‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 7 sur 56 · N" XIV. [^4 |8|J · texte numérisé non relu

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LE BUREAU D’UN JOURNAL

. Multa palans , sortcmquc aiwno miscwitus ni quuih.

• Viro. , Æneid., lib. VI, v. 33a.

U considère longtemps leur cruelle destitue

U est des endroits qu'il ne faut pas visiler par intérêt pour ses plaisirs. Je dirai au gourmand : ne descendez pas à la cuisine; à l’amateur du théâtre : ne fréquentez pas les coulisses ; au protecteur, à l’anii des lettres : ne vous arrêtez pas au bureau d’un journal ; le jeu des machines pourrait vous dégoûter des produits. '

A en juger par la comédie du Mercure Galant , du temps des Boursault, Jp bureau d'un journal était déjà .ce qu’il est aujourd’hui , le rendez-vous de tous les intérêts particuliers, déguisés sous le nom d’intérêt général ; mais il e.-ft permis de croire que la sottise ne s’y présentait pas avec tant de confiance, ni l'amour-propre avec tant de franchise.

Le cabinet d’un journaliste en crédit est maintenant uuc vraie bourse littéraire, de tout point senublablcà la bourse du commerce: elle a ses cour-

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tiers, scs agents de change , ses banquiers , ses effets, son taux et ses variations ; on peut y trouver, jour par jour, le tarif des réputations ot le bulletin des atuours-proprcs de la capitale, avec cette différence pourtant que le cours est assez généralement en raison inverse de la bonté des signatures.

J’avais fait ces réflexions avant que je me fusse avisé d’écrire dans les journaux; l’expérience a pleinement justifié nia théorie. Combien de querelles me suis-je déjà faites, combien de reproches me suis-je attirés, combien delettres anonymes ai-je reçues en expiation de quelques phrases où j’ai blessé (la plupart du temps sans le savoir) les prétentions d’un fat ou la vanité d’un sot ! Du temps de Juvénal , la mauvaise humeur inspirait de si bons vers ! Pourquoi faut-il que du nôtre elle dicte de si mauvaise prose?

Visé se fâcha sérieusement contre Boursault, pareeque celui-ci l'avait mis .en scène lui et son journal ; et il eut le mauvais esprit de ne pas voir qu'on lui faisait jouer le seul rôle raisonnable de la pièce.

Je suis de meilleure composition que le sieur de Visé, et je veux publier quelques scènes du même genre, où le hasard m’a fpreé de prendre un rôle : mes lecteurs ne seront pas fâchés de voir en négligé quelques uns de nos beaux esprits, et de se convaincre que , même en fait de littérature, il y a bien peu de grands hommes pour leurs valets de chambre.

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J’étais, vendredi dernier, seul au bureau de la rédaction du journal dans lequel je publie mes observations, occupé à corriger l’épreuve de mon dernier discours. Enfoncé daus le grand fauteuil de cuir noir, devant une table couverte de brochures qouvelles, de journaux, et de manuscrits, lisant avec attention , et la plume à la main , quelques bandes imprimées, il était tout simple qu’un étranger me prît pour le rédacteur du journal , et qu’une méprise me donnât l’idée de profiter des autres.

La première personne qui m’avertit du parti que je pouvais tirer de ma position, fut une jeune femme en costume d’Artémise , qui vint me prier de faire insérer dans ma feuille la petite note quelle me présentait. Je ne doutai pas qu’il ne fût question d’un article nécrologique dans lequel la tendre veuve désirait qu’on rendit un dernier hommage à l’époux dont elle pleurait la perte : la dame s’empressa de me tirer d’erreur, çn m’apprenant « que la loi, avant de lui permettre de convoler t en secondes noces, exigeait une enquête publique, à l’effet de constater l’abandon ou le décès de son mari , dont on n’avait point de nouvelles depuis deux ans.»

Sur l’observation que je lui fis qu’il existait un journal spécialement consacré à ce genre d’annonce, elle me répondit, avec une naïveté charmante, «quelle voulait satisfaire au vœu de la loi avec le moins de danger possible, et qu’en établissant les

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recherches légales qui lui sont prescrites dans les journaux où l’on ne doit pas s’attendre à les trouver, elle diminuait la chance d’un succès quelle redoute. » Je lui promis que, pour plus de sûreté, on imprimerait sa note en petit-texte.

La daine aux renseignements n 'était pas au bas de l’escalier, que j’entendis un grand bruit dans l’antichambre; et je me levais pour savoir d’où provenait ce tapage, lorsqu’un gros homme à voix aigre, à face jaunâtre, ouvrit brusquement la porte, et me demanda, d'un ton brusque et impérieux, si j’étais le rédacteur du journal.

« Je commence par vous prévenir qu’il y a des .questions et des gens auxquels je ne me crois pas obligé de répondre. — r- Et moi , je vous préviens que je suis un homme tout franc , et qui dit tout ce qn’il pense. — Tant pis pour vous, monsieur; un excès de franchise est quelquefois une indécence comme la ■nudité: mais enfin de quoi s’agit-il? — U’un article dont l’auteur est nécessairement un ignorant, puisqu’il n’a pas su apprécier mon ouvrage sur les Révolutions (lu Kamtscliatka ; il m’a tout contesté, jusqu’au mérite du style , sur lequel il n’y a qu’une voix. — En comptant la vôtre , peut-être. Quoi qu’il en soit, monsieur., votre livre et les critiques qu’on en a faites forment les pièces d’un procès dont le public est le seul juge; si vous m’en croyez, vous attendrez son arrêt saus attacher trop d’importance aux con-

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clusions des journalistes, qu’il ne ratifie pas toujours. — Je ne me paie pas de phrases banales; on m'a fait une insulte dans ce journal, et j’en aurai raison d’une manière ou de l’autre. Quelle est cette

manière et quelle est l’autre ? — V ous insérerez dans votre journal un désaveu formel de l'article dont je me plains (le voici tel qu’un homme de lettres de mes amis l’a rédigé), où, parbleu! vous vous brûlerez la cervelle avec moi. — Permettez-moi de vous dire qu’on peut se dispenser de vous rendre ce der nier service, car votre cerveau me paraît déjà passablement brûlé; je ne suis pas l’auteur du crime que vous poursuivez , mais j’en -suis complice , au moins d’intention : j’ai lu votre livre, je l’ai trouvé mauvais, et si vous voulez vous battre avec tous ceux qui sont de mon avis vous pouvez envoyer un cartel à tous vos lecteurs. Vous voyez que, sans être tout-à-fait aussi franc que vous, je ne farde pas trop la vérité: elle n’a, comme l’article do journal, rien d’offensant pour votre personne; nous vous tenons, sans vous connaître, pour homme de probité , de courage (malgré la petite scène que vous venez faire ici); mais, pour Dieu, ne nous mettez pas dans l’alternative de mourir ou de dire du bien de vos Révolutions du Kamtschatka ; car nous serions gens à préférer la mort. — Ce qui est dit est dit, ajouta- notre homme en jetant un rouleau de papier sur la table; dans deux jours je viendrai

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chercher votre réponse. — Mais, monsieur, je croyais voua l’avoir faite... »

Il ne me donna pas le temps d’achever, et sortit en fermant la porte avec violence. Je fus curieux de connaître l’écrit qu’il m'avait présenté si galamment: c’était une petite note apologétique eu quatre pages, dans laquelle l’ami de l’auteur, ou probablement l’auteur lui-même, marque sa place entre Tacite et Bossuet; où l’on prouve qu’il a plus de profondeur que Montesquieu, des aperçus plus fins, plus philosophiques que Voltaire, un style plus énergique que celui de Vertot, plus élégant que celui de Saint-Réal , et qu’il joint à tous ces avantages l’impartialité de Du» clos et de Robertson^ etc. , etc. Combien d’occasions n’a-t-on pas de s’écrier avec madame Deshoulières :

L’amour-propre est, hélas! le plus sot des amours!

Je venais de serrer... dans le poêle l’éloge de cet historien rodomont ; la porte s’ouvre de nouveau : je vois entrer un homme dont la figure vive et riante me prévient d’abord en sa faveur. «'Monsieur, me dit-il d’un air délibéré, vous me connaissez sans doute, sinon de figure, du moins de réputation; c’est moi qui, le premier en France, ai fait usage des cheminées fumivores .et des poêles chauffés à l’eau froide; ma maison de campâgne estbadigeonée avec la peinture au lait, et je ne suis plus éclairé chez moi que par le thermolampe. Mon goût pour

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les nouvelles découvertes m’a coudât à en faire une qui n’a besoin que d’être connue pour obtenir tout le succès que j’en attends : il s’agit d’un théâtre hémérophane (éclairé de jour), d ’hémera et phainô, vous entendez? Je vous laisse ce mémoire ; prenez-y connaissance de mon projet, et mettez-lc sous les yeux de vos abonnés. C’est avoir part aux inventions du génie que d’en être les propagateurs. » Après ce discours, prononcé tout d’une haleine, il me salué en riant, et s’échappe sans me laisser le temps de lui faire la moindre observation. Le mémoire qu’il a. laissé sur le bureau est l’ouvrage d'un homme instruit: le projet est bizarre j mais dans une ville où tout est caprice, on pourrait parier également que l’exécution de ce projet rapporterait dans un an cent mille é«us à son auteur, ou lui vaudrait dans trois mois l’honneur de figurer en caricature à la porte de Martinet.

Je m'étais remis à corriger mon épreuve, sans avoir entendu entrer un jeune homme que je reconnus à sa voix douce, à son maintien modeste, pour un de nos auteurs sur qui l’avenir peut fonder quelques espérances '. J’étais donc' bien loin de deviner l’objet de sa démarche ; il éprouva quelque embarras à me l’expliquer. • • ■

« -Il avait trouvé qu’en rendant compte de

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« l’œuvre dramatique d’un homme de lettres de sa « connaissance , l’auteur de l’article avait dépassé la « mesure de l’éloge, et glissé trop légèrement sur u des fautes très graves;, c’était pour ramener les « choses aux termes de la vérité, qu’il desirait qu’on «insérât, sous le nom d’un abonné du journal, « une petite lettre remplie d’observations impar- « liâtes. » Cette .lettre charitable était écrite sur un papier vélin doré sur tranche : il la tira de sa poche avec tant de grâce, et me la présenta d’un air si affable, qu’il me fit souvenir de cette phrase de Rabelais :

Il sortit de sa pochette un gentil petit coutelet, dont il voulait m'esgorgiller doucettement.

Je fis sentir à cet officieux confrère l’inconvenance de son procédé, en lui promettant d’appliquer toute )a sévérité de ses principes à l'examen du premier ouvrage qu’il ferait paraître.

De peur.de nouvelles visites, j’achevai de corriger mon épreuve à la hâte, et je la portai moi-même à l’imprimerie; je ne fus pas peu surpris d’y rencontrer deux personnes étrangères, dont l’une se disputait avec le prote. Je m’avance, et je reconnais l’auteur de la pièce nouvelle qu’on donnait' ce même soir à l’un de nos grands théâtres.

« Je vous prends pour juge, me dit-il sans se dé- « concerter : je reviens du théâtre, ma pièce a eu le « plus grand succès; j’ai fait un petit article, je l’ap- « porte, et monsieur ne veut pas l’insérer. — - Il trouve

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« peut-être que vous vous êtes trop maltraité? On a « beau faire, on ne parle jamais bien de soi. — C’est « pourtant ce qu’on sait le mieux. — Non pas lorsqu'on est aussi modeste que vous... — Modeste! je « ne le suis pas, et j’en conviens; c’est une vertu de « dupe que votre modestie : on vous prend toujours « au mot sur l'opinion défavorable que vous donnez « de vous-même. N’est-il pas vrai , monsieur de la « Combe? » ajouta-t-il en élevant la voix, et en s’adressant à quelqu’un qui sortit sans le regarder et sans lui répondre. J’approchai de la casse que celui-ci quittait, et l’imprimeur m’apprit que ce poëtc sentimental 1 était venu corriger lui-même l’épreuve de l’article qu’on avait fait sur son nouvel ouvrage. En examinant ses corrections, je vis qu’il avait tout simplement renforcé l’éloge et supprimé les critiques. Je pris note de tout ce que je venais de voir et d’entendre, et je sortis sans savoir comment se terminerait le démêlé du prote et de l’auteur co-

LE CARNAVAL

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LE, CARNAVAL

ET LE BAL DE L’OPÉRA

Sprctatum admissi risum tenta tu ?

* Ho*., 5.

Comment ne pat rire d’un pareil tableau?

Les Italiens prétendent que notre Carnaval vient de leur Carnavate , que nous leur devons le mot et la chose. L’étymologiste Ducange dérive ce mot de cam-al>ale, pnreeque, dit- il, dans ce temps on mange beaucoup de viande pour se dédommager, à l’avance, des privations que le carême impose.

Quant aux mascarades qui distinguent spécialement les réjouissances du Carnaval, il est probable que c’est aux Maures d’Espagne que nous en avons l’obligation. Dans toutes ces brillantes descriptions des fêtes de Cordoue et de Grenade , que leurs historiens nous ont conservées, il n’est question que de travestissements et de cérémonies burlesques, àpeu-près semblables à celles qui se pratiquent dans les jours gras.

ET LE BAL DE L’OPÉRA

La preuve étymologique vient encore à l'appui de cette opinion, car on ne peut guère douter que ce mot mascarade ne dérive de l'arabe muscara , qui veut dire bouffonnerie. Néanmoins, ceux qui neveulent absolument rien devoir aux étrangers sont bien les inaitres de ne pas voir dans les fêtes du Carnaval qu'une suite de celles des fous, des ««es, et du renard, dont l’institution remonte à une époque bien antérieure à l’établissement des Maures en Espagne.

Fidèle au principe adopté par nos savants, de préférer en toute chose les expériences aux dissertations, je m’étais bien promis de prendre part aux folies dont je me proposais de parler, et d’accepter un rôle dans la farce que je voulais mettre sous les yeux de mes lecteurs.

En conséquence, lundi dernier, muni d’ünc bonne houpelande, et, par excès de précaution (car le temps était superbe), d’un parapluie dans son fourreau, je me mis en course vers deux heures, après avoir arrangé ma journée d’une manière tout-à-fait nouvelle.

En parcourant le Boulevart, j’eus occasion de remarquer que l’espace dans lequel circulent aujourd’hui le plus grand nombre de masques et de voilures est compris entre le boulevart du Temple et celui de la Madeleine. C’était autrefois dans le faubourg .Saint-Antoine, depuis l’arcade Saint-Jean-de-Grève

LE CARNAVAL

jusqu’à la barrière de Picpus, que cette promenade était établie.

Disposé comme je l’étais à ne me demander compte de rien, à jouir, à la manière dés enfants, de tout ce que je verrais, je me suis contenté de rire d'une méprise où j’aurais trouvé, dans un autre moment, une source de réflexions morales et philosopbiques: une calèche d'une forme assez bizarre suivait la file entre deux voitures remplies de masques; les maîtres de cette calèche se trouvaient tout naturellement porteurs de figures et d’accoutrements si ridicules, que les spectateurs', convaincus qu’ils faisaient partie de la mascarade au milieu de laquelle ils se trouvaient placés, les montraient au doigt, et les accueillaient avec des ris et des huées dont ces braves gens ne pouvaient s’expliquer l’insolence.

Après avoir rencontré, chemin faisant, l’antique et joyeux cortège du bœuf ijras, dont l’escorte se composait, comme à l’ordinaire, d’une députation de tous les pays et de toutes les conditions ; après avoir rémarqué , parmi beaucoup de masques insignifiants, quelques habitants des Landes montés sur leurs échasses, une petite peuplade de sauvages trop légèrement vêtus pour la saison , et après m’être arrêté pour donner du bonbon à une petite fille de trois ans, jolie comme l’Amour, et vêtue, comme l’était sa bisaïeule, avec une robe à longue taiile.plisséc , une petite coiffe à barbes, et unelarge

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mouche au coin de l’œil, je me trouvai sur le boulevart du Temple, à la porte d’une guinguette où l’on se portait en foule ; il n’en fallut pas davantage pour me donner l’envie d’y entrer.

J’eus toutes les peines du monde à t rouver place à l’une des quarante tables dressées dans une salle immense, où se pressaient plus de cent cinquante convives. Une société de dix on douze masques entrés en même temps que moi , et qui n’avaient pu trouver à . se placer, se disposaient à sortir, lorsque le maître gargotier, le bonnet en tète, et le trancbelard au côté, les retint par la promesse de leur procurer une table dans un moment. En effet, à un signal qu’il dpnna , les ménétriers grimpèrent à l'orchestre ; et , sans se donner la peine d’accorder leurs violons, sc mirent à racler de toute leur force une contredanse: les quatre premières mesures de l’air n’étaient pas achevées, que vingt quadrilles étaient en place, et dix tables vacantes. J’étais on ne peut mieux placé pour ne rien perdre d’un tableau dont aucune description ne saurait donner l’idée; et c’est au son dè la Bourbonnaise et de Madelon Friquclj\uc j'arrosai d'une bouteille de vin de Brie l’entre-côte aux cortjicbons et lé civet de lapin dont se composait mon dîner.du lundi gras. ^

Ue charme de la musique et de la danse ne m’absorbait pas au point que jp.ne pusse. encore donner' quelque attention à' mes voisins de table.. Le. vin, . . * ""4-

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rend expansif ; je ne tardai pas à connaître tous ceux dont j étais entouré. Là , c'était une famille de blanchisseuses de la rne des Anglaises, enchantées de leurs costumes chinois, et se préparant à passer la nuit au Colisée de la rue Mouffetard , après avoir soupé à la Grande-Chaumière.

La table vis-à-vis la mienne était occupée par la société la plus brillante et la plus bruyante du salon ; elle était Composée de deux jolies petites frangères de la rue des Bourdonnais, déguisées en aihazones; de deux brodeuses de la rue des l'rouvaires, en vielleuses; d’un clerc de procureur, en Apollon; d’un garçon épicier, en Jocrisse, et de deux autres jeunes gens en Arlequin et en Cille , dont je ne reconnus pas la profession. Ce , ou (comme le veut l’Académie contre l’usage) cette quadrille hétérogène, dont le personnage le plus âgé n’avait pas trente ans , devait partir de là pour se rendre au bal du carré Saint-Martin : ils se promettaient bien du plaisir; rien n’empêche de croire qu’ils se sont tenu parole.

La nuit venue, je sortis de cette guinguette; je pris un fiacre, et je inc fis conduire successivement au Prado, à la Redoute, au Rcliro, à V Hermitage, et an Tivoli d'hiver. .Te nie contentai de jeter un coup d’œil sur ces réunions bourgeoises , où l’on ne trouve ni l'élégance des mœurs du grand monde , ni cette grosse et franche gaieté du peuple dont le -vrai

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théâtre est le Grapd-Salun ; il était près de onze heures lorsque j’y arrivai.

C’est un spectacle toujours nouveau., même pour qui l’a vu vingt fois, que cette folle et tumultueuse bacchanale, où tant de déguisemchts ridicules se trouvent si burlesquement confondus: le chiffonnier y donne le bras à une dame de la cour; le grand turc y jette le mouchoir à une ravaudeuse: lù, plus de gavotte , plus de boléro , plus de contre-danse même; mais, au lieu de cela, un branle immense où tout le monde est admis à figurer, jusqu’au moment où le Vestris du bal (presque toujours un fort de la balle sous l’habit d’un batelier) se présente avec sa partner pour danser la Fricassée au milieu des acclamations d’une assemblée aussi bruyante et presque aussi bien composée que le parterre de nos grands théâtres un jour de première représentation.

Fatigué de ma journée, j’étais rentré chez moi ; il était une heure du matin , et je fermais mon Horace, dont je Ils toujours quelques pages avant de me coueher; j’entends une voiture s’arrêter sous ma fenêtre: quelques minutes après, on frappe doucement à ma porte; je prends ma bougie, et je vais ouvrir.... Qu’on juge de ma surprise ( où est le temps où j'aurais dit de mon bonheur? ) en reconnaissant , sous un dohiino noir recouvrant d’un riche pardessus, madame de M*"*, la jeune et charmante Aurélie, suivie d’un vieux domestique.

LE CARNAVAL

« Eh vite ! eh vite ! » me dit-elle sans me donner le temps de revenir de mon étonnement, » débarrassez- « vous de ce vilain bonnet fourré, de cette gothique << robe de chambre; passez ce. domino, et conduisez- •* moi au bal de l’Opéra. « La tête troublée de ce que je vois, et remplie de ce que je viens de lire, je veux répondre par 1 cSolvc senesceulqm mature sanus

equum « 11 est bien question de toutes ces

■■ vieilleries latines! interrompit-elle. Chez moi, tout « le monde est au bal ; j’ai supposé une migraine af- « freiise ; je me suis couchée, et je suis sûre de netre « pas découverte ; mais je ne puis aller seule : il me « faut quelqu’un de.... respectable. » ( Elle avait de la peine à trouver le mot. ) “ Vous êtes l’ami de mon « mari et le mien, et j’ai compté sur votre obliii geance. » •

Il est assez singulier que les objections se présentassent en foule, et que je n’aie pas eu le courage d’en faire une seule. La prière d’une femme a toujours été pour moi l'argument irrésistible. Je me résignai; nous partîmes. La voiture sans armoiries, le laquais sans livrée, tout avait été prévu pour s’assurer du plus strict incognito. Dans le trajet assez long que nous avions à parcourir, il ne nous échappa pas un seul mot: je crus remarquer que là respiration de ma jeune compagne devenait plus fréquente et moins libre à mesure que nous approchions du terme de notre course ; mais

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peut-être serais-je encore plus embarrassé qu elle , si nous avions l’un et l’autre à rendre compte de notre silence.

Nous arrivons au bal; je fais à peine deux tours dans le foyer avec Aurélie ; un domino blanc, d’une taille au-dessus de la taille ordinaire des femmes, et qui portait au bras un ruban vert, s’arrête auprès de nous. Aurélie, par un mouvement involontaire, presse mon bras quelle quitte aussitôt pour prendre celui dii masque au ruban vert, et me dit à l’oreille : « Je veux être rentrée chez moi à trois heures : « si par hasard nous nous perdions de vue dans la « foule, vous me retrouverez là, sous la pendule. » Elle dit , et disparaît.

J’éprouvai, dans ce moment , je ne sais quel serrement de cœur dont je fis une prompte justice, en me riant au nez sous mon masque, et je repris mon rôle d’observateur. Pour le remplir dans toute sou étendue, je commençai par me reporter en idée à quelque quarante ans en arrière, au temps où je faisais l’affaire de ma journée du choix de mon travestissement, où je prenais note des femmes que je pourrais rencontrer", des moyens que j’aurais de les reconnaître, des choses que j’aurais à leur dire.

Je me voyais à minuit, arrivant, dans mon vis-àvis couleur olive, à la porte de l’Opéra, qui se trouvait alors au Palais-Royal, apostant sous le ves-

LE CARNAVAL

tibulc un laquais intelligent, chargé de me rendre compte des découvertes qu’il pourrait faire à la porte, en faisant jaser d’autres domestiques.

Au milieu de cette foule de fantômes noirs pour la plupart, qui sc heurtaient, se mêlaient, se pressaient autour de moi, et qui font aujourd'hui de nos bals masqués des scènes de fantasmagorie , je regrettais ces anciens bals de l’Opéra qui présentaient une si grande variété de costumes, où chaque année amenait, sous des déguisements nouveaux, ces quadrilles historiques, allégoriques, et quelquefois épigrammatiques, dont les entrées brillantes servaient, en quelque sorte, d'entractes à des intrigues piquantes et prolongées pendant toute la durée du Carnaval.

Le bal masqué de l'Opéra, tel qu’il est aujourd’hui, n’a dévié de son institution que dans les moyens et dans les formes: le but est le même; mais on l’aperçoit trop tôt, et peut-être (hélas! j’en juge sur les rapports d’autrui), peut-être y arrivet-on trop vite.

Il était tout simple que je cherchasse à profiter de mon déguisement et de pion désœuvrement : je me mis en tiers dans plus d’un tête-à-tête ; jepiai discrètement quelques entretiens particuliers; mais je déclare, qu’à l’exception de deux petites intrigues trop gaies pour un livre aussi moral que le mien, je n’ai recueilli que des impertinences sans

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grâce, des plaisanteries sans sel, et des sarcasmes sans esprit.

L’heure avançait; après avoir observé quelques provinciaux qui dormaient sur les banquettes, quelques amies complaisantes qui attendaient en bâillant aux premières et aux secondes loges; la vue trop mauvaise pour distinguer ce qui se passait aux étages supérieurs, je regagnai la salle de la pendule, en traversant les corridors, où mon déguisement sévère et ma démarche furtive, qui me donnaient probablement l’air d'un mari jaloux , jetèrent l’alarme dans une volée de petits dominos noirs qui s’échappèrent en me toisant de la tête aux pieds.

Aurélie m’avait devancé au rendez - vous ; elle avait changé de domino; je la reconnus au signal dont nous étions convenus : elle m’entraîna hors de la salle avec tant de précipitation, quelque chose décelait en elle tant de trouble et d’agitation , que je partageais son inquiétude, sans en connaître et sans lui en demander la cause. Ello se précipita plutôt quelle ne monta dans sa voiture; les chevaux , qui semblaient partager son impatience , brûlaient, comme on dit, le pavé. Plus nous approchions de l’hôtel, plus son trouble se manifestait.

Nous arrivons, le Cocher crie, la porte s’ouvre :

« Monsieur est-il rentré? » est le premier mot qu’ou adresse au suisse par la portière. — “Non, ma-

30 LE CARNAVAL ET LE BAL DE L'OPÉRA, u dame. » Ce non parut soulager d'un poids de cent livres la poitrine d’Aurclie. Je me gardai bien d’accepter la proposition qu’elle me fit ( en tremblant d’étre prise au mot) de me faire reconduire par sa voiture. Elle me remercia d'un regard quelle ne croyait pas si indiscret, me serra la main, et monta précipitamment chez elle.

Eu me trouvant dans la rue en domino, à quatre heures du matin , je fis de sages et tard i ves réflexions : je me reprochai ma folle complaisance, et je me dis en rentrant chez moi , comme le tuteur de Rosine : Barlholo, mon ami, à votre âge vous n’êles qu’un sot!

AFFICHES Et' AVIS. DIVERS.

»” xiyii. fia février 181a.]

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