‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 55 sur 56 · I.ES CATACOMBES · texte numérisé non relu

I.ES CATACOMBES

Petit-Mont-Rouge, et à laquelle sa nouvelle destination a fait donner le nom de Catacombes.

Nous approchions du jour des Morts , époque à laquelle j'ai coutume d'aller me recueillir quelques heures près de ces monuments placés sur les limites des deux mondes, comme dit éloquemment l’auteur des Etudes de la Nature.

.le ne suis pas un disciplede ce triste Young, qui va sans cesse criant d’une voix lamentable et monotone :

Death be your thème in every place and hour !

« Que la mort soit votre unique entretien, à toute u heure, en tout lieu, » Rien ne me semble plus contraire à la nature de l’homme et à son bonheur, que cette morale d’un rêveur mélancolique qui, sous prétexte de nous familiariser avec un mal inévitable, nous en offre perpétuellement l’image. Voltaire a raison contre lui : La pensée habituelle de la mort nous trompe, elle nous empêche de vivre. .l’approuve encore moins ces docteurs frivoles, ces philosophes sybarites, qui repoussent toute pensée sé- * rieuse et s’étourdissent sur la vie sans oser jamais en considérer la fin. Pour en jouir, je pense qu’il faut quelquefois en mesurer la durée, et ne pas craindre d’arrêter ses yeux sur les ravages du temps quand on veut en connaître le prix et euj’égler l’emploi.

Je parlais, lundi dernier, chez madame de Lorys, de l’intention où j etais de visiter les Catacombes ;

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et comme le billet d'entrée que m’avait envoyé l’inspecteur-général des mines me laissait la faculté de prendre quelqu'un avec moi, plusieurs personnes s’offrirent pour m’accompagner. Je ne pouvais en emmener qu’une, et il était tout simple que je donnasse la préférence à la fille de la maison, à l’une des plus aimables et des plus jolies femmes de Paris. Madame de Sésanne voulut absolument faire avec moi cette promenade mystérieuse ; j’en craignais l’effet sur une imagination de vingt ans, et je fis d’abord quelques^obj^ctions que sa mère appuya; mais rien ne put la décider à renoncer à ce projet. «Elle avait entendu dire qu’en 1788 madame de Polignac et madame de Guiche avaient passé une journée entière sous ces voûtes funèbres; elle ue se croyait pas moins courageuse, et puis elle avait tant de confiance en son vieil Ermite ! « Il fut convenu qu elle viendrait me prendre dans sa voiture, le lendemain à midi.

Madame de Sésanne fut exacte à ce triste rendezvous; et, les poches pleines de bougies, de briquets phosphoriques ( comme si nous eussions dû rester quinze jours sous terre), nous nous acheminâmes vers la barrière d’Enfer, en remarquant ce singulier rapport entre le nom de cette porte et le lieu que nous allions visiter.

Le chef des travaux, qui avait été prévenu la veille, nous conduisit par un petit escalier à vis,

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pratiqué dans l'enceinte des bâtiments de la barrière, sous les premières voûtes, à 90 pieds audessous du sol.

Nous suivîmes pendant plus d’un quart d’beure les sinuosités d’une galerie étroite, où l’on remarque de distance en distance l'indication de Tannée pendant laquelle les travaux des différentes parties de ces carrières ont été entrepris. Sur le haut de la voûte, et dans toute la longueur du chemin que Ton parcourt jusqu’à la porte d’entrée des Catacombes, on a tracé une ligne droite et noire qui peut au besoin servir de fil au voyageur égaré pour se retrouver dans cet immense labyrinthe. Quelques accidents de rochers rompent, à de longs intervalles, l’aspect uniforme de cette galerie, où viennent aboutir plusieurs embranchements qui se prolongent sous le faubourg Saint-Jacques et jusqu'à l’extrémité du faubourg Saint-Germain.

Notre guide nous fit quitter pour un moment le chemin des Catacombes, et nous conduisit à la galerie dite du Porl-Mahon. Dans cet endroit, un soldat, qui avait suivi en i^56 le maréchal de Richelieu à Minorque , et que sa réforme avait forcé de prendre du travail dans les carrières , s’amusa , aux heures du repas, à modeler dans le roc un plan en relief des fortifications de cette île. Ce monument, qui n’en est pas un sous le rapport do l’art, atteste cependant d’une manière honorable l’adresse, la

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mémoire , et surtout la patience de celai qui a pu , sans aucuue connaissance en architecture, sans moyens, et pour ainsi dire sans instruments, exécuter seul un pareil travail. Ma douce compagne fut bien affligée d’apprendre, par quelques motsgravés sur la pierre , que cet homme industrieux, après avoir employé cinq ans à ce travail sans salaire, périt à quelques pas de là , dans un éboulement qu'il cherchait à prévenir.

Les Catacombes étaient l'objet exclusif de notre curiosité : nous pressâmes notre guide de nous y conduire, et nous ne nous arrêtâmes qu’un moment à considérer une ruine de l’aspect le plus effrayant et le plus pittoresque. Des quartiers de rochers en équilibre sur leurs angles , l’enlacement bizarre de leurs masses suspendues en l’air , et dont le moindre mouvement de l’air semble devoir déterminer la chute, offrent un effet tellement remarquable, que plusieurs peintres de décorations en ont fait un objet d’étude.

Nous arrivâmes enfin à une espèce de vestibule, au fond duquel est une porte noire, ornée de deux pilastres d’ordre toscan, et surmontée de cette inscription :

Has ultra metcL^rquiescunl , beatam spem respectantes '.

1 Au-delà de ccs limites , ils reposent dans l'espoir d'un heureux avenir.

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Au moment où nous posâmes le pied dans cette noire enceinte , ma jeune compagne se rapprocha de moi involontairement, et je fus un moment effraye de la pâleur et de l’altération de ses traits ; elle respira des sels dont je m'étais muni, et me dit en essayant de sourire: «Ne vous y trompez pas, c’est du saisissement, et non pas de l’effroi. »

Nous entrons dans ce palais de la Mort; ses hideux attributs nous environnent , les murs en sont tapissés : des monceaux d’ossements se courbent en arcs , s’élèvent en colonnes , et l’art a su former de ces derniers débris de la nature humaine une espèce de mosaïque dont l’aspect régulier ajoute au profond recueillement que ces lieux inspirent. La mort, au sein des Catacombes , a quelque chose de moins repoussant qu’ailleurs; ses ravages sont finis, le ver du sépulcre a dévoré sa proie , et les débris qui restent n’ont plus à craindre que la lime sourde du temps qui doit les réduire en poussière.

Tous les anciens cimetières de Paris, toutes les églises ont versé dans ces vastes cavernes les dépouilles humaines qui leur avaient été confiées depuis plusieurs siècles: dix générations sont venues s’y engloutir; et cette population souterraine est estimée trois fois plus nombreuse que celle qui s’agite encore à la surface du sol. * m

Des inscriptions, placées sur des piliers de'pierre de liais, indiquent à quels quartiers de Paris ces

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restes ont appartenu. Là toutes les distinctions de sexe, de fortune, de rang, ont achevé de disparaître. Le riche, dépouillé de son mausolée de marbre, le pauvre, sorti un peu plus-tôt de son cercueil de sapin , confondent en ce lieu leurs dernières dépouilles : pour eux, cette fois, l’égalité commence.

Que de grandes pensées enfantent de pareilles images! L’auteur du Génie du Christianisme est digne d’en être l’interprète : « L’ame entière , dit-il , frémit en contemplant tant de néant et tant de grandeur : lorsqu’on cherche une expression assez magnifique pour peindre ce qu’il y a de plus élevé, l’autre moitié de l’objet sollicite le terme le plus bas pour exprimer ce qu’il y a de plus vil; tout annonce qu’on est là dans l’empire des ruines; et, à je ne sais quelle odeur de poussière répandue sous ces arches funèbres, on croirait respirer les temps passés. » Emilie , rassurée, avait quitté mon bras, et, la bougie à la main, parcourait en silence ces froides demeures. Les nombreuses inscriptions religieuses, philosophiques et morales, tracées sur les murailles , attiraient tour-à-tour son attention; elle me fit remarquer ces vers de Malfilâtre :

Insensés! nous parlons en maîtres,

Nous qui, dans l’océan des êtres.

Nageons tristement confondus!

Nous, dont l'existence légère,

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Pareille à l’ombre passagère,

Commence, parait, et n’est plus.

Elle exigeait que je lui traduisisse les sentences latines; lorsqu’elle en vint à celle-ci :

Quteris quo jaceas post obitum loco?

Quo non nota jacent;

et quelle sut que cela signifiait: Tu cherches où tu seras après ta mort? Où tu étais avant de naître; «je ne sens , me dit-elle , ni la justesse ni la morale d’une pareille maxime, et, surtout, je ne vois pas ce quelle a de comriiun avec cette autre d’Adisson, que je lis un peu plus loin :

Si l’ame finit avec le corps,

D’où lui vient le pressentiment de son immortalité?

— Je n’approuve pas plus que vous, lui répondisje, et sur-tout dans un pareil lieu , ce mélange d’opinions contradictoires qui s affaiblissent lorsqu elles ne se détruisent pas l’une par l’autre. L’incertitude, j’aime à le croire, quitte l’homme au bord du tombeau, et l’espérance n’y descend avec lui que pour lui montrer l’éternité sur l’autre rive. »

Après avoir visité plusieurs salles, et parcouru les différentes galeries qui y conduisent, nous arrivons à une petite chapelle au fond de laquelle est érigé un autel expiatoire. Sa forme a quelque chose de plus effrayant que le reste des Catacombes.

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Nous cherchions une inscription qui nous indiquât à quels mânes ou â quels souvenirs elle est consacrée. Nous lisons, ou du moins nous croyons lire cette date terrible em caractères de sang, sur une pierre de granit: 2 septembre 1792. Ma compagne pousse un cri d’horreur, et son imagination frappée lui fait entendre un long gémissement ; surpris moi-même par un bruit inattendu , je tressaille, je regarde

Notre conducteur venait d’ouvrir avec effort la porte du caveau géologique destiné à conserver des échantillons de toutes les espèces de minéraux que renferme le sol où sont creusées ces carrières. Cette salle conduit à une autre, où l’on a pris soin de rassembler, de classer, d’étiqueter avec ordre toutes les monstruosités ostéologiqnes, dont quelques-unes attestent en même temps les aberrations de la nature et les efforts de l’art pour venir à son secours. C’est à M. Héricart de Tliury, ingénieur en chef au corps impérial des mines, que l’on est redevable de ces deux cabinets souterrains, et des améliorations de toute espèce qui ont eu lieu depuis quelques années dans les Catacombes.

Pendant que j'observais les pièces d’anatomie, madame de Sésanne était restée, à quelque distance de moi, appuyée sur un autel antique formé tout entier de débris humains. ( Cet ouvrage , et plusieurs autres du même genre , font honneur au talent de

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M. Gambier, qui a présidé à l'arrangement de ces lugubres matériaux.)

Dans l'attitude méditative où s’était placée ma jeune compagne, une des roses de son bouquet s’était effeuillée sur l’autel et sur le piédestal. Je serais embarrassé de dire quelles pensées s’offrirent à mon esprit, quels mouvements agitèrent mon cœur en contemplant sous ces tristes voûtes un vieillard bientôt octogénaire, une femme dans tout l’éclat, dans toute la fraîcheur de la jeunesse et de la beauté , méditant sur la poussière des morts, et des feuilles de rose sur des monceaux d’ossements humains.

La voix de notre guide" nous tira l’un et l’autre de la rêverie profonde où nous étions absorbés ; nous regagnâmes l’escalier de sortie à l’est de la route d’Orléans. Emilie, en mettant le pied sur la première marche, s’aperçut que jetais resté en arrière. « Venez doue, inc dit-elle; ne voyez-vou^ pas qu’on va fermer la porte? — Je me consultais, lui répondis-je en souriant, pour savoir si c’était la peine que je sortisse. » Elle vint à moi , me prit la main ; je vis une larme rouler dans ses beaux yeux , et l’émotion que j’éprouvai ne me permit pas de douter que je vécusse encore.

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s” LXXXI. [10 DECEMBRK 1812.]

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Souvcncz-vouz Je la faiblesse liumainc ; il est de notre nature Je tomber et Je faire des fautes. En avez-vous rommis , ne craignez pas de les réparer. Votre anie est-elle malade , cherchez à la guérir.

Pensées de CoNFUCIl's.

J’ai lu dans un vieil auteur chinois que, vers l’an 570 avant l’ère vulgaire, Cem-Su, disciple de Confucius, avait établi dans l’un des faubourgs de Pékin un hospice d’un genre tout: particulier, dans lequel était admise toute personne atteinte de quelque grave maladie morale dont elle voulait guérir. Cette maison, comme tous les hôpitaux, était divisée en différents quartiers, où chaque espèce de maladie était classée et traitée séparément. .

11 y avait la salle des Avares , la salle des Ambitieux , la salle des Flatteurs , etc. Le docteur Cem- Su en faisait chaque matin la visite , prescrivait à ses malades les remèdes et le régime convenables , et les rendait successivement à la société lorsqu’il jugeait leur guérison parfaite.

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En réfléchissant sur l'utilité d’un pareil établissement, il m’était venu dans la pensée d’en former à Paris un semblable ; j’en avais même déjà rédigé le prospectus; mais, au moment de réaliser un projet dont je n’avais d’abord vu que les avantages, je n’ai plus été frappé que des obstacles qui s'opposaient, en France, à son entière exécution.

11 en est des infirmités de lame comme de certaines maladies que l’on se cache long-temps à soimême, qu'on n’ose jamais avouer à son médecin habituel, et pour la guérison desquelles on a le plus souvent recours à des empiriques que l’on va consulter à la dérobée. Ces enfants perdus de laFaculté ont tous, à les en croire, un talent merveilleux , un grand amour pour l’humanité souffrante, une discrétion à tonte épreuve et un désintéressement sans bornes. Voilà les confrères dont je me suis proposé l’exemple; et puisque je prétends aux mêmes honneurs , on trouvera tout simple que je m’annonce avec la même modestie.

Après une étude approfondie de l’anatomie morale ^et cinquante ans d’expériences cliniques faites dans les quatre parties du monde, je suis parvenu, j’ose le dire, à connaître toutes les maladies du cœur humain; j’ai porté le scalpel de l’observation dans ses derniers replis, et , des effets remontant aux causes, j’ai fait un traité de pathologie de Came , où sont classées toutes ses affections morbifiques, leurs

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symptômes, leurs principes, et leurs remèdes. Si l’on me demande de quel droit j exerce , où sont mes titres, je réponds que j'ai pris mes degrés à l’école de Plutarque, de Sénèque, de Montaigne, de Molière, de La Bruyère, de Lesage, d’Adisson, et que j’ai sur tous mes confrères en médecine un avantage que les malades apprécieront, celui de pouvoir me tromper sans que mort s’ensuive.

En conséquence, je viens d’ouvrir, dans mon Ermitage, un cabinet de consultations gratuites, où je recevrai, depuis sept heures du soir jusqu’à minuit, les personnes de tout sexe, de tout pays et de toute condition qui voudront m’honorer de leur confiance. Je ne voudrais cependant pas qu’on me confondît avec ces opérateurs de carrefour qui , sans autre examen, sans autre guide qu’une routine meurtrière, distribuent à tout venant leur spécifique banal : je préviens donc que ce n’est qu’après avoir pris en considération l’âge, le caractère, l’éducation, les habitudes du malade, après avoir suivi la marche des pronostics et des diagnostiques de la maladie , que je me déciderai sur le traitement.

Les établissements de la nature du mien n’ont besoin pour prospérer, ni des éloges des journaux, ni des prôneurs de salons, ni des habitués de cafés, ni même du secours des affiches : on ne marchande pas sur le prix des choses qui ne nous coûtent rien ; et quand, à Paris, on ne s’expose à perdre que son

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temps et ses pas, on en court le risque volontiers. Grâce à ce mot de gratis, et aux précautions mystérieuses dont j’entoure mes consultations, j'ai la certitude qu’elles seront suivies ; j’en puis même déjà faire connaître les premiers résultats.

Conformément à l’ordre que j’ai établi, et sur l’avis qu'elles ont eu de louverture de mon cabinet, plusieurs personnes m'ont écrit la semaine dernière ; et je leur ai assigné, à des jours et à des heures différentes , le rendez-vous quelles m’avaient demandé. Enfoncé dans mon grand fauteuil de maroquin vert ; enveloppé d’une robe de chambre de molleton de laine, les pieds dans des pantoufles de buffle, le bonnet de velours noir sur la tête, et, mon lorgnon en main, j’ai ouvert, jeudi soir, mes séances consultatives.

Le premier malade que l’on m’annonça était un de ces hommes qui n’ont point d’âge, et qu’on ne trouve vieux que pareequ’on les a trouvés laids. Leur laideur n’est pourtant pas moins équivoque que leur vieillesse; car, lorsqu’il s’agit d’en motiver le reproche, on est réduit à dire qu’ils ont la figure basse.

Ce monsieur me parut, au premier coup d’œil, avoir horreur de la ligue droite ; la tête inclinée et le dos voûté, il s’approcha de moi en louvoyant et en multipliant les révérences. 11 y avait dans son attitude, dans ses manières, dans son regard, quelque chose d’inquiet, de gêné. A la surprise qu'il témoi-

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gnait d’avoir été introduit si promptement, je conclus qu’il avait contracté l'habitude des antichambres. Après s’être fait prier plusieurs fois de s'asseoir, il remit en place le fauteuil que le domestique avait approché, et prit une chaise. Je savais déjà à quel homme j’avais affaire, et j’aurais pu le dispenser des détails qu’il me donna sur sa santé morale.

Il m’apprit néanmoins qu’il avait passé vingt ans de sa vie à se faire une existence, et qu’il y était parvenu à force de soigner les gens en place (c’est l’expression dont il se servit). Fidèle ami de l’hôtel ou du château , c’est par une échelle graduée de prévenances et de petits services qu’il arrivait jusqu’au patron. Un billet de spectacle donné à propos à la femme du suisse, un cornet de bonbons à la fille du maître-d’hôtel, un couplet apporté le jour de la fête de l'intendant, quelques livres d’excellent macouba offertes au secrétaire, lui facilitaient l’entrée du cabinet : l’auecdote scandaleuse de la veille, racontée gaiement au déjeuner, lui donnait aux yeux de Madame l’importance d’un homme très-répandu, tandis que les commissions délicates dout Monsieur le chargeait finissaient par l’établir dans la maison d’une manière un peu moins honorable, mais beaucoup plus intime.

Il ne me cachait pas (ce dont jetais bien convaincu d’avance) que cette manière d’être, à laquelle il devait sa fortune , avait singulièrement al-

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téré sa réputation , et il venait me consulter pour que je lui indiquasse le moyen de se réhabiliter dans le monde. Je ne lui cachai pas, à mon tour, que je croyais son état désespéré; et qu'il en était du mépris public comme de la gangrène, qu’on ne déracine pas quand elle a fait certains progrès. 11 entendit ma décision sans en paraître affecté, comme un homme résigné dès long-temps à l'ignominie; et, reprenant son chapeau qu’il avait placé sous sa chaise, il me salua jusqu'à terre, et sortit par une marche oblique, comme il était entré.

Un quart d’heure après, un gros homme, vêtu d’un vitschoura de renard bleu, entra sans se faire annoncer, et vint se placer debout devant ma cheminée, en affectant un sourire qui tenait un peu du bâillement. « Eh bien! mon vieux sorcier, me dit-il en me frappant sur l’épaule et en me présentant une grosse figure joufflue qui trouvait le moyen d’allier un air de vivacité à un grand fonds de bêtise, vous avez, à ce qu’on dit, des secrets merveilleux pour toutes les maladies de l ame ; vous serez bien fin si vous guérissez la mienne !

— Il est vrai, lui répondis-je, qu’on ne devine une énigme qu’autant quelle a un mot. » U ne devina pas celle-là.

« J’ai cent mille écus de rente, continua-t-il en mettant les mains dans ses goussets et en agitant machinalement l’or dont ils étaient remplis; je vis

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au milieu de toutes les jouissances du luxe , des plaisirs et des arts; je jouis de la santé du corps; je suis garçon , et conséquemment exempt de tout chagrin domestique; je ne manque pas de flatteurs, puisque j’ai de quoi les payer. Eh bien, avec tout cela, dites-moi comment je fais pour être l'homme le plus malheureux de Paris?

— Avant de vous répondre, j’achèverai votre confession , que vous ne m’avez pas faite entière. Sans être ce qu’on appelle avare , vous êtes intéressé ; vous n’avez d’estime et d’amour que pour l'argent ; vous ne voyez rien au-delà du cours des changes et des variations de la Bourse; vous vous plaignez des circonstances, et vous leur devez votre fortune; faute de sens , vous manquez de sensation ; faute de goût, vous trouvez tout insipide, et vous vous êtes fait mécontent pour vous donner une attitude dans le monde; en un mot, vous êtes atteint d’un mal d’ennui qui a chez vous sa source dans Y égoïsme. Vous pouvez en guérir en faisant usage de la recette suivante :

« Prenez une femme jeune, jolie, spirituelle, et sans dot ; de deux chose l’une : elle fera le charme ou le tourment de votre vie ; elle fera de votre maison un paradis ou un enfer : dans tous les cas , vous voilà sûr de ne plus vous ennuyer. Essayez aussi du pouvoir des bienfaits sur tout ce qui vous entoure , et vous y trouverez des plaisirs nouveaux sur les-

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quels vous ne vous blaserez pas : la vue des heureux que vous aurez faits , et le spectacle de leur reconnaissance.

— Eh bien, j'essaierai, » me dit nonchalamment le pros homme en s’asseyant pour écrire mon ordonnance. Malheureusement la pendule sonne; il se souvient qu'il a un rendez-vous avec un courtier^ il sc lève et sort avec précipitation sans emporter ma recette.

Vint ensuite une dame qui congédia l'homme qui l’avait conduite : elle me salua d’une manière trèsgracieuse , jeta son schall sur une chaise , et s'assit en relevant son voile. 11 fallait avoir les yeux d’un vieillard pour découvrir les traces du temps sur un aussi joli visage, et pour distinguer parmi tant d'attraits ceux que l’art disputait à la nature.

Elle m’apprit « quelle était veuve depuis quelques années (elle aurait pu dire depuis dix-huit a us) d'un officier d’artillerie tué au siège de Lille; quelle avait épousé, un an après, un avocat, lequel, au bout de dix-huit mois de mariage, avait cédé la place à un commissaire des guerres mort en Egypte : devenue veuve pour la troisième fois , elle setait lassée de chercher dans l'hymen cette constance, objet de tous ses vœux. Mais elle ne craignait pas d’avouer qu’elle n’avait pas été plus heureuse en amour. Douée ou plutôt affligée tout-à-la fois du cœur le plus sensible et de la tête la plus légère, elle

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éprouve sans cesse le besoin d’un attachement durable, et le supplice de ne pouvoir se fixer; elle passe sa vie à chercher un objet qui lui convienne, et à s’apercevoir qu’il ne lui convient pas; elle n’a que des goûts, que des caprices, et ne rêve qu’aniours éternelles. »

Cette pauvre dame avait la larme à l’œil en me faisant ces aveux , et en me priant de faire cesser en elle cette lutte du bon et du mauvais principe. Je lui fis eutendre, le plus délicatement qu’il me fut possible, qu’il est un peu tard pour opposer une digue au torrent, lorsque la plaine est inondée; quelle devait tout attendre du bienfait du temps , et qu’il fallait qu’elle achevât de supporter un mal dont elle n’avait plus long-temps à souffrir. Elle me remercia en se pinçant les lèvres, et ajouta d’un ton ironique qu’il était tout naturel que je fusse prodigue des bienfaits du temps, moi qu’il avait si généreusement partagé.

Après cette dame, qui m’avait si bien dit mon fait, je vis entrer un grand homme sec, au teint jaune et livide, dont les yeux caves et recouverts par des paupières clignotantes évitaient avec soin la lumière.

“ Je viens chercher auprès de vous, me dit-il, un remède à des maux qu’il faut avoir soufferts pour s’en faire une idée, et qu’il est impossible de définir.

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— Dites-moi seulement quels en sont les effets; peut-être pourrai-je en pénétrer la cause.

— Né avec de l’esprit, j’ai le malheur (car vous verrez bientôt que c’en est un pour moi) d’admirer ce qui est grand, d’aimer ce qui est bon; mais, par une fatalité bien remarquable, je ne puis laisser échapper un mot d’éloge sur un être vivant sans éprouver une espèce de strangulation qui arrête ma voix au passage. Dans la bouche des autres, l’éloge dont je ne suis pas l’objet me fait plus de mal encore. C’est sur-tout au spectacle, les jours de premières représentations, que les paroxysmes de cette cruelle maladie se manifestent avec plus de violence: si la pièce réussit, le bruit des applaudissements fait sur moi l’effet d'un liquide sur un hydrophobe: j’essaie quelquefois de me vaincre et d’applaudir avec les autres aux bons endroits ; mais alors mes bras se raidissent, et je ne puis jamais, quelque effort que je fasse, parvenir à rapprocher, encore moins à frapper ensemble mes deux mains.

Cette contraction des muscles de mes bras se communique, je ne sais comment, à ceux de ma figure, et produit une adhésion des lèvres d’où résulte une respiration pénible, laquelle, en s’échappant, fait entendre un son aigu assez semblable à celui d’un sifflet. Ce qu’il y a de vraiment singulier, c’est qu’à la vue d’un tableau, d’une belle statue, d’un ouvrage estimable, de quelque genre que ce soit, dont

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l’auteur n’est pas mort depuis cent ans au moins, j’éprouve une convulsion à-peu-près semblable.

“ — Monsieur, vous m’en avez dit assez : malheureusement il est plus facile de caractériser votre

maladie que de la guérir; vous avez f envie (car nous autres médecins, nous appelons les choses par leur nom) : c’est un vice organique ; je n’y connais point de remède ; mais je puis vous indiquer un moyen de soulagement. La cause de votre mal est dans cet amas de fiel et de bile noire dont votre cœur est en quelque sorte inondé. 11 faut en détourner le cours, et lui chercher une issue.

« Eh bien ! que ne travaillez-vous à un journal? vous aurez, chaque matin, l'occasion et le prétexte d’insulter au génie, de diffamer les talents, d’arrêter leurs efforts, et de flétrir quelque réputation naissante. Si vous assaisonnez d’un peu d’esprit vos libelles éphémères, vous finirez, avec de la persévérance, par être l’oracle des sots et des méchants. Qui pourra dire alors où s’arrêteront vos succès? Vous êtes sfir au moins de ne plus entendre autour de vous qu’un concert de satires, d’injures, de dénigrement, dont vous aurez donné le signal ; ne pouvant guérir vos maux , vous assoupirez du moins pour quelque temps vos douleurs. »

P. S. Si je suis consulté par d’autres malades, et que j aie le bonheur de faire quelques cures importantes, j’aurai soin d’en donner le bulletin.

HEVÜE DE L AN I 8 I 2.

M'Unit. [ 2 g ItÉCEMIUlB l8l2.]

HEYUE DE L’AN 1812.

Quacumque mentis nijitat infestus viqor,

Ea per quictem sacer et arcanus refert ï'claxque sens us.

Semec. , üi tnv.

Le» objets qui nous ont occupes pendant le jour se retracent à noue esprit pendant le sommeil.

J’avais passé ma journée entière à mettre en ordre les notes et les recherches qui devaient inc servir à composer cet article : il n’était encore que huit heures du soir; mais, fatigué de mon travail et cédant au besoin du repos, je me couchai, après avoir disposé le carillon de ma pcudule pour être réveillé à minuit. Je m’endormis la tête pleine des objets dont je m’étais occupé long-temps; et mon imagination s’emparant des mêmes idées pendant mon sommeil, je fis un rêve que je demande à mes lecteurs la permission de leur communiquer.

Je crus être sur un fleuve rapide , dans une barque assez frêle que je dirigeais de mon mieux parmi les écueils sans nombre dont le cours de cette rivière

REVUE DE LAN l8l2. ftl

était semé. Des milliers de barques semblables à la mienne descendaient plus ou moins vite, quoique emportées par le même courant. A mesure que j’avanfais, je remarquais que le fleuve roulait des eaux plus noires, et allait se perdre dans un gouffre immense , dont une vapeur épaisse obscurcissait l’entrée.

J’entendais autour de moi, et sur-tout en avant, les cris que poussaient les passagers dont la barque était au moment de s’engloutir. Assis tranquillement sur la mienne, et descendant à reculons vers l’abyme, je m’abandonnais de bonne grâce à un sort qui me paraissait inévitable, lorsqu’à ma grande surprise je vis passer près de moi une gondole magnifique qu’une force inconnue poussait vers la source du fleuve, en sens inverse de toutes les autres. Je profitai du mouvement qui nous rapprochait pour attacher ma nacelle à la gondole, et je me sentis aussitôt emporté dans la même direction. Cette barque secourable était ornée de fleurs artificielles et de lampions de toutes les couleurs. On lisait ce nom sur la poupe, en caractères brillants, mais un peu confus: F Imagination . A mesure que nous avancions, le rivage devenait moins aride; je commençais à découvrir des champs en culture et des arbres couverts de fruits. Les voyageurs qui passaient auprès de nous me semblaient moins âgés et moius inquiets; j’éprouvais moi-même un change-

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ment inconcevable : chaque mouvement du bateau me rajeunissait d’un jour, ainsi que tous les objets dont j 'étais successivement euvironné. Bientôt je naviguai, parmi la verdure et les Heurs, suèdes bords charmants que je me souvenais d’avoir autrefois parcourus, et dont les échos ne répétaient que des chants de bonheur et d’amour.

En portant les yeux devant moi , je vis à la source du fleuve, dont j’approchais insensiblement, un palais immense dont on n’apercevait que la partie supérieure : le reste était enveloppé de nuages moins effrayants , moins noirs , mais tout aussi épais que ceux que j’avais remarqués vers 1 embouchure. Je lus cette inscription sur le fronton de l’édifice: Palais du Temps. Le pilote de la chaloupe qui remorquait la mienne traversa sans hésiter cette mer de bouillards, et jeta l’ancre au pied de la montagne sur laquelle le palais était bâti. Je m’élançai hors de ma barque, et je me dirigeai, à la lueur de mille feux follets, vers l’entrée principale de cet édifice, dont mes yeux ne pouvaient mesurer la hauteur.

Après avoir erré quelque temps sous les portiques , j’entrai dans une salle circulaire d’une dimension que l’imagination seule pouvait embrasser. Le dôme de cette rotonde se composait de cercles brillants et mobiles , sur l'un desquels les douze signes du zodiaque étaient tracés. La coupole était soute-

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nue par des colonnes d'airain qui portaient, chacune sur sa base, le nom d'un des peuples qui habitent à présent la terre.

Tous les faits appartenant à l’histoire de ces différents peuples étaient gravés sur le fût de leur colonne. Au milieu de cette enceinte immense, dont les murailles de cristal taillées à facettes multipliaient les objets à l’infini , je vis sur un trône, composé de débris rassemblés avec beaucoup d’art, une femme d’une beauté imposante: sa tête était couronnée de lauriers; elle tenait à la main un style d’or, dont elle se servait pour écrire sur des tablettes ailées; je l’entendis nommer Kléos. Trois galeries, désignées par les noms de Passé, de Présent et d evenir, venaient aboutir en face de son trône. Celle du milieu seule était éclairée: on y voyait aller et venir la foule qui la parcourait dans tous les sens; dans l’autre , les objets que l’on apercevait encore à la lueur du crépuscule se perdaient insensiblement dans une obscurité profonde ; l’entrée de la troisième était couverte d’un voile d’airain que je m’efforçais en vain de soulever, lorsqu’un bruit de trompettes retentit sous la voûte, et annonça l’arrivée du maître de ce palais: c’était le Temps, vieillard d’un aspect farouche et d’une mobilité sans égale.

11 tenait par la main une de ses filles vêtues d'une robe d’azur ; son front ceint d’une guirlande de

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fleurs, d'épis, de fruits, et de cyprès, était surmonté d’un diadème de saphirs où l’on distinguait les caractères m. DCCC. xii. Le vieillard conduisit sa fille au pied du trône de Kléos, et, du bout d’un instrument recourbe qu’il portait sur l'épaule, et que je n’avais pas aperçu d’abord, il souleva le voile qui fermait une des galeries, et disparut pendant quelques instants.

La reine des Fastes interrogea la jeune messagère sur les principaux événements dont elle avait été témoin pendant la révolution qu’elle venait d'achever; celle-ci parla en ces termes:

« Depuis douze ans, mes sœurs vous ont tour-àtour étonnée du récit des prodiges qui ont signalé en France la brièveté de leur régne, .l’ose croire <pie le mien n’est pas moins mémorable ; mais laissant à la Postérité et à l’Histoire le soin d’assigner les rangs parmi nous, je me borne à dire que mon nom ne sera point oublié de la première, et que mon récit fournira de brillantes pages à la seconde.

« J’ai vu, ce dont mon père lui-même n’avait jamais été témoin, les enfants des Gaules combattre et vaincre des rives du Tagc à celles du Wolga, et s’élancer aux extrémités de l’Europe pour affermir ses droits et son indépendance contre la ligue ennemie des insulaires et des barbares. J’ai vu ces derniers, dans l’égarement de leur désespoir, se faire

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un rempart de l’incendie de leurs villes embrasées par leurs propres mains, et confier leur salut à la rigueur de leur affreux climat.

« Il y a de grands crimes que leur folie devrait mettre à l’abri de l’immortalité; tel est 1 attentat qu'a vu naître le 23° jour d’octobre. Quelques insensés conspirateurs, en jetant un cri d’alarme, s’étaient flattés d'ébranler un trône défendu par la gloire du priucc, par le dévouement du grand peuple à son auguste chef: à peine les factieux ont-ils survécu il la pensée d’un pareil projet.

« J'ai vu , sous l'influence de ce même génie actif, rapide comme l’aigle qui lui sert d’emblème, tous les arts de la paix fleurir dans Paris au bruit éloigné de la guerre. Ce vaste palais des rois, que trois siècles n’avaient pu voir terminer, touche enfin à sa perfection. Un tel ouvrage devait être achevé par Napoléon.

« La postérité ne prononcera pas sans peine entre des talents rivaux et non contemporains; il lui arrivera plus d’une fois de conf ondre les noms des Perrault , des Pcrcier, et des Fontaine; les chefs-d’œuvre des Germain Pilou, des Jean Goujon , avec ceux des Lcmot, des Roland, des Cartelier; mais dans ce partage de gloire entre des artistes de différents siècles, ceux-ci auront l’avantage d'attacher à leurs travaux le nom du siècle mémorable où ils ont vécu. Je ne ferai point ici l'énumération des quais,

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des ponts, des grandes routes, des canaux, de tant de monuments que j’ai vu achever, et dont j’ai marqué l'origine. Je nie hâte: l’Avenir me presse, \ et le Passé m’attend.

•< Je ne parlerai pas des savants français. On assure qu’ils travaillent dans leurs retraites: je le crois, au silence que la renommée garde sur leur compte. Depuis que les mathématiciens de ce pays ne s’occupent plus que de la science de Barème, que les chimistes ont trouvé la pierre philosophale, que les astronomes 11’obscrvent plus que les astres de la terre, les sciences en sont réduites à vivre de souvenirs et d’espérances.

■■ Ma carrière n’a été signalée par aucune de ces conceptions poétiques qui font époque dans l’histoire des lettres; mais plusieurs des productions aimables que j’ai vues naître ne seront pas perdues pour la postérité: elle ne dédaignera pas le poème de la Conversation , quelque peu qu’il ajoute à la gloire de son auteur; les F cillées Poétiques , le Recueil charmant de Fables d’Arnault, trouveront grâce ou faveur auprès d’elle.

« Plus heureuse, la Muse de l’histoire a vu terminer un beau Tableau du XIX e siècle, et commencer un ouvrage qui manquait à ses annales: les Croisades n'avaient encore que leur poète ; elles ont maintenant leur historien.

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« Les Muses qui président aux jeux scéniques n’auront qu’une bien faible part à ines éloges. J’ai terminé ina course sans que Melpomènc ait rompu une seule fois le silence où ses adorateurs semblent l’avoir condamnée. Tbalie n’a paru au théâtre que pour chanceler quatre fois sur ses brodequins. Euterpe, délaissée dans son temple, ne s’y montre plus qu’à la suite de Terpsichore, dont tes Grotes q ues menacent d’ébranler l’empire.

« La peinture brille en France d’une éclat inconnu jusqu’ici: les Michel-Ange, les Raphaël, les Titien, après quatre siècles, ont trouvé des successeurs et des rivaux de l’autre côté des Alpes. J’ai vu s’ouvrir le sanctuaire des arts, j’ai applaudi aux nouveaux chefs-d’œuvre des maîtres de l École et aux brillants essais de quelques uns de leurs jeunes élèves.

« J’ai vu le scandale des discussions polémiques porté à son comble: les pamphlets, les libelles, les satires, ont marqué chaque jour de mon régne. Jusqu’à ce moment peut-être ne savait-on pas bien à quels excès peuvent se porter la haine, la sottise, et l’envie, pour peu que l’autorité les encourage. En paraissant, j’ai trouvé la littérature en proie aux plus impertinentes discussions à propos d’un vieux manuscrit exhumé de la poussière d’un collège de jésuites : la découverte d’une comédie de Ménandre n’aurait pas causé [dus de rumeur. Quel était l’objet

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de tant de libelles injurieux , de révélations indécentes ■ ? un auteur’ doublement coupable d’avoir produit un bon ouvrage, et d’en avoir immédiatement obtenu le prix.

« Il est difficile de dire où le scandale se serait arrêté, si, par bonheur, un fou ne fût arrivé d’Autriche à tire-d’ailes pour donner le change à la malignité publique et aux désoeuvrés de la capitale. Ce nouvel Icare, qui setait annoncé comme le roi des airs, tomba trois fois de son trône; et son impuissance bien constatée le livra au ridicule, qui en fit une prompte justice.

« Les querelles de musique ont paru se réveiller un moment avec une nouvelle fureur. Une nuée d’étourneaux, sous la conduite d’une buse ultramontaine, fondit ù l’irnprovistc sur les bocages du Conservatoire. Un établissement national, utile, envié à la France, s’est vu en proie à tous les genres d’outrages; les chantres, les serpents de toutes les cathédrales, les marguilliers de toutes les fabriques, se sont ligués avec les Boujfonistes contre une école où l’on ne se contente pas de soutenir la doctrine épouvantable que la musique se compose de mélo die et d’harmonie, mais où l’on s’arroge le droit de

1 Conaxa.

2 M. Etienne, auteur de la belle comédie des Deux Gendres.

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le prouver par des exemples auxquels l’Europe entière applaudit.

« Les comédiens n’ont point échappé à ce débordement périodique d’encre, de fiel, et d’injures. Celui qu'un plus grand talent recommande aux yeux du public a dû, plus qu’uu autre, souffrir de ce fléau : la satire a cela de commun avec les dieux , que la victime immolée à son autel lui plaît d’autant plus qu’elle est plus belle et plus parée.

•< Arrivée au terme de ma course, il ne me reste plus qu’a confier au burin de l’histoire les noms de quelques hommes célèbres moissonnés sur mon pas sage. L’auteur d'Epicharis , d'Abel , du Mérite des Femmes, enlevé avant le temps au culte des Muses, emporte leurs regrets et vivra dans leur souvenir. Lévêque, Larcher, Toulangeon, ont légué leur mémoire et leurs travaux à la Muse de la littérature ancienne, dont ils ont propagé la gloire. Les arts regrettent amèrement la perte de l’excellent acteur Monvel, sur la tombe duquel Thalie et Melpoméne ont versé des pleurs. »

La fille du Temps parlait encore , lorsqu’elle aperçut aux portes de l’Avenir la plus jeune de ses sœurs, que son père amenait avec lui : elles s’approchèrent l’une de l’autre, se joignirent, et, presque au même moment séparées par l’infatigable vieillard, l’une prit avec lui la route du Présent, et l’autre dispa-

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rut sous les voûtes obscures du Passé. LaReuomméc donna le signal de leur séparation : à ce bniit, je m’éveillai en sursaut ; ma pendule sonnait minuit, et l’année 1 8 1 3 venait de commencer son cours.

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