‹ Œuvres complètes d'Étienne Jouy ... avec des éclaircissements et des notes. Tome 1 27 Essai sur les moeurs. Tome 2 (volume 2)Chapitre 6 sur 56 · D’UNE -FEMME A LA MODE · texte numérisé non relu

D’UNE -FEMME A LA MODE

• • Te t iim formatant won pudet esse lèvent ?

Properce, Élég. XI1L

Si belle, u'avez-YOua pas honte d'être aussi légère?.

,On ne doit attaquer certains ridicules qu’avec la plus grande circonspection , non seulement parcequ ’on -peut craindre d’y tomber soi-même eu cherchant à les combattre, mais pareequ’ils sont retranchés dans un asile respectable qu’il faut , en quelque sorte, violer pour les atteindre : tel est le ridicule, de tout temps très cômniuu à Paris, de mêler ensemble le sacré et le profane. Sans se targuer d’une grande sévérité de principes^ on peut être choqué d’entendre parler dans le jnondc de prédicateurs à ta mode, d’église en vçgue; de messe du bon ton. Cette manière de s’exprimer, si peu convenable, date cependant d une époque, où la dévotion s’était emparée de toutes les têtes ( je' voudrais pouvoir dire de tpus les cœurs ) , où la conversation , dans

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les cercles les plus brillants, ue roulait que sur les subtilités religieuses, où les plus jolies femmes de la cour et de la ville.se faisaient une fêtod’un carême prêché par un prédicateur célèbre.

Je me souviens encore d’avoir entençlu, dans ma jeunesse, le père Bridaync prêcher. à Saint-Roclj: on se disputait les places; les chaises se payaient un écu ; la foule des laquais à livrée remplissait le porche de l’église, ot de longues files de voitures en obstruaient toutes les avenues. Je ne fus pas seulement témoin, je fus. une fois victimo des miracles opérés par cet ora'teur chrétien, dont l'éloquence persuasive détermina plus d’une femme, au sortir du sermon, à quitter son amant, à renoncer à sa loge de l’Upéra, et à se faire dévote ; ce que madame Cornuel appelait changer d’a/nour.

C’est probablement la faute de nos prédicateurs, s’ils ne font pas aujourd’hui de semblables conversions : peut-être aussi ont-ils affaire à des femmes plus fidèles, à des passions plus difficiles * à déraciner.. 11 en est une sur-toyt que nos dames de paroisse déguisent assez mal sous les apparences de dévotion dont elles chèrchent à la- couvrir: c’est la vanité, la maladie la plus opiniâtre de l’esprit humain , et celle dont les fcfnmes sont plus généralement affectées. Le pain bénit à rendre, une quête à faire, un sermon à entendre, ne sont-ils pas autant d’occasions de se montrer en public et d’y faire de

l'effet? On arrive à l’église assez tard pour attirer tous les yeux sur soi; on s’y montre dans une parure que la cérémonie autorise; trois grands laquais 'écartent la plèbe, et précédent la dame, que suivent plusieurs jeunes gens ramenés par elle dans le chemin du salut : un des laquais jette un riche coussin sur la chaise à dossier; un autre tire d’un sac de velours, et présente à sa maîtresse un livre d Heures en maroquin, où sont gravées de riches armoiries, et que ferment des crochets de vcrmciL; en un mot, toutes les superfluités du luxe, toutes les distinc tions du rang et dé la richesse, sont introduites au séjour de la prière et de l'humilité. Après quelques moments passés au milieu dès distractions qui l’occupent ou quelle occasioue, la dame sort avant la fin de l’office avec autant do fracas qu elle est entrée. •

Combien je fais plus de cas, sans la connaître davantage^ dq cette veuve agenouillée sur la pierre avec sa modeste fille, dans le coin d'une chapelle obscure ! Elle arrive avec la foule, participe en silence au service, divin , et sort sans être remarquée : ie suis le seul peut-être qui me sois aperçu qu’elle avait accepté l’eau bénite du vieillard infirme qui la lui présentait , en laissant 'à sa fille le soin et le plaisir des aumônes quelle a coutume de distribuer à la porte. Mais j’abuse du privilège de mon âge, en me laissant aller ^ des réflexions qui m "éloignent

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de mon sujet; j’y deviens par un récit très succinct des circonstances qui me l’ont fourni.

J’étais , il y a quinze jours, à Saint-Roch , où j’avais été conduit par le désir d'entendre un prédicateur qui a trouvé, comme tant d’autres, le secret de se faire une grande réputation avec un petit mérite : fatigué de l’attention que j’avais donnée aux deux premiers points d’un sermon sans intérêt, sans éloquence, débitéd’une voix traînante et monotone, je m’endormis, et je ne me réveillai qu’au bruit des chaises que mes voisins remuaient en sortant.

Pendanflhnon sommeil, j’avais laissé tomber un de mes gants : en le cherchant, je trouvai sous ma main un portefeuille; je le ramassai en regardant autour de moi pour voir si quelqu’un ne s’approchait pas pour le réclamer ; personne ne se présenta ; et comme il ne me restait plus d’autre moyen pour en connaître le propriétaire que d’examiner les papiers qu’il renfermait , je me mis à en faire la revue. A l’élégance de la forme, à l’odeur de rose et de vanille qu’exhalait ce petit portefeu ille , j’avais d’abord soupçonné qu’il devait apparténir à une femme; j'en -acquis la certitude. en fouillant dans, les deux petites poches de satin rose, où je trouvai plusieurs billets du même style, quoique d’écritures différentes; un mémoire de mademoiselle Despaux, de i5oo francs, et deux feuillets de vélin où se trouvaient inscrites quelques observations pleines de

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goût et de finesse, entremêlées de citations sentimentales en jargon métaphysique. Mais ce qui piqua plus particulièrement ma curiosité, ce fut un très petit manuscrit d'une jolie’ écritore de femme, ayant pour titre : suite de mon journal.

Je me fais d’antant moins scrupule de faire partager à mes lecteurs le plaisir de mon indiscrétion , quelle est absolument Sans conséquence, puisque je n'ai pji trouver dans cet écrit le moindre indice de la personne à qui il appartient, et qu’en le publiant j’offre à. son anteur fe moyen de réclamer Ip portefeuille que j’ai déposé, sous enveloppe ,%i bureau des Petites Affiches, pour être remis à qui de droit.

8 janvier f 8 13 .

« Je suis rentrée à cinq heures de chez madame de B.... Avec cent personnes de moins, son bal eût été charmant. 11 n’était pas deux heures que mon mari parlait déjà de s’en aller; on s’est moqué de lui; de dépit il est parti seul. Qu’a-t-il gagné à cela? Horace m’a reconduite. — A midi Victoire est entrée dans ma chambre ; nous avons essayé les nouveaux madras que m’a envoyés Versepuy. Cette coiffure me sied à ravir. — Je ne suis pas du tout contente des canezous de madame Raimbaud ; je m’en tiendrai, je crois, aux peignoirs à l’espagnole de madame Germon. . ’

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«Victoire est dans les intérêts du chevalier; elle prétend qu’hier il est venu trois fois , qu’il a couru tous les spectacles pour me trouver. — J’ai à m’en plaindre, et, pour le punir, je serai deux jours entiers sans le voir... d’ailleurs je me suis arrangée pour cela. • .

« J 'étais invitée à dîner aujourd'hui chez l'ambassadeur : je n’y serai plus reprise ; je me suis trop ennuyée la dernière fois : j’aurai ma migraine; mon mari ne peut se dispenser d'y être. — Nota. Me rappeler de faire chasser M. Dulac : cet insolent oublie que c’est à moi qu’il doit sa place d’intendant; il me refuse mille écus , sous prétexte qu’il a des ordres de M. le baron. — Et puis ou se plaindra que je fais des dettes ! . ‘ .

« Je m’étais rendormie; mon mari n’a pu entrer chez moi qu’à deux heures; je lui ai fait une scène pour éviter celle que je craignais ; je me suis plaiute amèrement de n’avoir pas encore la diligence nouvelle qu’il me promet depuis six mois , et je lui ai signifié que , dès demain', j'irai aii bain en cabriolet , comme la femme d’uu agent de change. Il a prétendu que j’avais beaucoup de grâce à me fâcher ; nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde. . - •

« Horace est venu déjeuner avec moi : il m’a tant tourmentée , que je- me suis habillée pour aller prendre ma leçon cL'équitation chez Sourdis; j’ai

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monté Zépliirinc: je suis folle de cette junient; il me la laisse pour 1 5o louÿ ; je pourrai birti m’en arranger; mon cocher assure que c’est pour rien. Mais

inons Dulac ! — Nous avons été jusqu’au Raincy

pour l’essayer. Je suis descendue un moment de cheval; j’ai fait deux parties de billard avec Horace; il ne me rend plus que six points; j’ai doublé de force depuis qu’Espolard me donne des leçons.

« A quatre heures nous étions de retour à Paris; je suis entrée chez Nourtier pour voir quelques chiffons nouveaux ; rien de joli. La petite M***, de l’Opéra, venait de faire pour trois'cents louisd’emplettes. Le commandeur a pu croire que je ne l’avais pas aperçu. Je profiterai de cette découverte au bal de l’Opéra.

« J’ai dîné au coin de mon feu avec la bonne Emilie et son cher président; le colonel est venu par hasard. C’est un homme pour qui l’occasion est une vraie Providence. Nous avons fait la partie d’aller demain , tons les quatre, à Saint-Roch, entendre l’évêque de,...., qui doit prêcher sur la Vanité des plaisirs mondains. S’il a quelque chose de mieux à nous offrir il faut voir.

« Nous voulions aller au spectacle , et nous étions indécis sur celui que nous choisirions : on donnait aux bouffons le Cantatrice; nous avons été entendre le premier acte.

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« C était mon jour de loge aux Français, nous y sommes entrés eu revenant ; on donnait la Gageure. Tout enfant que j étais alors, je me rappelle avoir vu dans cette jpiéce Mole et mademoiselle Contât; cela rend difficile ! • . .

« A la sortie du spectacle, j’ai rencontré la comtesse de C*’’ ; elle avait chez elle une petite fête d’enfants où elle n’avait pas osé m’inviter par écrit; ce qui veut dire quelle m’avait oubliée : il n’y a pas. eu moyen de s'en défendre...... J’ai trouvé là cent

cinquante personnes. C’était C.... y qui dirigeait la

fête. On a joué une parade très gaie, un peu trop gâie peut-être : Cassandre Grand Turc. Le conseiller aulique faisait Cassandre; Anatole, le beau Léandre; et le gros-major, Colombine. J’ai ri-à me rouler sur mon fauteuil.

«Après le souper, on a joué au creps; jetais de moitié dans le jeu du colonel: c’est incroyable ce que nous avons perdu...,. Je serai forcée, pour acquitter cette dette, de revendre à Sensier ma parift-e d’émeraudes, à moins.,..

« Je suis rentrée à quatre heures: mon mari ni attendait: c’est par son ordre qüe Victoire avait eu soin de brûler dans les cassolettes des- pastilles que M. de C. ...... m’a rapportées de Constantinople;

j’aime cette odeur à la passion.... Je voulais écrire

quelque chose de ma conversation avec Emilie à propos du chevalier ; mais je tombe de sommeil....

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