‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 56 sur 56 · AN · texte numérisé non relu

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Tandis que je retraçais au sein de la capitale ces légères esquisses de nos mœurs, un tableau terrible se développait en Europe, et l’année 1812 voyait éclore un de ces événements dont la fatalité devait changer la face du monde politique.

La puissance gigantesque de Napoléon était ébranlée; l’empire s’affaissait sous son propre poids; quelques revers éprouvés en Espagne annonçaient l’orage prêt à fondre sur la France, comme un point noir à l’horizon fait pressentir au marin l’ouragan qui va soidever les flots.

Valence résiste aux armes glorieuses de Suchet; le siège de Cadix est levé ; l’Espagne méridionale est évacuée. Wellington profite, avec plus d’habileté que de gloire, des ressources que lui offre un fanatisme indomptable; il entre en vainqueur dans Madrid que lui livrent ses habitants, et l’Empereur a la douleur d’apprendre qu’un de scs frères, roi par sa grâce , a été forcé de fuir.

Napoléon s’étonne et ne se trouble pas. Les Fran-

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rais rentrent dans Madrid, et le génie ‘de leur chef enfante un projet plus formidable que tous ceux qu’il a déjà exécutés.

La Russie est la limite du monde civilisé: seule elle est encore à craindre, elle sera conquise ; des négociations sourdes, des infractions de traités, préparent la rupture. Kourakin, l'ambassadeur russe, quitte Paris : le gant est jeté ; une armée de cinq cent mille soldats, l’élite de la France et de l’Europe, marche contre l’autocrate, sous la conduite du génie de la victoire.

Jamais peut-être semblable appareil n’avait fait frémir l’humanité. Français , Autrichiens, Hongrois, Prussiens, Bavarois, Wirtembergeois, Badois, Saxons, Westphaliens, Polonais, lllyriens, tant de guerriers, d’armes, de pensées, de courages, n’obéissaient qu’à un homme, et ne servaient qu’une ambition.

Cependant l’Angleterre , ennemie née des puissances continentales, avait senti le besoin de s’allier à la Russie et à l’Espagne royaliste : une terreur commune les avait réunies ; on ne stipule rien , sinon de sc défendre.

L’armée des héros s’est ébranlée , le Niémen est franchi; d’épouvantables ravages attestent le passage de ces torrents d’hommes armés ; amis et ennemis brillent , dévastent les pays qu’ils traversent. Napoléon, vainqueur à Witespsk, à Smolensko,

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gagne la bataille de la Moskotva et entre dans Moskow le i4 septembre 1812.

C’est au Kremlin, dans l’ancienne résidence des czars, que la tente impériale est plantée. Napoléon a touché le but de sa prodigieuse expédition ; il y trouvera le tombeau de sa fortune.

Dès le lendemain un océan de feu l’environne ; les Russes en l’abandonnant ont incendié leur capitale, le triomphateur, à la lueur de ces flammes et du haut du Kremlin , put découvrir les deux rochers de l’Elbe et de Sainte-Hélène.

Trop fier, trop confiant en lui-même pour croire à l’infidélité de sa fortune, l’Empereur s’arrête trentecinq jours sur les ruines de Moskow. Repos à jamais funeste ! ! !

U se décide enfin à revenir sur ses pas : ici s’ouvre une scène d'épouvante, devant laquelle le souvenir frémit, et que l'imagiuation même repousse avec terreur : une si longue retraite sous la fatalité d’un climat meurtrier, à travers des contrées dévastées et sauvages, au milieu d’armées innombrables et toujours renaissantes ; nos malheureux soldats, épuisés de fatigues et de blessures, se traînant ayec efforts sur des débris fumants et des glaces homicides ; cinq cents lieues de pays jalonées de cadavres Hâtons-nous de détourner les yeux et la

pensée de ce désastre, présage affreux des calamités qui devaient le suivre.

HETHOSPECT.

Ainsi celte armée naguère invincible, à laquelle la conquête du monde semblait promise, qu’aucune force humaine n’eût arrêtée, revenait vaincue, détruite par la nature et la destinée, qui seules avaient pu consommer sa ruine ; sou chef, qu’un misérable traîneau avait arraché à la mort, rapportait dans sa capitale les premières nouvelles du désastre de son armée.

Quelle stupeur ! quelle consternation ! au plus morne silence succédèrent les cris des orphelins, tics pères, des mères, des épouses: pas un village, pas un hameau qui n’eût quelque perte à déplorer ! la France entière prit le deuil.

Telle fut la marche politique de cette année fatale; dans la revue qui précède, j’avais indiqué les points d'un intérêt secondaire qui l’ont caractérisée : la conspiration Mallet , dirigée avec beaucoup de courage sur un plan insensé; les inquiétudes, les agitations de l'intérieur, et jusques aux misérables querelles de la littérature, qui se continuaient au bruit des combats terribles dont le Rhin était déjà épouvanté.

J’avais rendu hommage à quelques hommes célèbres que la mort nous enleva dans le cours de cette année 1812, et particulièrement à la mémoire d'un poète auquel m’unissait l’amitié.

Le Gouvé conservera sur le l’aruasse français la plare honorable que Chénier lui assigne dans son

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rapport sur les prix décennaux. Si l’on peut reprocher à (juelques unes de ses tragédies de manquer parfois de force et d imagination, on ne peut désirer, dans plusieurs petits poèmes dont il a enrichi notre littérature , plus de charme et de sensibilité.

L’auteur du Mérite des Femmes, deux ans auparavant, avait perdu dans la sienne le modèle de toutes les vertus qu’il avait chantées.

Le Gouvé a laissé en portefeuille un poème épique intitulé: V Enéide sauvée, auquel il n’a pas eu le temps de mettre la dernière main. Tel qu’il est, ce poème est incontestablement le chef-d’œuvre de sou auteur; et il serait pénible de penser que sa famille négligeât de produire au grand jour de l’impression , un ouvrage qui ne peut qu'ajouter à la réputation de cet illustre académicien.

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