Normands en 886 . (Autant vaut cette étymologie que celle du sieur de I .aimez , qui fait venir le nom des Assiz des Assyriens, qui trafiquaient, dit-il, à Paris; Dieu sait à quelle époque!)

Quoi qu’il en soit, l'argentier Rondelet vendit, en 1.395, notre maison à Jean de Rieux, maréchal de France; elle atteignit à cette époque l'apogée de sa gloire, et resta dans cette famille, sous le nom d'hôtel de Ilieux, jusqu’en 1 588 , qu elle fut achetée par un capitaine espagnol , domicilié à Paris à l'époque de la Ligue : ce noble castillan fut tué dans une rencontre avec l'année royale, et la maison fut vendue à un écuyer de madame de Montpensier, dont la veuve la donna par contrat à un jeune sergent du roi Louis XIII, qui la vendit à un juif de Francfort pour payer ses équipages de guerre.

Elle fut achetée ensuite par un bourgeois de Paris qui comptait dans sa famille deux cents ans d'échevinage , en vertu duquel titre se croyant obligé de prendre parti dans la guerre de la Fronde, un matin , après avoir déjeuné en famille , il prit son mousquet à mèche, et alla se faire tuer par hasard, le 2 juillet i 652 , au combat du faubourg Saint-Antoine.

La Porte , valet de chambre de Louis XIV, acheta cette maison des enfants du belliqueux échevin ; il y demeura plusieurs années , et la donna en dot à sa fille, laquelle épousa un auditeur des comptes, qui la vendit pour en acheter une autre au Marais, alors le quartier du beau monde.

A l’époque du système , notre maison, en trois mois, changea quatre fois de maître, et resta définitivement à une de mes grand’tantes, dont le dernier des fils me l'a laissée en mourant.

Depuis le temps que je suis en possession de cette vénérable masure, il ne m'était pas venu dans la tête d’en faire la visite : j’avais un principal locataire sur les soins duquel je me reposais.

C’est une véritable profession, à Paris, que cet état de principal locataire. Plus de trois mille individus , qui n’ont ici d’autre moyen d’existence que de s’interposer entre le propriétaire et les locataires d’une maison, se font de cette industrie un revenu souvent considérable. Mon principal locataire , tout procureur qu’il avait été , ne trouvait guère que son propre loyer à gagner sur le marché de 1 800 fr. que nous avions fait ensemble pour la location générale.

Sa mort a été pour moi une source de tribulations: depuis six mois, je n’entends parler que de loyers arriérés , de congés , de portes et fenêtres : les revenus de la maison ne suffisent plus aux dépenses quelle me cause : aujourd'hui c’est l’huis-

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sier, qui vient me demander de l'argent pour poursuivre un locataire en retard ; hier c’était le vitrier, dont il fallait acquitter le mémoire ; demain ce sera un pauvre diable qui est logé dans une mansarde, à qui j’ai été forcé de donner congé parcequ’il ne payait pas, et qui ne sortira qu'autant que je lui prêterai quelque argent pour déménager.

Dans ce dédale d’insipides affaires, où je n’entends rien, où j’aurai bien de la peine à jamais rien entendre, combien j’admire l’esprit d'ordre et de fermeté du défunt ! 11 déployait à coup sûr, dans l'administration de trois maisons de la rue des Arcis (car il était aussi principal locataire des deux maisons voisines de la mienne), plus de talent, plus de calcul qu’il n’en faut pour administrer une province !

Bieu convaincu que je n’avais d’autre moyen, pour ne pas me ruiner en devenant propriétaire, que de prendre connaissance par moi-même des charges et des bénéfices de ma propriété, je me suis enfin décidé à parcourir ma maison de la cave au grenier, et à rendre visite à chacun de mes locataires.

Escorté d’un procureur et d’un architecte, je suis monté dans la voiture de madame de Lorys un des jours de la semaine dernière, et j’ai pris le chemin de la rue des Arcis.

Rien de moins imposant que la façade de cette antique habitation d’un maréchal de France. Une

DE LA RUE DES ABCIS. /|o5

porte d'allée bien étroite, et les deux petites boutiques dont elle est flanquée ont été visiblement prises sur la largeur d'une porte cocbère dont on reconnaît encore le cadre et les gothiques ornements. La boutique de droite est occupée par un marchand devin, et celle de gauche par une fruitière.

L’arrivée d’une voiture bourgeoise devant cette porte, où probablement de mémoire d’homme jamais carosse ne s’était arrêté, produisit dans la maison une sensation qui s’augmenta encore quand on sut que cette voiture amenait le propriétaire. l<a portière, pour se donner un air de propreté que démentait trop évidemment sa présence, vint me recevoir, un balai à la main. La fruitière et le marchand de vin accoururent, celui-ci pour m’engager à venir visiter sa cave, dont la voûte était lézardée, et l’autre en me priant de lui faire une soupente dont elle a besoin pour loger quatre de ses plus jeunes enfants.

.l’entrai d’abord chez le marchand de vin, où je trouvai plusieurs commissionnaires et quelques maçons assis autour d’une table, et déjeunant de bon appétit avec un morceau de pain de ménage, du fromage, des œufs rouges, et quelques litres d’un petit vin clairet. Le marchand de vin et la fruitière s’entraident ainsi réciproquement: le vin de l’un fait vendre les œufs et les fromages de Marolles de la voisine, qui lui envoie à son tour ses pratiques.

Après avoir reçu les salutations du marchand de

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vin, de sa famille, et de deux ou trois cochers de fiacre qui buvaient un verre d'cau-de-vie sur le comptoir, j’envoyai l’architecte visiter la cave et régler le devis des réparations. Pendant ce tempslà, j’entrai dans un petit trou obscur, décoré du nom de chambre, et j’interrogeai la portière sur la situation physique et morale de tous les locataires de la maison.

De tous les moyens honnêtes que peut employer un curieux ( qui n’a pas un Diable boiteux à ses ordres ) pour se mettre promptement an fait des nouvelles d’un quartier de Paris , une portière intelligente et bavarde est incontestablement le plus commode et le plus sûr. On n’imagine pas à quel point cette classe de domestiques porte le talent de l’observation , et le parti que l’on peut tirer de leur désœuvrement.

A force d’adresse et de précaution, des amants peuvent espérer de dérober leur liaison à la surveillance d’une mère, à la jalousie d’un époux: des débiteurs peuvent cacher long-temps à leurs créanciers le dérangement de leur fortune ; mais ni les mis ni les autres ne doivent se flatter d’échapper à la pénétration d’une portière qui possède à un certain degré le génie de son métier.

Ma portière est un modèle achevé dans son espèce. Sa loge est le rendez-vous de toutes les commères des environs, depuis le Pont-au-Cbangc jusqu a la rue

des Lombards, et il n'est pas une servante, pas une bonne d’enfant qui, le matin, en allant acheter son lait, ne s’arrête un moment pour jaser avec la mère Potin; aussi ne se passe-t-il pas si petit événement dans le quartier dont elle ne soit la première instruite, et quelle ne soit prête à vous raconter daus les moindres details.

J’avais une belle occasion pour mettre sa bonne volonté à l’épreuve ; je ne l’employai cette fois qu’à me procurer des renseignements sur mes locataires; je pourrai quelque jour en tirer un plus grand parti.

Le premier étage de ma maison, occupé jadis par madame l' Arjenlière, et madame la Maréchale, est habité maintenant par une couturière. Au moment où j entrai, douze jeunes filles rangées autour d'une table travaillaient, en chantant, sous les yeux de leur maîtresse; celle-ci me fit passer dans une chambre dont les meubles de noyer, enduits d'un vernis de cire jaune étendu avec un morceau de flanelle, tiraient de leur propreté un air d’aisance et de bien-être que la richesse ne donne pas toujours.

Mademoiselle Bobiuct ( c’est le nom de la couturière en chef) me demanda une diminution de loyer, tout simplement pour ne pas déroger à l’usage, et me porta plainte à propos d’une cheminée qui fumait et d’un plomb du quatrième qui l’incommo-

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dait au passage. Je pris note de ses réclamations, et je traversai de nouveau, pour sortir, l’atelier des jeunes ouvrières, dont ma présence avait suspendu les chansons.

La portière m’avait appris que mademoiselle Bobinet était une des couturières les plus renommées de l'arrondissement, et qu’il n'y avait pas une confiseuse de la rue des Lombards , pas une épicière de la rue de la Verrerie, qui ne voulussent avoir une robe ou un canezou de sa façon. Mademoiselle Bobinet, dont une trentaine d’années avait augmenté l’embonpoint sans altérer la fraîcheur, avait perdu sa mère depuis six mois : elle n’attendait que l’expiration de son deuil pour épouser un garçon de bureau de la caisse d’amortissement, qui, depuis deux ans qu 'il lui faisait la cour, n'avait jamais manqué un seul dimanche de la mener dîner à la Chaumière et danser aux Grands- Mario n iers , sans que la réputation de mademoiselle Bobiuet en ait reçu la plus légère atteinte.

L’autre partie du premier étage est occupée par un teinturier dont la femme vint au-devant de moi , et noya dans un déluge de paroles une réclamation futile, qui n’avait d’autre but que de détourner la conversation que mon procureur s’efforcait en vain de ramener sur trois ternies échus, dont la dame ne tenait aucun compte.

Pendant quelle pariait, son mari, en bonnet de

coton bleu , et les bras nus de la même couleur, remuait dans une chaudière une décoction de garance pour teindre un tissu de laine de mérinos en façon de cachemire. Les exhalaisons de la chaudière n’étaient rien moins qu’agréables; je les supportais avec peine ; le malin teinturier s’en aperçut , et trouva le moyen, en remuant sa lessive avec une nouvelle ardeur, de m’empêcher de prendre part à la discussion. Je laissai le procureur aux prises avec le teinturier, et je montai au second.

Les deux principaux locataires de cet étage, qui se compose de quatre chambres, sont un bottier polonais et un facteur d’instruments prussien. Liés d’une amitié très-étroite, ils passent une partie de la semaine à travailler, et l’autre à se griser ensemble. Pendant que je m’expliquais avec eux sur une porte de communication qu'ils voulaient faire ouvrir, un musicien du bal du carré Saint-Martin vint réclamer une basse qu’il avait donnée à raccommoder.

On la descendit du haut d’une vieille armoire, où elle était reléguée depuis trois mois, à la grande satisfaction d’une famille de souris qui avaient élu leur domicile dans l’intérieur de l’instrument, et qui évacuèrent la place à la première sommation avec une célérité tout-à-fait risible. Le propriétaire de la basse ne trouva pas la chose aussi plaisante qu’elle nous le parut , et commença avec le garçon

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luthier une dispute qui se termina chez le commissaire de police.

Sur le même palier loge un employé au Port-aux- Vins, mari d'une marchande de marée du marché des Innocents. Chacun d’eux , lors de ma visite , était à son poste, et la maison était confiée à leur fille aînée, âgée de douze ans; quatre petits marmots, assis par terre autour d’une vaste terrine, mangeaient gaiement une soupe ou plutôt une pâtée de pommes-de-terre , tandis que leur sœur, qui savonnait dans un coin, veillait sur eux avec toute la tendresse et toute l’autorité d’une mère.

.le m’amusai quelques moments à considérer cette scène domestique, digne du pinceau de Greuse: la mère entra, me salua avec une politesse franche et brusque ; et après avoir caressé ses enfants à sa manière, en leur donnant à chacun une longue tartine de raisiné de Bourgogne, elle vint à moi, me parla de la dureté des temps, d’une maladie à laquelle son mari était sujet, de la banqueroute que lui avait fait essuyer une grosse maison qu elle fournissait, et finit par obtenir de moi , contre l’avis de mon conseil , une diminution sur le nouveau bail que je consentis à lui passer.

Des scènes d’un autre genre m’attendaient au troisième, où j’ai pour locataires des gens qui n’étaient certainement pas destinés à se rencontrer au même étage : l’un de ces deux ménages est celui

d’un modeleur de figures en plâtre; il tamisait au moment où nous entrâmes, et la porte ne fut pas plus tôt ouverte que nous nous trouvâmes enveloppés d’un nuage de poussière blanche qui nous prit à la gorge et changea dans un moment l'habit de mon procureur, de noir qu’il était, en gris de souris effrayée.

A travers ce nuage d’albâtre, nous découvrîmes au fond de la chambre, à-peu-près comme on représente les ombres de l’Opéra, denx enfants qui remuaient des tamis de soie, tandis que leur mère broyait, à grands coups de maillet, des pierres de plâtre sur le plancher. La portière en prit occasion de motiver le congé qu elle avait donné en mon nom à des locataires incommodes qui dégradaient la maison, et dont tous les voisins se plaignaient amèrement.

Ces plaintes devinrent l'occasion d’un assaut d’invectives entre la portière et le modeleur, dont les voix également glapissantes.se mêlaient aux quintes de toux qu’excitaient les torrents de poussière qu’ils aspiraient en criant. Celui-ci , son ébauchoir à la main, se tuait de nous dire, en mauvais français, <> qu’il était un artiste estimable , natif di Bologna, élève de Canova (dont il est probable qu’il n’a jamais aiguisé que le ciseau). » A force de gestes, le Bolonais arriva tout près du nez de l’irascible portière ; celle-ci se mit à s’escrimer avec son manche

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à balai , non sans causer de notables dommages aux bustes de Cicéron et de Démosthène.

La femme et les enfants du gâchettx, pour venger l'outrage fait à leur père dans la personne de l’orateur grec et de l’orateur romain, firent voler à la tête de la daine portière quelques débris de \'Jpollon et du Gladiateur. Dieu sait où le dégât se fût arrêté, si mou procureur, que les deux partis prenaient à témoin, ne fût parvenu à mettre le holà. La portière voulait qu’on dressât procès-verbal des coups quelle aurait pu recevoir, et le modeleur qu’on lui payât ses plâtres cassés.

Ce dont il ne sc départit pas, et qu’il s’efforça de me prouver dans son baragouin , c’est que le génie , dans la patrie des arts , ne devait pas être assujetti à payer son terme ; qu’il n’avait pas de quoi payer le sien, et qu’il ne s’en irait qu’autant que je lui prêterais soixante francs pour déménager. « Vous ne perdrez rien avec moi , ajouta-t-il fièrement, car je m’engage à m’acquitter avant six mois, en faisant votre buste en terre cuite pour l’exposition prochaine, et d’après un procédé nouveau que j’inventerai sous peu. » Qu’avais-je de mieux à faire que d’accepter sa proposition ? Quand j’aurais fait vendre par autorité de justice tout ce qu’il possédait ( sans en excepter cet abbé de plâtre qu’il expose depuis six ans au coin de la rue Saint-Florentin), je n’aurais pas eu de quoi me rembourser des frais de la

saisie, et je n’aurais pas la chance de me voir quelque jour parodié au salon aussi agréablement que je l'ai été au Vaudeville ' .

La portière , à qui je sus par la suite bon gré de cette attention , m’engagea tout bas à entrer seul chez les personnes qui occupaient le dernier logement de quelque importance qui me restait à voir.

Je fus d’abord prévenu par un air de propreté extérieure auquel mes autres locataires ne m’avaient pas préparé : la petite porte peinte en gris , le tapis de paille, l’ardoise encadrée sur laquelle on pouvait écrire, la sonnette à pied de biche, tous ces objets me semblaient de bon augure. Je sonnai • une voix très douce demanda : Qui est là ? Je me nommai , on ouvrit. Si j’avais eu seulement une quarantaine d’années de moins , j’aurais probablement été frappé d’un de ces coups de foudre auxquels les héros de roman n’échappent jamais, à la vue d’une jeune fille de quinze ans qui vint me recevoir, et dont le maintien modeste et la figure ravissante commandaient l’admiration. Grâce au paratonnerre dont le temps m’a pourvu, j’en fus quitte pour la plus agréable surprise, et je ne balbutiai pas en priant cette jeune personne de me faire parler à sa

1 L'Ermite a figuré dans plusieurs parodies du Vaudeville, entre autres dans le Cimetière Hu Parnasse, où les auteurs de cette méchante revue se sont enterrés cux-inémes.

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mère. Elle me laissa clans la première pièce, en me prévenant quelle allait 1 avertir.

La salle où je me trouvais était la plus grande de ce logement, composé de trois pièces. 11 était aisé de voir, à la manière dont elle était meublée, quelle servait alternativement d’atelier, de salle à manger et de salon.

Un petit poêle de faïence, une table ronde sur laquelle étaient rangés des petits morceaux de batiste découpés et des coquilles pleines de couleurs , un piano , une petite bibliothèque portative suspendue dans une cncoignn re , et quelques vases de fleurs, composaient tout le mobilier de cette chambre, à laquelle l’ordre , le bon goût et le luxe de la propreté donnaient un vernis d’élégance.

On dit communément: Je tedirai qui tu es, dis-moi qui tu liantes; on peut dire avec tout autant de certitude : Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es. En examinant la petite bibliothèque de mes aimables locataires, je vis quelle contenait le Petil-Caréme, Télémaque, les tragédies de Racine, celles de Voltaire , la Ilenriade, le Génie du Christianisme, Paul et Virginie, et les romans de madame Cotin : j’en conclus, conformément à un système dont j’aurai peut-être un jour l'occasion de développer la théorie , que madame Dervas ( c’est le nom que porte la maîtresse de ce logis) était d’une naissance distinguée ; qu’elle avait une ame forte , sujette à confondre ses senti-

méats et ses opinions ; qu’elle avait eu de grands malheurs , auxquels l’amour n’était pas étranger, et quelle cherchait dans la religion l’aliment de son courage, peut-être même l’excuse de ses erreurs. Si je parviens à vérifier ines conjectures , ce sera pour moi l’occasion d’entretenir une autre fois mes lecteurs de deux personnes auxquelles je puis avouer, sans les compromettre, l’intérêt bien vif que je leur porte.

Madame Dervas parut avec sa fille , et son abord, plein de noblesse , de politesse et de réserve , me confirma dans l’opinion que j’en avais prise avant de l’avoir vue. Je lui témoignai, beaucoup moins vivement que je ne le sentais, combien je me trouvais heureux de la compter au nombre de mes locataires, et je la priai de me dire ce que je pouvais faire pour lui être agréable , en ma qualité de propriétaire de la maison quelle habitait.

En me remerciant de la manière la plus gracieuse, elle m'annonça, avec l’expression du regret, l’intention où elle était de donner congé de son logement. Je desirai connaître les motifs de cette résolution , et je fus flatté d’apprendre quelle n’en avait point d’autres que l’incommodité de ses voisins : « Ce sont de braves gens, ajouta-t-elle; mais l’état qu’ils exercent est un peu bruyant , et les fleurs artificielles que nous fabriquons, ma fille et moi, s’arrangent mal avec cette poussière de plâtre que le

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