I.A PETITE FILLE ET LA DEMOISELLE
R* IXXIX. [l5 OCTOBRE |8|J.]
LA PETITE FILLE
Inter scabiem tantam et contng in.
Hor., cp. xn, liv. I.
Au milieu du desordre et de la corruption.
La ville et ses imrurs étrangères Ont corrompu leurs sentiments,
Et les vertus héréditaires Ont ahandonué mes enfants.
Sedaixr, Félix , acte III, se. tii.
J’ai vécu sous la hutte du sauvage et dans le palais des princes; j’ai passé par toutes les conditions de la vie humaine, et j'ai fait une station dans presque toutes les classes de la société. Maintenant, me demande-t-on à quel état le bonheur m’a paru le moins étranger, je réponds que la condition la plus heureuse est celle où l’on échappe plus facilement aux orages des passions; où l’aisance et la santé «ont plus habituellement le prix du travail; où les désirs bornés assurent des jouissances faciles; où la probité
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des pères est un véritable héritage pour les enfants; en un mot , que la condition la plus heureuse est celle du riche habitant des campagnes.
D’où viennent donc , dans la plupart des familles villageoises, ce dédaiu des oécupations rustiques, cette honteuse émulation des jeunes paysans pour se procurer quelque emploi subalterne dans les cuisines, dans les écuries, dans les cours d’un château, sans autre espoir raisonnable que de figurer un jour, la livrée sur le dos, dans une antichambre ou derrière une voiture? C'est toujours avec peine, je l’avoue, que j’observe ces migrations continuelles du village vers la ville; que je vois tant de jeunes gens des deux sexes, appelés par la nature, par l'exemple de leurs parents, par la force des habitudes, à l’innocence de la vie rurale, embrasser volontairement une condition servile dont le vice et l'opprobre leur offrent trop souvent l’occasion de sortir.
J’ai parlé quelque part d’une petite paysanne, fille d’un fermier des environs de Bayeux, et j’ai promis de publier ses aventures; c’est, je crois, le moment de tenir ma promesse. Cette historiette, où je n’ai changé que les noms , tieudra lieu d’une dissertation que j’avais préparée sur le même sujet.
11 y « quelques années tjue madame de Mériel acheta une terre assez considérable à Saint-Brice. Cette dame fil venir de Normandie, pour occuper la
principale ferme de son nouveau domaine, Pierre Dumont , le fils de sa nourrice , excellent cultivateur et père de quatre enfants. Pour fixer plus sûrement auprès d’elle cette honnête famille , elle maria l'aîné des garçons avec la fille de son concierge, et la plus âgée des filles avec son jardinier. lie plus jeune des deux fils de Dumont ne quitta la ferme qu’au moment où son âge, moins encore que sa vocation, l’appela sous les drapeaux.
Il ne restait plus que la petite Fanchctte, âgée de neuf on dix ans. Cette enfant venait tous les matins apporter au château la crème pour le déjeuner. Aglaé , la fille unique de madame de Mériel , à peu près du même âge que Fanchette, lui avait procuré l’entrée du salon , où l’on remarquait déjà sa jolie figure, ses grands yeux bleus et ses beaux cheveux blonds qui s’échappaient en boucles naturelles du petit toquet d’indienne où ils étaient renfermés. Les femmes de chambre s’amusaient quelquefois à lui essayer les robes de leur jeune maîtresse, et celle-ci voulait toujours que Fanchette restât auprès d’elle, et prît part à ses jeux et même à ses lteçons.
Pendant ce temps -là notre petite paysanne ne veillait pas sur les deux vaches dont la garde lui était confiée. Sa mère venait, en grondant, la chercher au château, et se plaignait, avec raison, qu’on fit contracter à sa fille des goûts et des habi-
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tildes si peu conformes à letat où elle était destinée à vivre. Le inari, moins clairvoyant que sa femme, se montrait aussi moins sévère: il s’amusait de la petile vanité de Fanchette, et jouissait, avec plus de tendresse que de prudence, des défauts brillants qui commençaient à se manifester en elle.
Les années suivantes, pendant toute la belle saison, que madame de Mériel passait à Saint-Brice, Fanchctte ne sortait presque plus du château; seS charmes naissants commençaient à fixer l’attention; et les compliments qu'ils, lui attiraient la faisaient rougir à-la-fois de pudeur et de plaisir. A quinze ans, gâtée par les éloges, et ne pensant plus, sans pleurer, à la vie qui l’attendait à la ferme au départ prochain des maîtres pour la ville, elle supplia madame de Mériel de l’attacher à son service, et de lui permettre de la suivre.
Fanchette faisait cette demande de l’aveu de ses parents, sa prière était appuyée par toute la famille; Aglaé sollicitait cette grâce avec tant» d’instance , que sa mère consentit à lui donner Fanchette pour femme de chambre. Notre petite paysanne , au comble de la joie, voulut entrer, dès ce jour, en fonctions, et s’occupa d’abord de la toilette convenable à son nouvel état. Le petit bonnet garni de tulle est substitué à la cornette empesée; l'épais fichu de Béarn cède la place à la petite pointe écos-
saisc, dont les contours accusent, en feignant de les cacher, des attraits qu’on ne soupçonnait pas encore; le tablier de batiste à poches, et la robe d’indienne à inanches courtes, en remplaçant le jupon de fulaine et le corset de siamoise, découvrent deux jolis bras d'une éclatante blancheur.
Le premier qui en fit la remarque fut le jeune Charles de Tillet, neveu de madame de Mériel. En le plaisantant sur cette observation, en présence de celle qui en était l’objet, on l’enhardit à lui faire une déclaration quelle reçut avec plus d’embarras que de surprise.
Le moment du départ arriva : Fanchette alla faire ses adieux à son père et à sa mère, qui lui donnèrent, en pleurant, des conseils et des instructions dont elle ne tarda pas à s’écarter. M. Charles avait trop d’intérêt à la détourner de ses devoirs, elle avait elle-même trop de penchant à les oublier, pour y rester long-temps fidèle.
On s’aperçut de leur intelligence : madame de Mériel adressa de vives réprimandes à Fanchette , qui n’en tint aucun compte; on la menaça de la renvoyer à ses parents, mais elle prévint cette résolution en quittant l’hôtel, sans qu’on pût savoir ce quelle était devenue: on questionna Charles; il répondit de manière à augmenter les soupçons auxquels sa conduite antérieure avait donné lieu; et, pour éviter des éclaircissements dont il craignait les
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suites, il prit le parti de ne plus reparaître chez sa tante. Cet étourdi avait loué, dans le faubourg Saint- Martin, un petit logement pour la petite de Dumont: il y passait toutes ses journées, et partageait avec elle la pension trèt.piodique (pie son père lui faisait à Paris. L'amour est de tous les sentiments celui qui souffre le plus impatiemment les privations. Un matin, en revenant d’une promenade au canal de l’Ourcq , Charles fit à Fanchette l’aveu de la gêne extrême où il se trouvait , et la fit consentir d’autant plus facilement à ses desseins, quelle commençait à se lasser de l'existence obscure où l’amour l’avait réduite.
Dès le lendemain elle fut placée, sous le nom d'Estelle, dans le magasin renommé de madame Lavigne, marchande de modes sous les galeries de bois au Palais-Royal. Un air de modestie dont elle ne s "était pas encore défait, l'élégante simplicité de ses vêtements, servirent à la faire remarquer au comptoir parmi ses nombreuses compagnes.
Elle n’y était pas installée depuis quatre jours, lorsqu’un certain M. Dulac, agioteur des plus experts, entra dans ce magasin pour y faire quelques empiètes qu’il solda sans marchander, mais sous condition expresse que la jeune personne qu’il désignait ( c’était Estelle ) les lui apporterait le lendemain, à l’hôtel du Tibre, rue du Helder. Quelques mots, que la jalousie arrachait peut-être à ses com-
pagnes, l'instruisirent de l’importance de sa mission. Un reste d'amour pour Charles suspendit un moment sa volonté ; mais l’ascendant de son étoile l’emporta.
Le lendemain matin, à dix heures, elle se rendit à l’hôtel du Tibre; le même jour, vers midi, madame Lavigne reçoit un billet qui la prévient de ne plus compter sur mademoiselle Estelle au nombre de ses ouvrières, et le soir même celle-ci parait en grande loge à Feydeau.
Le hasard veut que Charles s’y trouve ; il croit la reconnaître : son regard inquiet la poursuit dans le fond de sa loge, où elle se retire aussitôt quelle l’aperçoit. Elle craint une explication doublement embarrassante, et, feignant une indisposition subite, elle se hâte de quitter la salle. Transporté de colère et de jalousie, Charles vole sur ses pas; il arrive à temps pour la voir s’élancer dans une voiture élégante qui la dérobe en un moment à ses yeux et à ses recherches.
Estelle, jetée dans un monde corrompu dont elle adopta, sous le nom de plaisir, les goûts, les travers, et les vices, ne tarda pas à se consoler de la perte de Charles. Elle passa quelques mois au milieu de tous les prestiges d’un luxe grossier qui ne suffisait déjà plus à sa vanité dédaigneuse. Une fourniture considérable appela Dulac à l’armée : Estelle le suivit ; et je laisse à penser de combien
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d'hommages elle devint l’objet, de quelles séductions elle se vit tout-à-coup environnée.
La fatalité qui la poursuivait, ou plutôt qu'elle poursuivait, voulut que Dulac, au milieu d’un déjeuner qu’il donnait à l’état-major, reçût l’ordre d’aller rendre ses comptes à une commission militaire qui s’obstinait ù savoir ce qu’étaient devenus quelques milliers de sacs de farine égarés en route. L’amour céda au devoir; Estelle resta seule, et chacun s’empressa d'offrir des consolations à la belle affligée.
Elle accepta celles d’un général qui rentrait en France pour cause de blessures; il la conduisit à Plombières. Aux eaux, on ne se montre pas très scrupuleux en fait de société: Estelle était jeune et jolie ; on la reçut par-tout : l’assemblée la plus brillante se tenait chez un baron de Muldoff, gentilhomme prussien , aussi connu à Plombières, à Barrages, à Spa, à Tœplitz, et à Batb, que le médecin le plus accrédité des eaux. Les blessures du général n’étaient point de nature à se guérir dans une saison. 11 parlait déjà de passer l’hiver à Plombières ou dans les environs : cette idée fit frémir sa jeune compagne ; et le baron profita si habilement d’un effroi quelle ne déguisait pas, qu’il la décida sans beaucoup de peine à reprendre avec lui la route de Paris.
Le baron ravisseur déposa son Hélène dans une
petite maison charmante qu’il acheta pour elle dans la rue' Saint-Georges, et quelle trouva montée sur un ton dont sa vanité même fut satisfaite. Le nom d’Estelle ne convenait plus à sa position dans le monde; elle prit celui de madame t/e Saint-Julien.
Tous les mardis un dîner splendide réunissait à sa table des jeunes gens à la mode, des hommes du monde, des artistes célèbres, des femmes de mœurs faciles, il esl vrai, mais distinguées par les charmes de leur esprit ou de leur figure, et dont madame de Saint-Julien était citée chez elle comme le modèle le plus aimable. Quelques poètes, ses commensaux, la comparaient, dans leurs madrigaux hebdomadaires, à Phryné, à Aspasie, à Ninon, et poussaient quelquefois la fiction poétique jusqu’à trouver dans le gros baron de Muldorff quelque analogie avec Périclès et le grand Condé.
Il y avait deux jours que Périclès n’avait paru chez Aspasie, quand, un matin, une escouade d huissiers vint prier madame de Saint-Julien de permettre que ses meubles fussent vendus au profit des créanciers du baron, domicilié pour le moment à Sainte-Pélagie. Les larmes et le désespoir de la jeune dame n’empèchèrent pas les hommes de proie de procéder, dans les formes, à l’exécution de la sentence dont ils étaient porteurs. Dans ce désastre , une femme de chambre alerte trouva le moyen de soustraire à leurs griffes l’écrin de sa maîtresse.
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En attendant qu’on trouvât un nouveau baron, qu’on se promit bien de ne plus laisser le maître des meubles qu'il aurait payés, madame de Saint-Julien et sa fidèle camaristc louèrent, dans la rue Chabanais, un logement qu’on meubla en vendant l’é— crin, et dont ou affecta la dépense sur le produit d’un flambeau de bouillotte.
Cette ressource, d’abord assez productive, le devint moins de jour en jour: deux ou trois aventures scandaleuses attirèrent les regards de la police sur cotte maison ; le flambeau commençait â brûler dans la solitude: les femmes, ornement nécessaire de ce genre de réunions, s’y montraient plus rarement j le souper même n’attirait plus les amateurs. >
Au bout de quelques semaines, la maison fut entièrement déserte : il fallut avoir recours aux expédients pour vivre ; tous les meubles furent vendus les uns après les autres : la misère approchait ; pour surcroît de malheur, une maladie longue et douloureuse, fruit des veilles, du chagrin, et des privations, détruisit, peut-être sans retour, sa beauté, source de tant de fautes et de tant de regrets. La malheureuse Fancbette, sans ressource, sans amis, en proie à tous les maux, à tous les besoins, avant d’aller chercher un asile dans quelque hôpital, écrivit à madame de Mériel , depuis long-temps étrangère à sa destinée. Je me trouvai chez cette dame
quand elle reçut la lettre de Fanchette, qu’elle n'acheva pas sans verser des larmes. Je fus chargé de porter quelques secours à cette malheureuse fille ; je la trouvai dans un galetas de la rue de la Harpe, où j’appris d’elle tous les détails que je viens de raconter.
Les secours de l’art, les consolations, les soins de toute espèce, rétablirent en peu de temps sa santé; je la conduisis convalescente chez son père, que madame de Mériel avait décidé avec beaucoup de peine à la recevoir, et qui courut se jeter en pleurant dans ses bras, du plus loin qu’il la vit. Le cœur d'un père peut seul expliquer et sentir ces mouvements contradictoires. Fanchette, pendant son absence, avait perdu, sa mère; peut-être le chagrin avait abrégé ses jours! Elle ne chercha pas à s’affranchir d’une pensée cruelle qui aggravait sa faute et sa punition. Elle reprit, à la ferme, la bure et les sabots; et, ce qui est peut-être sans exemple, celle qui fut pendant plusieurs années la honte de sa famille, a trouvé dans son repentir, dans le souvenir de ses folles erreurs, la force de rentrer dans le chemin du devoir et de se réconcilier avec la
vertu.
LES CATACOMBES
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h" un. [3i octobre i8ia.]
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Dans ces lieue souterrains, «Uns res sombres abîmes , La Mort confusément entasse ses victimes.
Legouvé, Poème des Sépultures.
.T'ai souvent entendu raconter au peintre Robert, et toujours avec un nouvel intérêt, son aventure des Catacombes de Rome. Le, récit très simple de ses craintes, de ses angoisses dans cette affreuse circonstance, produisait encore, après vingt ans, une impression de terreur que l'on ne retrouve peut-être pas tout entière dans les vers admirables où M. I)elille a traité le même sujet. Je me rappelle le début de ce touchant épisode :
Sous les remparts de Rome et sous ces vastes plaines. Sont des antres profonds, des voïltes souterraines, Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains ,
Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains.
Avec ses monuments et sa magnificence,
Rome enlière sortit de cet abyme immense:
Depuis, loin du regard et du fer des tyrqns,
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L’Église encor naissante y cacha ses enfants,
Jusqu’au jour où du sein de cette nuit profonde, Triomphante elle vint donner ses lois au monde Et marqua de la croix les drapeaux des Césars.
Les Catacombes sont l’objet de la curiosité de tous les voyageurs que l’amour des arts attire en Italie : ils s’empressent d’y visiter ces galeries ténébreuses, peuplées d’illustres souvenirs, et dont les monuments, décorés de fresques, de bas-reliefs, offrent depuis si long-temps aux plus grands artistes des recherches à faire et des modèles à suivre. Quelques auteurs ont décrit les Catacombes de Naples, et principalement celles de Rome, avec un soin extrême.
Au premier rang de ces gnomes littéraires, on doit placer Bosio, qui publia, en i 632 , une description des Catacombes de cette dernière ville, sous le titre de Borna sotteranea, description que, depuis, Aringhi traduisit en latin. Le titre adopté par Bosio convient d'autant mieux à son ouvrage, qu’on y trouve eu effet l’itinéraire d’une Borne souterraine, et que les Catacombes y sont désignées par le nom * de la voie sous laquelle chacune se dirige.
La lecture de ce livre, recommandable par beaucoup d’exactitnde, d’érudition et de recherches curieuses, m’a fait naître l’envie d’entreprendre à Paris un petit voyage souterrain, et de parcourir cette partie des carrières qui s’étend sous la plaine du