INSTITUTION DES SOUHDS-MUETS
B* LUTH. [lO SEPTEMBRE l8lX.]
INSTITUTION
DES SOURDS-MUETS
Grutum est quod patriœ dues populoque dédis ti.
Ju VÉNAL , *at. XIV.
La patrie te doit beaucoup pour les nouveaux citoyens que tu lui donnes.
En me promenant vendredi dernier sur le Boulevartavec un vieux camarade de régiment, le chevalier Maurice, qui vit habituellement à la campagne, mais qui vient à Paris deux ou trois fois par an , nous nous mîmes à ressasser les souvenirs de notre jeunesse : chemin faisant, nous nous rappelions nos anciennes occupations, nos anciens plaisirs, et nous passions en revue les lieux qui en avaient été le théâtre, et les personnes qui les avaient partagés. J’étais obligé de convenir que lorsque nous arrivions dans une garnison , c’était toujours lui que nos messieurs chargeaient des découvertes à faire, des renseignements à prendre et des intrigues à découvrir : dès le lendemain , nous étions informés par
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lui de tout ce qu’il nous importait de savoir : du nom des plus jolies femmes de la ville , du tarif de la vertu de chaque actrice, de la meilleure table dliétc, du café le moins bourgeois, et de la promenade la plus fréquentée.
« J’aurais pu faire alors, nie dit-il en riant, une statistique générale de la France, à l’usage desjeunes militaires; aujourd'hui je me chargerais encore de celle de la capitale, et je parie vous apprendre A vous-même ( qui par état devez connaître Paris mieux que personne) une foule de choses que vous ignorez ; » et , sur cela , le voilà qui me cite les noms de vingt petits spectacles et d’autant de jardins , d’établissements publics où se donnent des fêtes, et dont en effet je n’avais jamais entendu parler.
Pendant qu’il pérorait en me faisant honte sur mon ignorance, nous fûmes assez rudement pous sés sur une des contre-allées du Boulevart par une file de cinq ou six hommes qui marchaient très vite à la suite les uns des autres, en se tenant par un bâton. Maurice apostropha vivement celui qui l’avait heurté, et lui dit qu’en marchant on devait regarder devant soi. >■ Je n’y manquerai pas quand j’aurai des yeux, ■> répondit cet homme en poursuivant son chemin. « Us sont aveugles ! » s’écria le chevalier avec l’étonnement d’un homme qui croit avoir fait une découverte.
« Je vois, lui dis-je, que les objets d’agrément
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vous sont plus familiers que les établissements d’utilité publique, et je parierais, à mon tour, que vous ne savez seulement pas dans quel quartier de Paris se trouve I hospice des Quinze- Vingts? »
Il en fit l’aveu, et ne revenait pas de sa surprise en apprenant que ces malheureux sortaient tous les jours de leur hospice, situé dans le fond du faubourg Saint-Antoine, traversaient Paris pour aller au Palais-Ilo^al faire de la musique au café des Aveu gles, et retournaient chez eux, à minuit , sans guide et sans accident.
Le chevalier se récria sur le phénomène d’un pareil instinct , et son étonnement fut au comble lorsque je lui fis voir à quelques pas de là, sur le même Boulevart où nous nous promenions, deux aveugles jouant au piquet avec autant d’assurance et presque aussi vite que deux habitués du Cercle. «Vous ne voyez là (dis-je à Maurice pour calmer une admiration dont il est quelquefois prodigue), vous ne voyez là qu’un prodige d’adresse; je veux vous eu faire voir un qui paraît, au premier coup d'œil, excéder les bornes de l’intelligence humaine;» et je lui parlai de l'Inslilulion des Sourds-Muets.
Comme il révoquait en doute des faits dont sa raison ne pouvait lui rendre compte, je lui offris le moyen de se convaincre par ses yeux, en m’accompagnant le lendemain samedi à la séance publique, pour laquelle j’avais des billets; il accepta
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avec empressement. Le jour suivant, à onze heures, il vint me prendre avec sa sœur et sa nièce, qui voulurent être de la partie.
Pendant la route, ces dames m'interrogèrent sur l’origine de l'Institution des Sourds-Muets de naissance ; je ne pus leur donner que des renseignements fort incomplets. « L’idée sublime de rendre à la société des êtres que la nature semblait en avoir exclus , de suppléer par l’éducation aux organes de l’ouïe et de la parole qui leur manquent, avant d’avoir été fécondée dans la tète, ou plutôt dans le cœur de notre célèbre abbé de l’Épée, avait été entrevue ù différentes époques par un moine espagnol nommé Ponce , par le mathématicien anglais Wallis , et par Amman , médecin de Harlem ; mais l’honneur de cette admirable invention tien doit pas moins rester à celui qui perfectionna les faibles essais de ses prédécesseurs , qui les réunit en corps de doctrine, et qui (semblable à Vincent de Paule, cet autre bienfaiteur de l’humanité) consacra sa vie et sa fortune à fonder un des établissements les plus utiles dont s’honore la France.
Espérons que la reconnaissance publique ne laissera point oublier à la postérité que l’abbé de l’Épée, sans place, sans abbaye, sans protection, sans autre secours que son propre patrimoine, qui ne s’élevait pas à douze mille livres de rente, entretint chez lui quarante élèves sourds-muets ; qu’il s’iin-
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posa pour eux les plus longues et les plus pénibles privations, et que, pendant le rigoureux hiver de 1788, il se passait du bois et des vêtements dont il avait besoin, pour que ses pensionnaires ne manquassent de rien.
Tant de soins et de sacrifices eussent été prodigués sans fruit, si l’abbé de l’Epée, dont la perte semblait irréparable, n’eût trouvé dans son successeur un héritier de ses talents et de ses vertus. M. l'abbé Sicard, instituteur actuel des .Sourds-Muets, a complété l’ouvrage de l’abbé de l’Épée ; il a déduit toutes les conséquences d’un système d’éducation dont celui-ci avait posé les principes: et telle est la perfection de la méthode employée par M. l’abbé Sicard, qu’011 est quelquefois tenté de croire qu’au lieu de chercher un dédommagement aux organes dont la nature a privé ses élèves, il s’applique à dé velopper eu eux un sens intellectuel qui manque aux autres hommes; j’en donnerai pour preuve quelques unes des réponses les plus connues de Massieu, qui définit les sens, des porte-idées ; l’éternité, un jour sans hier ni demain; la reconnaissance, ta mémoire du cœur , etc. »
Mais, tout en causaut, nous avons monté la rue Saint-Jacques, et nous arrivons à l’ancien séminaire Saint-Magloirc , où se trouve aujourd'hui l'Institution nationale des Sourds-Muets. Une bonne grosse concierge, envers qui la nature s’est montrée un peu
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trop libérale de ce don de la parole quelle a refusé aux autres habitants de cette maison , nous a indiqué la salle des séances, à l’extrémité d’une vaste cour autour de laquelle de brillautes voitures étaient rangées.
La salle est déjà remplie: les premières banquettes sont occupées par des femmes élégantes et par un assez grand nombre d’étrangers de marque; le reste de l’assemblée se compose de savants, d'hommes de lettres, d’écolier», qui viennent faire un cours de physiologie morale sous cet hahile professeur, de maîtres et de maîtresses de pension qui se rendent à ses leçons pour apprendre l’orthographe, et se corriger des fautes qu’ils ont enseignées la veille.
Les jeunes sourds-muets des deux sexes arrivent et se placent sur leurs hancs : ceux qui sont désignés pour répondre se rangent sur une espèce d’amphithéâtre dont le fond est garni d’une planche noire destinée aux démonstrations. Tandis que ces jeunes gens occupent l’attention des spectateurs, ceux-ci sont à leur tour l’objet de leurs observations, qu’ils se communiquent d’un bout à l’autre de la salle d’une manière moins bruyante , mais tout aussi rapide.
Leur figure est si expressive, leur geste si animé, que, sans être initié au mystère de leur laugage, on devine aisément l’objet de leur conversation; elle est
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quelquefois si gaie, si Jépigrammatique, que leurs surveillants sont obligés de leur imposer le silence de l’inaction.
Leur critique , plus enjouée que maligne, s’exerce particulièrement sur les femmes , dont la taille , la figure, le maintien, sont tour- à -tour discutés et jugés à leur petit tribunal. La uicce et la sœur de Maurice n’échappèrent pas à cet examen ; elles étaient placées de manière à n 'être vues que d’un seul élève, qui se chargea d’en faire le portrait à ses camarades.
La jolie figure de la jeune personne, son air modeste, et jusqu’à son extrême fraîcheur, furent exprimés d’une manière si pittoresque, que l’aimable modèle, à qui l’action du peintre n’avait pas échappé, rougit tout à-la-fois de pudeur et de plaisir. Les muets interlocuteurs interrogèrent ensuite le même jeune homme sur la mère de celle dont il venait de leur faire un si charmant portrait; il la leur dépeignit par des gestes si comiques, il indiqua si plaisamment la courbe de son nez de perroquet que son menton est au moment de rejoindre, que tous les yeux se portèrent sur cette bonne dame, qui riait elle-même d’une grimace où elle était loin de se reconnaître.
Dans le nombre des femmes les plus élégantes qui se trouvent à ces assemblées , on distingue aisément, à l’expression de leurs regards incessamment
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fixés sur l’amphithéâtre , celles qu’un intérêt maternel y attire. Il arrive plus d'une fois que, sans égard à la régie établie, quelques petits muets quittent furtivement leur place pour venir embrasser leur mère ou leur sœur qu'ils ont aperçue dans la salle. Mais midi sonne, et le savant instituteur paraît avec Massieu, son principal élève et son stippléant; tout rentre dans l’ordre, les exercices commencent, et l’attention générale est aussitôt captivée.
La première partie de la séance est consacrée à des questions grammaticales que M. l’abbé Sicard développe pour l’instruction de ses auditeurs, et dont la solution est donnée par scs élèves avec une clarté, avec une précision qui ferait honneur aux grammairiens les plus iustruits. Pour peu qu’on réfléchisse à ce qu’il a fallu d'efforts, de patience, et de combinaison , pour faire entrer tant d’idées abstraites dans la tête de ces enfants , sans le secours de la parole et par la seule entremise des yeux, il est impossible de n’ètre pas saisi de la plus profonde admiration. Ce sentiment augmente encore lorsque, passant de la grammaire à la métaphysique, on entend des sourds-muets de naissance aiialiser la pensée humaine par des procédés dont ils ont dû créer jusqu’à l’expression. Entre beaucoup de réponses d’une admirable sagacité, je choisis celles que Massieu et Leclerc , les deux plus forts élèves de M. Sicard, m’ont faites à moi-même: je leur demandai
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« quelle différence il y a entre le désir et' l’espérance ? »
MASSSIEU.
Le désir est un arbre en feuilles, f espérance un arbre en fleurs, la jouissance un arbre en fruits.